Le Professeur Duchose – il ne peut s'agir que de lui - flanqué de deux blouses blanches féminines et suivi d'un Mohamed tout petit et largement en retrait, déboulent dans la chambre. La description et les réflexions que je livre prennent quelques lignes, mais le temps est par nature élastique. Tout s'est réellement passé en quelques petites minutes. Mes réflexions de départ spontanées, l'espace de nanosecondes: c'est le cerveau reptilien, le plus animal, qui décrit. 

Duchose, si je me réfère à la hiérarchie des gorilles, c'est un dos argenté. Mais chez lui, c'est les tempes qui sont argentées. C'est un humain, quand même, rigolons pas… Le mâle dominant dans toute sa splendeur. Il arrive comme King Kong, balayant tout un univers invisible sur son passage. Vous pouvez l'imaginer traversant New York, pulvérisant d'une chiquenaude des gratte-ciel par dizaines, aucun obstacle ne peut l'arrêter. Il fonce sur moi. Les deux femelles ont de la peine à suivre. L'une est médecin, sa blouse est déboutonnée ; l'autre infirmière-chef ou en tout cas gradée, sa blouse est impeccablement fermée et ajustée. Ces codes vestimentaires sont importants pour indiquer la place de chacune et de chacun dans la hiérarchie. La blouse blanche médecin est plutôt gironde. Longs cheveux bruns, yeux de braise, poitrine agressive, un pétard à réveiller les morts, grand potentiel extra-médical… un million d'indicibles fantasmes pas convenables du tout me traversent la tête… La blouse blanche infirmière, le genre Miss Ratched dans Vol au-dessus d'un Nid de Coucou. Belle femme, mais regard glacial. Total soumise à son idole: Duchose. Sa façon de le regarder ne trompe pas: ses yeux passent de l'iceberg à la glace pistache dégoulinante en une fraction de seconde. Elle doit avoir lu tout Barbara Cartland. J'imagine bien une photo d'elle-même avec le Big Boss sur sa table de nuit. Une photo prise lors de la dernière fête de Noël ou lors du grand dîner qui suivit le dernier Congrès International d'Oncologie où elle l'accompagna exceptionnellement. Une photo religieusement mise en valeur dans un beau cadre en argent. Avec des dorures pour faire chic. Et dans le tiroir, un de ces trucs rigolos à piles pour effacer les rides du cou... hum... et en tous cas rêver bien plus fort ... Oh que c'est bon !... oui... oui... encore.. oh ! oui ! oui ! mon amour… mon amour…encore ! encore !… flûte… plus de piles… Mohamed, comme je l'ai dit, il est tout en retrait, s'attendant au pire, prêt à fuir.

Le Professeur Duchose est sûrement un oncologue de grande valeur. Mais il était fortement grippé les jours où la Faculté a organisé des cours facultatifs de psychologie comportementale et d'éthologie, il n'a pas lu "Le Singe Nu" de Desmond Morris, pas même les manuels de savoir-vivre de la baronne Nadine de Rothschild et il n'a jamais entendu parler de Konrad Lorenz. Mauvais points pour lui.

Il se plante devant mon lit et pose ses mains sur la bordure. Ses yeux expriment colère et frustration, pas l'ombre d'un sourire sur ce beau visage patricien. D'une voix où perce la plus vive réprobation, il me fusille d'un "Alors ? On ne veut faire ni chimio, ni radiothérapie ?"

Miss Ratched se pâme visiblement d'admiration devant tant de force contrôlée, la petite brune hésite après avoir croisé mon regard et Mohamed serait bien resté dans son bureau à établir des statistiques.

Je vous explique les erreurs ou je vous raconte la suite de la scène ? Je vous explique d'abord, vous comprendrez mieux la suite.

En faisant irruption de la sorte, brusquement et violemment, il suscite une réaction spontanée de rejet. Les autres patients et l'infirmière qui était sur place pour s'occuper de l'un d'eux sont d'ailleurs restés tétanisés. Son entrée musclée est une invasion, une déclaration de guerre. Il est accompagné de petits soldats visiblement à ses ordres et potentiellement prêts à appuyer sa démarche agressive. Il empiète sur mon territoire à moi en agrippant la bordure de mon lit. Il m'apostrophe sans même me saluer. Il n'aurait pas dû.

