Michaël "Mike" L. Martin est un peu nerveux, ce matin. Jeune licencié H.E.C., il s'appelle en réalité Michel Martin, mais son Directeur de Marketing – Henry B. McFluck Sr. – (il est divorcé trois fois sans enfants, il n'y a donc nécessairement pas de Jr.et le Sr. est dès lors parfaitement logique et justifié…) lui a suggéré, un jour, comme ça… entre deux brain stormings… de modifier un peu son patronyme. Une initiale entre le prénom et le nom, ça fait beaucoup plus riche, ça vous pose un futur Manager. Mike a donc inséré un "L." entre son prénom – anglicisé en Michaël, plus riche aussi – et son nom. "L." comme "Louis", le prénom de son père. Un hommage filial apprécié à sa juste valeur par sa maman, veuve inconsolable de feu Louis Martin, épicier à Saint-Louis Les Oiselles de son vivant. Fraîchement promu Product Manager, justement, chez Prowlton & Towler International Europe Ltd. – fabricant mondial de produits cosmétiques et référence absolue dans le domaine du marketing de détergents – il doit pour la première fois de sa jeune carrière affronter la Direction stratégique et créative de la célèbre agence de publicité F.L.O.P & Partners – également connue - du nom de ses fondateurs – sous l'appelation complète Feinschmecker, Landry, Oppenheimer, Patrickson & Associate Partners. Des durs, mais des durs qui ont fait connaître en rien de temps la bière Immerweisser dans le monde entier avec un truc tout simple: un visuel en gros plan d'une consommatrice ou d'un consommateur avalant une gorgée de bière directement de la canette, se tournant vers la caméra ou l'objectif du photographe et énonçant "Immerweisser… The loud taste". Dans les spots TV et cinéma, un rot sonore accompagne la dernière partie du claim apparaissant en incrustation exactement au moment du bruitage. Cela donne "The loud taste / "Buuuurp", le "Buuuurp" pouvant être modulé de façon masculine ou féminine, selon le choix du modèle de consommatrice ou de consommateur sélectionné et visé. Une idée simple et géniale, vraiment. Imaginez… si c'est une consommatrice – par exemple étudiante, mère de famille, secrétaire, conductrice de trax ou hôtesse de l'air - la délicatesse ou la rudesse du rot peut être intensifiée ou radoucie exactement en fonction du modèle. De même pour les consommateurs-type choisis et habilement hiérarchisés selon leur classe de revenu. Le rot détermine le life style du modèle: brutal et viril pour un bûcheron ou un sergent-recruteur, par exemple, aristocratique et distingué pour un banquier ou un avocat, insipide pour un fonctionnaire ou un clerc de notaire, précieux pour un designer homo ou un couturier gay. Cela peut donc aller du "Buuurp" fracassant au "Buuurp" discret et élégamment retenu suivi d'un "Oh sorry…" à peine audible et d'un sourire à la fois sympathique et exagéré juste ce qu'il faut pour valoriser l'image de la profession suggérée. En print – affiches, mailings et annonces presse et magazines – le rot est illustré par un "Buuuurp!" traversant tout le visuel juste sous le claim "The loud taste…" et imprimé dans une typo correspondant au life style du modèle. De l'Arial Black pour les camionneurs au Century Gothic pour les professions libérales en passant par le Times New Roman pour les journalistes. Un concept déclinable à l'infini et ayant fait ses preuves: les actions de Immerweisser ont gagné 15.7 points depuis le lancement de la campagne et la notoriété du produit a été pratiquement quadruplée depuis que les consommatrices et consommateurs emplissent de "Buuuurp!" sonores et conviviaux les salles de pubs, bars, discothèques, restaurants et autres lieux de rencontres à interactions sociales potentielles. Un Strategic Consumer Should-be Behaviour Target Analyzis spécialement mis au point par les stratèges Marketing de F.L.O.P. & Partners a même permis de déterminer que les gens pratiquent désormais ce qu'il est médiatiquement convenu d'appeler le "Immerweisser Buuuurp" en privé: des post-tests rigoureux ont permis de l'établir avec une certitude absolue: la consommatrice et le consommateur lambda sont devenus les prolongements automatiques et self-explanatory des médias. Depuis, F.L.O.P. & Partners a acquis une indéniable autorité sur les clients et il ne s'agit pas de mettre leur compétence ou la qualité de leurs idées en doute, mais bien plutôt de les convaincre de coopérer efficacement au lancement du nouveau gel-douche Love Action et de les enthousiasmer pour ce nouveau détergent afin de lui assurer le meilleur lancement possible. C'est une sacrée responsabilité, qui pèse sur les jeunes épaules de Michaël "Mike" L. Martin ce fameux matin-là.   