Mon regard, d'habitude amusé et bienveillant, a la particularité de tourner gris Baltique quand j'estime qu'on me marche sur les arpions. Mes yeux deviennent alors deux glaçons paralysants.

Je pose calmement mon bouquin sur le meuble à roulettes qui jouxte mon lit. Je suis assis bien droit, les jambes allongées et croisées par-dessus les couvertures, en pantalon et chemise. Je croise les bras sur mon ventre, mains à plat sur les coudes, exposant ainsi mes tatouages et protégeant mes organes internes tout en étant prêt à frapper. Prêt pour la bagarre. "King Kong à nous deux: si tu bouges une oreille, je vais t'en coller une…" C'est de la simple gestuelle.

Je vrille mes yeux dans les siens et je découvre mes canines en un sourire carnassier. Cette attitude menaçante et hostile ne révèle aucune appréhension, aucune faiblesse. "Bonjour Monsieur… Blondesen, Per Blondesen… A qui ai-je l'honneur..?". Duchose se ratatine d'un seul coup. Miss Ratched vacille (l'ignoble cloporte ose s'opposer à mon seigneur et maître !?), la délicieuse brune émet de nouvelles phéromones (hmmm ? un autre dos argenté ?) et Mohamed pâlit ("Je vous avais bien averti ! Je vous avais bien averti !"). Duchose reprend vite sa superbe, quand même sur ses gardes.

-        Je suis le Professeur Duchose, Chef du Service d'Oncologie !

-        Enchanté. Bonjour Monsieur le Professeur.

Dans la chambre, on entendrait éternuer un staphylocoque doré. Mon regard est de nouveau amusé, mais je suis sûr que mes yeux ont encore tous les reflets gris de la Baltique.

-        Vous savez que vous allez mourir, si vous ne suivez pas les traitements prévus ?

Pas fute-fute, Duchose. Le regard amusé aurait dû le prévenir que ce genre d'arguments me laisserait totalement indifférent.

-        Ah bon ? Eh bien c'est une grande nouvelle. Elle est digne de l'Invention de la roue et de l'Annonce faite à Marie… Parce que vous-même, sous votre bouse blanche, vous êtes à l'abri de ce genre d'événements fâcheux réservés en exclusivité à vos patients cancéreux ?

J'aurais pu mourir là, instantanément, foudroyé par Miss Ratched. Coupable impardonnable de crime de lèse-Duchose… exécuté sur le champ… Mais il me fut donné de survivre et de continuer mon discours. Duchose, lui, en avait les cordes vocales bloquées, d'une réponse aussi insolente et inattendue.

-        Je m'explique, Monsieur le Professeur. Mourir, ça… c'est notre lot à tous, je crois. Nous avons cependant encore une relative liberté quant à la façon de mourir. Les thérapies que vous préconisez et appliquez sont destinées, dans les meilleurs des cas, à prolonger la vie de quelques mois, et au mieux de quelques années… Mais dans quel état ? Avec quelle qualité de vie ? La qualité de vie, c'est ça qui m'importe, à moi… Vivre quelques mois de plus comme un bout de viande anémique, terriblement diminué et douloureux, souffrant mille morts, je ne vois pas l'intérêt… Partir pour partir, je préfère m'en aller avec panache, après avoir bien vécu mes derniers mois et mes dernières semaines, mes derniers jours… Je suis membre d'Exit, vous connaissez certainement… Et j'ai des couilles, j'assume… Ces couilles sont par ailleurs des testicules, sources d'indicibles plaisirs que ma bonne éducation et la présence de dames distinguées m'interdit d'évoquer… Je crains que vos thérapies altèrent quelque peu leur fonctionnement normal, donc ma qualité de vie, encore… J'aime bien manger et bien boire, et je sais – pour l'avoir vu chez d'autres malades – que ces plaisirs-là seront définitivement à jeter aux oubliettes… Je suis donc au regret de vous dire que je me passerai de vos services. Je comprends votre contrariété, vous pensez bien… si tous les patients réagissaient comme moi, vous pointeriez au chômage ou devriez changer de spécialité…

Sans même répondre ni même saluer, profondément offensé, Duchose tourne les talons et quitte la chambre avec l'air digne d'un archevêque pris la main dans la culotte d'une bonne sœur. Miss Ratched le suit comme une ombre meurtrie, incapable de choisir une contenance. La petite brune piquante, après un dernier regard étonné et admiratif – enfin… ma vanité masculine me pousse à le croire - leur emboîte le pas. Mohamed a l'air de la parfaite victime, de celui qui sait déjà qu'il portera sans le vouloir la responsabilité de l'horreur qui vient de se passer. Il me fait presque pitié.

Echec et mat, Duchose. Je l'ai laissé tout nu sur le damier. Loins les pions, les fous, les tours et les cavaliers. Juste une reine de misère pour le réconforter.

Je jette un regard à la ronde. Personne n'a perdu un mot de la scène. "Cafète et tarte aux pommes ! On va pas se laisser aller, hein ?". Personne ne répond. Ils sont tous médusés. Je sors en rigolant. La bonne blague ! That makes my day


Chapitre 4

La cafétéria de l'hôpital, c'est l'endroit où l'humanité souffrante et l'humanité soignante se retrouvent sans se reconnaître ni se mélanger. Vous y croisez le chirurgien qui vous a ouvert le ventre il y a une semaine en pleine discussion avec des confrères qui vous ont coloscopié au préalable. Je me demande toujours de quels sujets ils devisent en mastiquant leurs croissants dégoulinants de café ou de chocolat chaud. Oui, je sais… c'est épouvantable, ce que j'écris là. Mais quand même… je suis un peu délicat et je me pose la question: comment peut-on développer pareille indifférence envers l'intérieur du corps humain ? Et surtout envers son enveloppe externe, celle composée d'un visage, d'un tronc, de bras, de mains, de jambes et de pieds. Celle qui n'a plus d'aiguilles ni de tubes plantés un peu partout, n'est plus recouverte d'un drap stérile, avec juste une ouverture sanguinolente sur une plaie béante que quelques pinces empêchent de pisser du sang jusqu'au plafond. Au point de ne même pas adresser un sourire ou un simple hochement de tête à celle où celui qui, une table plus loin, goûte de nouveau à la vie en dégustant son expresso à petites lampées gourmandes, tout à son bonheur d'avoir retrouvé une vie presque normale, bientôt tout à fait normale. Les blouses blanches ne se mélangent pas avec les viandes. Celles-ci sont reconnaissables à leurs robes de chambre bleues et à leurs chemises en coton d'un blanc douteux, aux appareils bizarres et bruyants auxquels elles sont reliées par de minces tuyaux qui s'emmêlent partout autour de la potence qui soutient ces appareils. C'est compliqué à remettre en marche, une viande. Quand elles sont seules, les viandes ont toujours l'air pensif. L'air de se demander ce qu'elles foutent ici et pour combien de temps. On peut lire des tas d'expressions, sur ces visages muets et souvent inquiets. Les cheveux sont défaits, le maquillage absent, l'allure négligée. On leur a coupé une tranche de vie. Quand elles sont en groupe, les viandes ricanent en comparant leurs raisons d'être là. Les timides ricanent tout bas, peur d'être entendues par les blouses blanches si elles ricanaient trop haut. Peur de se faire remarquer et d'être réprimandées. Comme les enfants à l'école. Elles se taisent donc et écoutent les viandes qui ricanent tellement haut que cela en est suspect. Ce sont les viandes qui ont eu ou qui ont le plus peur, en réalité. Quand elles sont accompagnées de visites, les viandes exposent, souvent à haute voix, comment et pourquoi elles sont là. Elles profitent de leur petit moment de célébrité, puisqu'elles sont le centre d'attention d'un public fugace qui ne demande qu'une chose: ne pas être là ou au moins pas pour trop longtemps, le moins longtemps possible… vite retrouver l'air sain et respirable de l'extérieur… l'air de la santé, celui des microbes honnêtes… ceux qui ne sont pas enfermés ici avec les malades, les vrais microbes dangereux. Les viandes expliquent en long et en large pourquoi leur cas est unique, comment le docteur il a dit qu'il n'avait jamais vu ça avant. Tout le monde écoute avec respect et admiration. Chaque viande est une encyclopédie médicale. Elles font penser à ces anciens combattants qui ont gagné la guerre tout seuls, après avoir sauvé la vie du général. Blouses blanches, blouse bleues, réunies pour un instant de répit autour d'un grand aquarium où évoluent de jolis poissons multicolores. Le Monde du silence. Les poissons voient sûrement toute cette agitation. Ils n'ont pas l'air de se demander si ce sont des dieux qui font tout ce bruit, ce raffut. Les poissons sont heureux. Ils ne se posent pas de questions. Je m'amuse beaucoup et je m'efforce de ne pas être un simple bout viande. J'essaie d'être comme un poisson dans l'eau, malgré toutes les questions que je me pose.