Il a mis son costume Giorgio Armani, sa chemise Hugo Boss et sa cravate Lanvin par-dessus son déodorant AXE, c'est dire s'il est nerveux et désireux de faire bonne impression. Il franchit cependant le seuil de F.L.O.P. & Partners d'un pas décidé et conquérant, se dirige vers la réceptionniste d'un air vainqueur et s'annonce: "Bonjour ! Michaël L. Martin - appelez-moi Mike – je viens pour le pré-briefing "Love Action", j'ai rendez-vous avec..." - la réceptionniste l'apprécie en un clin d'œil et, disons le tout net, d'un œil expert "… pas mal, jeune cadre chez P.T. sûrement…, pas d'alliance, s'il me date pour ce soir, j'annule la cartomancienne…" et lui adresse un sourire flashant "… je suis au courant, j'avertis Tom, Buddy, Kevin et Brian de votre arrivée…". Michaël L. Martin est épaté par l'efficacité de la jeune et ravissante ground hostess. "Rolex bicolore, bague et tour de cou Gucci assortis, pas d'alliance, chemisier Girls-Girls-Girls, jeans diesel, joggings Nike roses, l'intérieur a l'air pas mal non plus"… Une pensée audacieuse traverse son esprit:  "Serait-elle libre pour prendre un verre ce soir ?".

"Suivez-moi, s'il vous plaît…", la jeune hôtesse le conduit vers une grande salle de conférence. "Le logo diesel est assurément mis en valeur par le support… peut-être qu'en le centrant…non… en le déplaçant… plus bas à gauche… ou à droite… il serait encore plus eye catching….", se dit Michaël L. Martin derrière elle, les yeux rivés sur le présentoir en mouvement.

"Un café ? Une eau minérale ?", lui demande la ravissante jeune femme en souriant, son sourire mettant en valeur les product benefits de sa brosse à dents et du dentifrice qu'elle utilise. "Une eau minérale, merci !", appelez-moi Mike… "Gazeuse ou non gazeuse ?". Michaël L. Martin réfléchit un court instant… "Je vais avoir besoin de toute ma salive pour mon exposé… et il ne faudrait pas que j'émette un "Immerweisser Buuurp" out of control… ils ont sûrement de l'humour, mais… pas prendre de risques…". Il prend l'air de celui qui vient de prendre une décision déterminante pour l'avenir de la Company et répond "Non gazeuse, merci…". La réceptionniste s'affaire un court instant près du grand frigo kitsch et rétro de la salle et lui apporte sa boisson. "Voilà, Mike est-ce que je peux encore faire quelque chose pour vous être agréable, Mike ?". Il n'a pas le temps de répondre. Tom, Buddy, Kevin et Brian font leur entrée dans la salle de conférence, déposent leurs Palms, leurs portables, leurs stylos Mont-Blanc sur la table géante, à côté des blocs-notes à en-tête F.L.O.P. & Partners et sur lesquels le claim résumant la Philosophy de l'agence apparaît en grosses lettres rouges écarlate: "Making Communication Communicative" et viennent lui serrer la main.

-         Salut, moi c'est Tom – Senior Vice-President, International Communications

-         Bonjour, moi… euh… Michaël… - appelez-moi Mike…

-         Bonjour Mike, je suis Buddy – Strategic Marketing Planner, International Accounts 

-         Euh… Mike… oui… très heureux…Buddy… 

-         Kevin… ça va comme tu veux, Mike ? Je suis in charge du Strategic Media Planning 

-         Enchanté… oui merci… salut Kevin… 

-         Hi ! Brian… Creative Director, International Operations… quoi de neuf, Mike ? 