Au XXIème siècle, nous avons le téléphone classique avec un cordon et plein de boutons pour faire plus riche. Nous avons le téléphone portable qui permet d'écouter de la musique, de prendre des photos et même d'afficher la photo du derrière de Miss June ou – si vous aimez les popotins plus dévêtus, voire total épilés – ceux de Miss December ou January (plus le froid s'intensifie, plus les strings s'évaporent, ce qui est contraire à toutes les lois de la physique, mais conforme aux lois d'un marketing moderne et imaginatif), d'enregistrer des messages d'accueil ahurissants d'intelligence, d'envoyer et de recevoir des sonneries, des logos, des idéogrammes, des messages qui s'autorédigent dans un français qui doit donner les chocottes au squelette de François Mauriac – késke ta ékri la ? - avec ou sans images et même, tenez-vous bien, vous allez être abasourdie si vous êtes une dame et abasourdi si vous êtes un monsieur ! – cette petite merveille permet même de téléphoner, si ! si ! je vous assure ! Nous avons la télévision à écran plat – d'une si rare élégance - à visser au mur à la place du portrait de groupe avec dames de l'arrière-grand-père Oscar peint par Toulouse-Lautrec un soir de sortie entre copains ou en remplacement de la véritable litho de Miró achetée aux soldes de Prisunix. Nous avons la photo numérique qui engrange vos vacances, vos soirées, le derrière de votre femme ou de votre maîtresse sur une minuscule carte-mémoire sans nuire à votre honorabilité. Nous avons toutes sortes d'autoroutes de l'information que vous pouvez consulter 24 heures sur 24 sur l'écran de votre ordinateur relié sans fil à internet. Question vitesse de l'info, on peut prétendre sans l'ombre d'hésitation que, de nos jours, l'information peut circuler à une vitesse juste un tout petit peu inférieure à celle de la lumière. En tout cas plus vite que la vérole dans le bas-clergé breton au XVIème siècle. Détrompez-vous. L'information connaît hélas également des lenteurs… Dans un hôpital, les résultats d'un scanner, d'une biopsie ou d'une radio dépendent ainsi de la vitesse du vent, de l'orientation de la circulation des courants d'air et du bon vouloir d'une secrétaire ou d'un coursier. En revanche, il faut souligner cette bienvenue exception à la règle, une grosse colère d'un Duchose pulvérise même les plus brillantes performances dynamiques du mégahertz le plus dopé à l'ADSL ou à l'urine de coureur cycliste.

Quand je reviens de la cafète, le chef de clinique et ses acolytes sont près de la porte, m'attendant sans vraiment vouloir en avoir l'air. Ils se concertent avec cet air grave et entendu qu'ont les supporters de l'Olympic de Charenton pronostiquant la cuisante défaite de l'équipe adverse à la veille d'un match historique contre les Red Potatoes de Beerham. A peine dans la chambre, j'entends le bruit du caddie de l'infirmière et me retourne un peu étonné. Une heure d'avance sur l'horaire normal de la visite.

-        Monsieur Blondesen, euh…?

-        Oui, bonjour Docteur ? 

-        Vous pourrez rentrer demain… 

Il est assez rare que j'aie envie d'embrasser un médecin (sauf si c'est une petite brune piquante avec une poitrine agressive et un pétard à réveiller les morts…), mais j'aurais bien embrassé le chef de clinique, ses assistants et même – au diable les préjugés ! – le carabin boutonneux.

Pari gagné. Je rentre mercredi.

Il est quand même un peu embêté, le chef de clinique. Quelque part, je dois être comme une tache sur son parcours. Il s'est attiré l'inimitié de Duchose sans le vouloir et une telle inimitié peut avoir des conséquences fâcheuses pour la suite de sa carrière. Je le sens partagé entre l'envie d'essayer de me convaincre une dernière fois de suivre les traitements proposés et celle de me voir disparaître à tout jamais. Le Professeur Duchose a dû actionner tous les leviers possibles pour que l'hôpital soit débarrassé de mon inutile et encombrante présence, moi l'insulte vivante – et surtout parlante – à ses credos à lui, à ses statistiques de longévité chimiquement prolongée et à sa place de grand singe omniscient parmi les singes savants ordinaires. J'ai l'impression que les panneaux "Sortie" et Sortie de secours" se sont multipliés. Les panneaux "Sortie" et "Sortie de secours" ont-ils une activité sexuelle débridée pendant que les patients dorment ?