Des pros, des vrais pros. Des durs de durs… Son chef l'avait prévenu.

Michaël L. Martin se râcle la gorge. "La première impression…, décisive la première impression", se dit-il. "Je les tutoie ou je les vouvoie ? Je suis poli ou brutalement direct comme eux ?".

"Eh bien les amis… (ça va … ça a l'air de passer… ils n'ont pas l'air choqués…), je suis venu vous présenter nos basic thoughts et nos divers thinkings autour d'un nouveau gel-douche: Love Action… que je vous montre ici." Ils sort de son attaché-case une bouteille en plastique soft, de couleur soft, au contenu soft et dégageant un arôme soft quand on le hume après l'avoir frotté entre le pouce et l'index. Le conditionnement est neutre, aucun visual et pas de branding à ce stade.  Encouragé par le silence attentif de l'assistance, Mike ouvre ouvre son ordinateur portable et continue…"Nous vous avons préparé un Power-Point pour vous expliquer ses principales caractéristiques. Tout d'abord, il contient du Hydrogenated Glyceril Palmitate et du Propylene Glycol Oleate…". Brian l'interrompt à ce moment précis.

-         Oh, cut the shit, Mike…Est-ce qu'on baise mieux, plus longtemps, plus… passionnément… plus… "Gonna make you sing, Baby…", si on prend une douche avec sa copine en utilisant le Love Action ? Il faut nous parler des product benefits par rapport aux produits de la concurrence… sinon, pas de U.S.P., tu vois ce que je veux dire ?

-         Oui, oui, oui… bien sûr… j'allais y venir… justement… tu as bien raison de soulever ce point… Brian… ce point précis… (Michaël L. Martin essaie désespérément de se souvenir de la signification de "U.S.P." et déglutit péniblement…). Tom, devinant son embarras, vient à son secours.

-         Oui, Mike, il faut que nous déterminions le Unique Sales Proposition, tu ne penses pas ? Le positioning est finalement assez clair: prendre une douche à deux… Pour ma part, je verrai assez bien un visual genre gros plan sur des lèvres F sur une face de l'emballage et gros plan sur des lèvres M de l'autre… Qu'est-ce que tu en penses, Brian ?

-         Je ne sais pas… on en est pas encore là… faut voir… il y a le lobby gay F et M dont il faut aussi tenir compte… Ce sont quand même des DINK's…

-         Tu as raison, Brian. Mais dans le Strategic Media Planning, on peut tenir compte de cet élément. Il suffirait de ne montrer que des lèvres M, respectivement F sur les pack-shots et cibler visuellement en fonction des supports sélectionnés pour les Double Income No Kids des deux sexes…

-         Grande idée, Kevin. Excellent point… continuons dans cette optique: ratisser large et ciblé à la fois… Pour les autres, double pack-shot, recto et verso…

Michaël L. Martin a eu chaud. La discussion entre pros de l'agence continue sans lui. Mais il a sauvé sa peau. S'il se tient comme il faut, approuve aux bons moments, exprime son enthousiasme à d'autres, son avenir est assuré: Tom appelera sans doute son Directeur Marketing pour lui dire "Bien, le jeune Mike…tu as bien fait de nous l'envoyer… il a de l'avenir, ce garçon… On a vu qu'il a même réussi à arranger un date avec Shirley… oui, notre ground hostess… tu l'avais remarquée aussi ? Sexy broad, hein ? Oui… ha ! ha ! La petite a flashé… c'était visible… oui… je suis sûr qu'ils ont testé ce nouveau Love Action en Live hier soir…demain à 16 heures au Country Club ? Oui… attends…je consulte mon Palm…". 

-         Pourquoi tu ris tout seul ?

-         Rien… Une idée marrante… un peu con… il y a du gel-douche ?