-         Vous êtes donc sûr de votre décision ? Vous ne voulez vraiment pas…?

-         Je ne veux pas crever avant de mourir, Docteur. Est-ce que cette formulation vous convient ? 

Il hausse les épaules, las.

-         Vos papiers pour la sortie seront prêts demain matin. Bonne chance…

-         Merci, bonne chance à vous aussi.

Des adieux simples et pleins de sous-entendus, en somme. Les autres patients me congratulent. Ils aiment bien voir un faible gagner contre les Forts, un petit battre les Grands. C'est comme au cinéma, ça donne de l'espoir gratos. Deux infirmière terminant leur service viennent aussi me dire au revoir, chaleureuses. Elles sont contentes pour moi.

-         Rah, Monsieur Blondesen, vous en avez marre de nous !?

-         Meuh pas du tout ! Mais j'aimerais mieux vous revoir en bas résille au Lido qu'ici dans vos blouses blanches ! 

Elles se marrent. Elles ont aimé ma bonne humeur et mes clins d'œil limite grivois pendant tout mon séjour. "Hmmm ? Comme ça sent bon ? C'est vous Monsieur Blondesen ? – Oh..? Excusez-moi, c'est mon after-shave qui vous demande si vous êtes libre ce soir ! Moi je suis trop timide pour vous faire des propositions indécentes."

Je ne suis pas un patient emmerdant. Ma sonnette d'appel, je ne l'ai pas touchée une seule fois. Il n'y a pas de recette magique. Quand on respecte et valorise le travail des sans-grades, qu'on dit "Bonjour – Au revoir – Merci" et qu'on sourit aux gens sans se forcer, quelle que soit leur position dans la sacro-sainte hiérarchie, n'importe quelle hiérarchie, on se fait apprécier tout naturellement. Un mot gentil n'a jamais tué personne, mais a souvent ensoleillé toute la journée de quelqu'un. Il ne faut pas s'en priver.

Mon portable sonne (je dois à la vérité de vous confier que sous Paramètres de la sonnerie, j'ai sélectionné "Dring-Dring" et non pas "Orgasme d'éléphant" ou "Symphonie héroïque"…).

"Oui, c'est moi… Oui, demain matin… Tu viens me chercher…? Tu es libre demain soir, hein..!? Génial !… Je t'embrasse."

Annie, ma Chérie, demain je vais devoir t'apprendre une nouvelle pas vraiment…

C'est maintenant qu'il faut commencer à préparer non pas la sortie de l'hôpital, mais le retour à la vie qui ne sera jamais plus comme avant. La nuit passe, interminable. Comment annoncer la nouvelle à mes proches, à la famille, aux amis ? Désormais, je ne peux plus reculer cette échéance-là.

Ce matin, rien n'est pareil. Pas de prise de température, ni de tension. Les infirmières et aides-infirmières n'ont pas refait mon lit. Après le rasage et la douche, j'enfile jeans, T-shirt et chemise ouverte. Affaires de toilette, bouquins, papiers, magazines encore dignes d'intérêt et sandales marocaines sont fourrés à la hâte dans le sac de voyage et je chausse les mocassins qui attendaient patiemment leur tour. A l'heure du petit-déjeuner je suis déjà un étranger, pour les autres patients. Je n'ai plus le même look.

Quelques formalités administratives plus tard, je me retrouve à la cafète après avoir aimablement pris congé du petit monde provisoire qui m'a supporté ces dix derniers jours… "bonne chance… bon retour… tout de bon… bon courage…", poignées de mains, sourires sincères ou convenus. Civilités hospitalières.

Annie provoque un petit accident en passant la porte tournante. Dans la file, un taxi fait "plounk !" dans l'arrière de celui qui le précède. Heureux présage… Son joli visage est couronné de cheveux fous, coiffure wet look. Elle porte des pantalons en lin très ajustés, un ample chemisier blanc qui dénude généreusement une épaule bronzée et suscite automatiquement des vocations d'explorateurs chez les mâles alentour, des escarpins ouverts sur des doigts de pied soigneusement vernis. Péché mortel ambulant…

"Ma Chérie, puisque nous sommes encore à l'hôpital: tu me fais penser à un antidépresseur que j'aimerais beaucoup tester…", Annie est ravie. C'était l'effet escompté. Un baiser rapide, humide, les lèvres et les langues qui se touchent une fraction de seconde et se promettent mille bonheurs… La voiture est garée juste à côté. Nous sommes chez moi en un rien de temps.


Chapitre 5

Annie

Mon chien fait d'ahurissants bonds de joie, c'est une petite femelle fox-terrier. Je suis aux anges - "Arrête ou je t'enlève les piles !" – les chattes rappliquent et s'assoient, dignes et hiératiques, sur le rebord d'une table, attendant que la chienne termine son numéro de cirque.

"Je vais reprendre une douche…". Annie est déjà en train de préparer des cafés. "Je te rejoins…".

Et maintenant, une page de publicités…

Leçon n° 10

Poser le piège

et attendre.

Leçon n° 28

Lui tendre

une embuscade.

Leçon n° 42

Créer vertiges

et pulsations.

Annie a bien appris les Leçons de Séduction d'Aubade, je crois même qu'elle a passé un doctorat. Bien que visuellement proche de Dingo (le copain de Mickey) en état d'hypnose profonde – vous imaginez…? les pupilles en forme de spirales… – quand elle me fait profiter de son enseignement, j'ai cependant retenu une ou deux leçons. Par exemple…

Leçon n° 46

Avoir tant de

choses à lui dire.

Leçon n° 9

Détourner

la conversation.

Encore quelques publicités, ne perdez pas patience…

… un oiseau dans une cage… Vanessa Paradis… Chanel N° 5… une brune superbe… juste le visage et la naissance des seins… elle suce un cornet de glace… Lusso ?… Magnum..? je ne me souviens plus… le visuel fait oublier la marque… des vahinés ou supposées telles… les cheveux mouillés… la pointe d'un sein… Tahiti Douche… une Italienne typique… langoureuse… sensuelle… elle a chaud… elle a soif… il va lui chercher du thé glacé… elle a froid… les parfums de Guerlain… Femmes… ambiance japonaise… Obao… elle marche avec l'élégance d'une danseuse… un voile tombe… un corps superbe… elle descend quelques marches…Dior… un bain d'or… des cheveux blonds qui frémissent doucement… une voix qui murmure "… j'adore…"… une main de femme finement manucurée… ongles carmins… la bouteille de Perrier grandit… le bouchon saute… l'eau jaillit… explose… Claudia Cardinale sert de l'eau aux poseurs de rails… je poserais des rails jusqu'en Alaska… ah non… ça c'est un film… des images… des musiques… jusqu'au soir… j'aimerais arrêter le temps… moments magiques…

-          Pourquoi tu ne dis rien..?

-         Je rêvais… pardonne-moi…

-         Je sais que tu me caches quelque chose… je te connais, tu sais ?

-         Oui, je sais… On parlera plus tard, au resto… gagner du temps… laisse-moi profiter du moment présent… tu es belle… avant… pendant… après…

Elle rit. "Les infirmières ne te manquent pas trop ?". A mon tour de rire. "Si beaucoup… surtout leurs souliers orthopédiques… je suis fétichiste des pieds, tu ne savais pas…? des mains aussi... les tiennes… mais encore plus de tes yeux… de ta bouche... de tes seins… de tes jambes… de ton cul… c'est pour ça que je suis rentré…!". Elle me sourit tendrement, prend un air faussement ingénu."Oh !". J'ai de nouveau gagné un petit répit.

… la bouteille de Perrier… la main aux ongles carmin… le yin et le yang.. il va bientôt faire nuit... la fraîcheur… j'ai réservé pour 21 heures…


Chapitre 6

La moto, c'est génial. J'ai toujours aimé les grosses bécanes et les bêtes de course. On tient la liberté, la vie et la mort entre les mains. Ma Guzzi 850 Le Mans doit sentir mon impatience et mon manque. Elle feule d'allégresse quand je tourne la poignée des gaz. Annie est collée contre moi. Passagère idéale, elle suit comme une parfaite danseuse de tango, comme une partie de moi-même. Virages serrés, freinages pointus, accélérations fulgurantes, lignes droites à fond les manettes… l'air encore chaud siffle autour du casque… l'adrénaline a remplacé tout le sang de mon corps. Je vis à 100… 150… 200 à l'heure ! Waouh !