L'eau est tiède et fraîche à la fois. Annie m'enduit de gel-douche. Des caresses circulaires, sensuelles et douces. Le product benefit est immédiat…


Chapitre 13

Après cet intermède délicieux et particulièrement rafraîchissant, nous passons à table. Annie a fait fort. Bœuf Wellington, salade façon "Grecque" comme je l'aime – tomates coupées en dés, feta, cœurs de salade verte, basilic, ail, huile d'olive, vinaigre de vin, quelques herbes…  – mini-pommes de terre à la vapeur. Un vrai régal pour les yeux. Quant au couteau et à la fourchette… on les croirait dopés, devant de tels trésors…

-         Superbe, ma Chérie !

-         Merci… c'est aussi parce que… - mais ne viens pas me dire un truc du genre "Ah ! Typique ruse féminine !" – j'ai quelque chose de spécial à te dire… 

-         Ah ! Typique ruse féminine ! 

Nous éclatons de rire, bien sûr, mais j'attends la suite avec curiosité et… une petite appréhension…

-         Voilà… J'arrête de prendre la pilule.

-         Ah bon ? Tu vas arrêter ou tu as arrêté ? 

-         Idiot ! Je t'ai dit que je ne te ferai pas "un coup pareil", la dernière fois que nous en avons parlé. D'ailleurs… si cela peut te rassurer… tu remarqueras que… sous la douche, je t'ai traité non pas comme un roi, mais… 

-         … comme un Président des États-Unis ! En vraie pro ! Pas comme une stagiaire ! Merci Chérie ! Penser que tu n'auras même pas ton nom à la Une des journaux… c'est injuste… 

Annie est rassurée elle aussi. J'apprends la nouvelle et traite l'info de la meilleure façon possible: en riant. La discussion ne fait toutefois que commencer.

-         Chérie… mangeons… on en parlera plus sérieusement après, en prenant le café… mais a priori je te comprends. Alors faisons honneur à ces splendeurs que tu as préparées…

-         Je t'aime… 

-         Moi aussi… mais dans l'immédiat, j'ai envie de te tromper avec la salade… 

-         Idiot ! 

-         Oui ma Chérie… 

Nous changeons de sujet, passons d'un sujet à un autre, d'un autre sujet à un complément d'objet direct, d'un verbe sublime à un banal adjectif, du coq à l'âne, de la salade au Bœuf Wellington et de cet éminent représentant de la race bovine aux cafés.

-         C'était a-bso-lu-ment délicieux, Annie… si je ne te connaissais pas… je m'exclamerais "Ah ! Typique ruse féminine"… On passe aux choses… euh… sérieuses…?

-         Oui… C'est décidé: j'arrête la pilule… Annie guette ma réaction tellement fort que j'ai le sentiment d'être sous un microscope… ou à l'autre extrêmité d'un télescope, ce qui revient au même… 

-         Bien. C'est ton choix.

-         Comment ça "c'est ton choix" !? Je veux que tu sois d'accord ! 

-         Attends… ne t'énerve pas… tu me présentes ça comme une décision irrévocable de ta part. Je n'ai donc pas un mot à dire et je ne peux que prendre acte de ta décision. 

-         Mais tu n'as rien compris ! Je reformule ma phrase: j'arrête la pilule, je t'en informe, tu ne t'opposes pas à cette idée – à condition bien sûr de ne pas y être opposé… - et dès ce moment, nous sommes d'accord toi et moi: j'arrête la pilule. 

-         Aaaah comme çaaa …? Donc vu comme çaaa… tu peux aller téléphoner à ta maman, aux copines, aux collègues et qui sais-je encore, et annoncer: "nous avons décidé…". Il ne s'agit plus de "logique féminine", mais de "rhétorique féminine"… 

-         C'est mal parti… Annie laisse tomber son sourire dans la sous-tasse… 

-         Non… c'est mal présenté. Euh… tu ne vas tout de même pas de nouveau essayer de casser ton casque…? Zut… elle ne rit même pas… 

-         Je pensais que… 

-         Tu as mal pensé, voilà tout. Ce n'est pas dramatique. Tu devrais savoir que la politique du fait accompli, les ultimatums et compagnie, ça ne marche pas très bien… avec moi en tout cas. Si tu avais commencé… par exemple… en disant… en demandant… genre… 

… je me lève et j'imite sa voix, sa gestuelle quand elle veut obtenir quelque chose de "Sa Majesté Moi", je me caricature moi-même… enfin imaginez le tableau…

"Chériiii…? J'ai un gros… gros problème dont j'aimerais te parler… mais je ne sais si… et puis non… oublie… je n'ai rien dit…". A ce moment-là, tu piques ma curiosité… tu me provoques… la suite logique – chevaleresque et généreux comme je le suis, sera dès lors: "Oui ma Chérie ? Comment ? Toi ? Un gros problème ? Mais dis-le-me-le-tout de suite ! Que je le résolve, au péril de ma vie s'il le faut ! Qu'y a-t-il ? Que t'arrive-t-il ? En quoi puis-je t'aider ? Ma fortune – voyons… j'ai environ cinq euros sur moi en petite monnaie et je dois en avoir une cinquantaine  dans mon portefeuille… - est à toi, à tes pieds… ne dis pas "Non !", c'est à toi, tout à toi, prends tout ! Je ne garderai rien, sinon un demi-grain de raisin comme l'eut fait Cyrano ! Quoi d'autre ? T'a-t-on fait du tort ? Du mal ? A-t-on porté atteinte à ton intégrité à toi ? A ton honneur ? A ta vertu ? A ta réputation ? Ou est cette fripouille, que je l'écrabouille !? Où est cette commère cancanière que je la fasse taire ?". Je tourne en rond devant elle, le dos voûté, comme accablé par le sort, les mains nouées derrière le dos… "Ah je le savais bien ! Trop de bonheur… - que dis-je "trop de bonheur…" ? – trop d'amour parfait… idéal… magnifique… a fait des envieuses et des jaloux ! Les tarés du cœur se sont réveillés, ces émanations putrides ont sorti leurs dagues borgiaques et t'on lâchement poignardée dans ce derrière sublime que j'idolâtre ! Quoi ? Rien de tout ça ? Mais alors …? De quoi s'agit-il ? Pourquoi tout cet émoi ? Pour moi ? Pour toi ? Pour nous ? Dis-moi tout…!". Et là, à ce moment précis, tu te jettes à mes pieds – je mime la scène en même temps que je la déclame - et tu implores ma clémence et ma mansuétude, ma pitié pour ces brouillards d'hommes et de femmes qui voulaient te faire du mal, tu tournes vers moi un regard pâmé et me murmures… à ce moment-là, je me relève et me tiens droit comme un "i", gonfle ma cage thoracique en souligant le galbe de seins inexistants, cambre mon derrière à moi et martèle "… il s'agit bien de mon derrière que je vous saurais gré de poignarder dans l'heure avec votre dard à vous afin que ces attributs-là – je resouligne le galbe des seins inexistants – puissent prendre du volume et nourrir comme il se doit une progéniture qu'il me tarde de vous offrir en conséquence de ce doux acte-là !".

-         Ah booon ? Ben voilà autre chose… comme ça… je comprends mieux… tu vois…

Annie est liquéfiée de rire, mais surtout très heureuse… elle sait qu'elle a gagné la partie. Quand je ris, fais le clown ainsi, cela signifie que je suis d'accord avec ses idées… même si elle les a présentées avec toute la maladresse touchante d'une femme amoureuse.

-         "Pouce !", je n'en peux plus, tu me fais trop rire ! Mais… J'avoue que j'étais un peu nerveuse à l'idée de t'annoncer ma décision… et que je nourrissais le secret espoir qu'elle devienne notre décision… C'est vrai… j'ai été un peu maladroite…

-         Armes de femme, ma Chérie… D'abord mes mains laser et mes yeux radar ont perçu que, sous ta jolie robe, tu portais des… enfin… de la… bref… ce qu'il faut pour donner à un monsieur bien élevé l'envie de… hum… rendre hommage à une madame et… hum… l'avant-douche a confirmé… Ensuite, un dîner de fête… oui-oui ! Oh ! Chut ! Pas un mot ! Quand même… sur la cuisinière, la table et les couverts était écrit "Ah ! Typique ruse féminine !"… sauce Fuego y Besos que tu le veuilles ou non ! hé ! hé ! Ma Chérie… dans de tels cas, l'homme pas trop débile se laisse faire et fait semblant de ne rien comprendre… sinon… il perd et la divine hétaïre et les délices qu'elle a si soigneusement préparés ! 

-         Salaud…! "Salaud !" énoncé ainsi "Salaud !" est l'équivalent de "Mon Amour… j'ai encore plein de lingerie affriolante… si tu en as envie… on peut refaire une partie de "Découvertes du Monde" et… euh… je ne dirais pas "non"… plutôt un "peut-être" juste prolongé ce qu'il faut pour te préparer à un "oh oui !" total… et pour couronner le tout, j'ai encore un dessert dans le frigo… On ne peut rien te cacher… 

-         Mais si ! C'est joli ! C'est comme un paquet cadeau ! Quel que soit le contenu, on a un tel plaisir à défaire l'emballage que la suite ne peut en principe qu'être positive… 

-         Mais alors… tu es vraiment d'accord ? 

-         Quand nous en avons parlé… la dernière fois… je t'avais dit aussi que je crois en une sorte de… volonté supérieure… qui nous échappe totalement. Nous ne maîtrisons pas tout, dans nos vies, loin s'en faut. Tout serait bien plus simple, si c'était le cas… Je m'explique crûment… pas romantique pour un sou, très factuel, d'accord ? 

-         Oui… bien sûr… 

-         Si tu dois… ou si nous devons avoir un bébé… nous l'aurons… ou mieux encore… si un nouvel être doit naître de notre union… il naîtra, quelle que soient nos propres idées sur le sujet. Donc… pilule ou pas… stérilet ou pas… capote ou… hé ! tu imagines un bébé venant au monde avec un ciré ? 

-         Tu es vraiment…! 

-         Oui, je sais, merci… je disais donc: il ou elle naîtra. Mais l'inverse est vrai aussi, ne l'oublie pas ! Tu peux arrêter la pilule… nous pouvons renoncer à toutes formes de contraceptifs, s'il est écrit… quelque part dans le ciel ou je ne sais où… que nous ne devons pas avoir de bébé, nous n'en aurons pas. En ce qui me concerne, je me plie aux décisions de cette… volonté supérieure… c'est une attitude un poil mystique, j'en conviens, mais c'est ainsi que je pense et que je fonctionne. S'il est écrit, par ailleurs, que je dois mourir avant même la naissance de l'enfant ou quand il sera encore en bas âge… eh bien les chose s'organiseront sans moi… il aura une voie tracée différemment… sans son vrai père… mais – je l'espère, je l'espère vivement – un substitut de père comme j'ai moi-même eu la chance d'en avoir un…

Quelque part, je ne sais pas très bien où… je ne les vois pas, mais je les sens… Helge me regarde d'un air pensif… et… et peut-être surtout… Lis me regarde, ses yeux diffusant avec douceur toute la lumière de son merveilleux sourire maternel… ces choses-là non plus, ne s'expliquent pas… 

Annie m'écoute et réfléchit… rêveuse et pensive…

-         Tu me surprends, parfois…

-         Ah bon ? J'arrive encore à te surprendre ? 

-         Oui… et pas qu'un peu ! Je sentais bien que tu étais… disons hésitant ou pas vraiment décidé… et là, tout à coup… tu comprends… enfin, je veux dire… tu acceptes… 

-         Mieux que tu ne crois, peut-être… J'ai pesé le pour et le contre, de façon purement théorique, il me faut le préciser… D'abord j'ai repensé à ce que je t'avais dit à ce sujet… ensuite, j'ai essayé de me mettre à ta place, puis à la place de l'enfant éventuel… Je suis tout naturellement arrivé à la conclusion qu'il faut laisser faire… Tu veux que je précise ma pensée jusqu'au bout ? 

-         Oui, s'il te plaît, oui… Jamais Annie n'a été aussi attentive… 

-         En bon égoïste, en sale type qui ne pense qu'à lui-même… – en homme quoi ! – raison pour laquelle je commencerais par mes propres sentiments d'ailleurs… hé ! hé ! 

-         Abrège-abrège-abrège…! Là je te reconnais tout à fait…! 

-         … merci, ma Chérie… tu ne devrais pas me flatter ainsi… j'ai les chevilles qui gonflent… enfin revenons à notre mouton carnivore, moi en l'occurrence – tiens…? pourquoi est-ce qu'on ne peut pas mettre de majuscule à "moi", dans une conversation…? Annie rit, mais attend la suite avec impatience… elle connaît bien mes façons drolatiques d'éviter d'aborder trop vite le fond d'un problème… Je trouve en toute franchise qu'en cédant… je fais une énorme connerie ! Si je me place de mon propre point de vue, s'entend… Le moins que je puisse dire, c'est que je traverse en ce moment une mauvaise passe… Mais bon… je ne baisse pas les bras et c'est ça qui compte dans l'immédiat. Maintenant… je me mets à ta place…

Annie passe une main dans se cheveux noirs et bouclés. Elle a un regard magique… Tour à tour amusé, pensif, réfléchi, joyeux, introverti, triste, coquin… Dès le moment que je dis "je me mets à ta place"… elle me regarde comme si j'étais un vrai miroir magique…

-         Tu as "trente ans et des poussières"… les poussières ne vont pas changer, mais la formulation devra bien passer un jour à… "quarante ans et des poussières… Tu n'a plus rien à prouver au plan professionnel, si ce n'est… comme pour tout le monde… que tu es toujours la meilleure. Tu aimes un sale type qui t'aime aussi et – heu ! heu ! – tout à fait indépendamment d'Anastasia… tu as envie d'avoir un enfant… et vite ! Et ce avec le sale type que tu aimes… Ai-je bien résumé ?

-         Oui… enfin… à peu près… je dirais "très sale type…", tu comprends trop de choses… 

-         Bien. Si je campe sur mes anciennes positions et que je refuse… toujours tout à fait indépendamment d'Anastasia… j'aurai moi – ah mais enfin !? pourquoi est-que je ne peux pas mettre de majuscule à "moi", décidément… la langue parlée est bien mal conçue… - une petite femme malheureuse et frustrée qui n'aura même pas eu la chance ou la possibilité d'avoir un enfant avec le… très sale type qu'elle aime et qui lui… heu ! heu ! l'aime assez pour… envisager de faire une énorme connerie… 

Je n'ai même pas le temps ni la possibilité de poursuivre. Une mignonne et irrésistible petite pieuvre parfumée, sensuelle, câline et érotisée de part en part se jette sur moi et ses lèvres scellent les miennes…

Cette interruption momentanée et imprévue de mon discours parfaitement improvisé m'oblige à sauter les pages de publicité qui permettent en général de masquer ces parties très privées de mon histoire qui concernent la plastique extraordinairement excitante d'Annie et notre vie intime. Très embarrassé par ce qui va suivre – car figurez-vous que les Danois sont bien plus pudiques que vous ne l'imaginez – force m'est cependant de vous révéler qu'Annie portait très peu de chose sous la petite chose qui masquait les adorables petites choses qui constituaient ce peu de chose, que la vision de ce peu de chose et du contenu qu'il valorisait bien plus qu'il ne le cachait me rendit à vrai dire tout chose, et pour tout dire muet d'admirations et de bonheurs pluriels. Ce qui se passa ensuite, je suis sûr que vous êtes à mille lieues de vous en douter, fut une succession… que dis-je un crescendo… que dis-je encore… une symphonie de ces choses que font une femme et un homme dans le louable but de faire un bébé sans s'ennuyer. Mais je ne vais évidemment pas vous faire une leçon de choses…

Annie a les yeux mi-clos. Elle se tourne vers moi et me chuchote "Je t'aime… très sale type…". La nuit est encore jeune. "Et tu auras tes heures de sommeil…", continue-t-elle, un petit sourire malin au coin des lèvres. Je fais comme si l'épisode n'avait duré que le temps d'un baiser et, prenant un faux air excédé, lui réponds "Ah ! Mais laisse-moi terminer, à la fin ! J'étais… si je me souviens bien… en train de parler de… euh… "petite femme malheureuse et frustrée", c'est bien cela, n'est-ce pas ?". Elle glousse, "Oui, c'est tout à fait ça, mon Chéri…".

Je me lève, enfile slip, jeans et T-shirt. "Viens… nous n'avons pas fini de discuter… café ?". Elle n'a même pas le temps de répondre que la bouilloire électrique est déjà allumée.

-         C'est ça, ta conception de Après l'Amour…?

-         Râleuse… 

-         J'étais tellement bien… bien… hmmm 

-         Tiens ? Toi aussi ? Bizarre… moi aussi… Imagine-toi que j'étais en train de parler quand une petite brune piquante et excitante m'a sauté dessus et… 

-         Idiot ! 

-         Oui ma Chérie… Et je t'aime aussi. Mais je crois qu'il nous faut finir cette discussion une bonne fois pour toutes… OK ? 

-         OK… tu as raison, c'est mieux… 

-         Bien. Tu es adulte, majeure et vaccinée… Tu sais ce qui peut arriver et tu es disposée à assumer… c'est bien ça ? 

-         Oui, c'est ça. C'est de toi que je veux un enfant, de personne d'autre. Si nous ne pouvons pas en avoir, quelle que soit la raison, au moins… au moins je saurai que tu m'aimes assez pour… 

-         … ou t'aimais assez pour partager tes espoirs et ton désir… pardonne-moi, ce n'est pas du pessimisme, du simple réalisme… 

-         Oui… oui… je comprends. Et oui… je me sens assez forte pour assumer seule cette responsabilité. Ce n'est pas un jouet, que je veux… c'est… une continuation de toi et de moi… 

-         On est d'accord… et je te comprends, je comprends ton envie, je t'assure. Je suis flatté… et heureux… de ton choix… parce que je t'aime aussi… J'ai un peu d'avance sur toi… en ce sens que j'ai déjà Tobias… Je ne peux pas t'expliquer ce qu'on ressent… ce que c'est… l'amour d'un enfant…l'amour pour un enfant… Voir un petit bout de soi-même… qui n'est pas soi-même… qui est… qui doit être… qui doit devenir lui-même… se réinventer… se former à la vie… nous ne sommes là que pour la poussée initiale… l'aider à devenir plus tard une femme ou un homme… apte à affronter la vie… c'est un amour très profond et vrai… très douloureux, parfois… Je ferai de mon mieux pour que nous le vivions ensemble… tu me donnes une raison supplémentaire de me battre… voilà. 

Nous n'avons plus dit un mot. Il n'y avait plus rien à dire. Nous nous sommes endormis entrelacés comme si nous étions un seul être, avec une seule âme. J'ai entendu Annie pleurer… tout doucement… contre mon épaule… "Chut… dors ma Chérie… tout ira bien…".

Demain… demain… un autre jour.


Chapitre 14

Magie de trold ? Princesse Trold a en tout cas organisé et coordonné le programme de manière hyperefficace, éliminant jusqu'aux imprévus et aux impondérables. Je passe d'un test sanguin à un examen, d'un examen à une analyse et d'une analyse à d'autres tests ou examens au grand galop. A peine le temps de prendre un café ou une eau minérale à la cafète entre deux recherches d'improbables labos ou de services mal signalés – comment deviner que la radiologie nucléaire est voisine de la chirurgie digestive, par exemple ? - le long des lignes jaunes.

J'ai renvoyé Annie chez elle. Dans ces moments-là, j'aime mieux courir tout seul. On s'essouffle moins, quand on ne doit pas tout expliquer pendant la course. Annie sait comment je fonctionne, elle n'insiste pas. En moins de temps qu'il ne faut pour organiser un match de foot entre globules rouges et globules blancs sous la lentille d'un microscope, je retrouve James dans son bureau. Les deux jours ont passé à toute vitesse. Princesse Trold… je n'ai pas eu de grands efforts à fournir pour lui dire tout le bien, tout l'immense bien que je pense de son sens de l'organisation et de son travail, et pour la remercier. De nouveau, elle détourne la tête. Princesse Trold n'a pas l'habitude d'entendre qu'elle est fantastique, ça la fait rougir.