Le resto est au bord du lac. Loin de la ville. Éclairage tamisé et chandelles. Romantisme et intimité. Salade grecque et moussaka. Ambiance vacances à deux tours de roues de chez soi.

-         Alors ? Tu me dis, maintenant ?

-         Te dire quoi…? La vie est belle, profite ! Profitons !

Je joue à l'idiot sans le moindre effort. hé ! hé ! J'excelle… "Ecoute… Mangeons d'abord… parlons de tout et de rien… surtout de rien, c'est plus agréable… rien n'est vraiment important, sinon être heureux, tu sais ? Et là, depuis que je suis sorti, depuis ce matin… cette après-midi et ce soir… je suis… je suis bien… tu es belle et bandante et j'ai faim !". Annie cherche la faille… elle n'abandonnera pas. Elle m'interroge sur les examens que j'ai dû passer. Je lui réponds en lui parlant des deux spécialistes en radiologie, de leur parfaite entente… Étaient-elles blondes ou brunes ? Quel âge ..? …Environ ? "Quelle importance, tu es jalouse ? Elles étaient chouettes !". Danger écarté. Presque. Annie continue son interrogatoire, mine de rien. J'arrive quand même presque à la fin de ma moussaka. Je n'arriverai pas jusqu'au dessert.

-         Ils ont diagnostiqué un cancer du poumon, voilà.

-         Je m'y attendais… je le savais… c'est pour ça que tu…

Dans la lueur vacillante des chandelles, je vois que de grosses larmes se forment au bord de ses yeux. Elle renifle un petit coup, pose son menton sur sa main repliée, regarde ailleurs, très loin au loin… Une larme coule… tout doucement… puis une autre… elles cherchent leur chemin sur la pente des joues… hésitent à la commissure des lèvres… se décident d'un coup pour le menton… Annie se lève brusquement. "Excuse-moi… je reviens…". Elle part en direction du Ladie's Room, la serviette collée contre le visage. Le garçon me regarde d'un air inquisiteur. "Dispute d'amoureux ?" a-t-il l'air de demander. Je lui fais un geste apaisant de la main signifiant "Laissez tomber… rien de grave… ça ira".

Je repousse mon assiette et rapproche le cendrier. Fumer ? Ne pas fumer ? Elle va sauter sur l'occasion… reproches… scène idiote.

J'ai une sainte horreur des scènes en public. Peut-être parce que mes parents se disputaient tout le temps ainsi ? C'était leur façon de communiquer, d'exister ou de justifier leur existence devant n'importe quel parterre. "Moi j'ai raison et toi tu as tort. Ferme-la, j'aurai de toutes façons le dernier mot !". Invités, amis, famille, proches, lieux publics, restaurant, n'importe qui et n'importe où. Tout leur était bon pour se donner en spectacle. Ridicules. Chez un gosse, ça laisse des traces… elles perdurent chez l'adulte. Une dispute en public ou une discussion un peu trop vive, pour moi, c'est comme si les gens déféquaient devant tout le monde. Culottes en-bas, cul à l'air et perte totale de maîtrise des sphincters… des sphincters mentaux s'entend. Il ne faut pas laisser échapper les plus sales côtés de son âme devant tout le monde. Question de pudeur, de respect des autres et de soi-même.

J'allume une cigarette et fais signe au garçon d'apporter l'addition. "Pas de desserts ni de cafés, Monsieur ?". Je lui souris aimablement. "Non, on les prendra ailleurs… merci…".

Une petite éternité plus tard, Annie revient. Droite, mécanique, replâtrée. Ses yeux sont rouges, évidemment. Acide, elle me siffle "Tu penses que ça va améliorer ton cas ?" en désignant la cigarette et le cendrier d'un regard agressif appuyé d'un coup de menton meurtrier. Je ne relève pas. J'écrase la cigarette et me lève doucement en disant "On s'en va...". Annie est furieuse, du coup. Je suis en train de gâcher la belle scène qu'elle a eu tout le temps de préparer. Elle écarquille les yeux, ouvre la bouche pour… Le second "On s'en va…", impératif et sans appel, la cloue sur place. Je suis déjà hors de portée de ses mots.

Elle trottine derrière moi, trébuche, perd une chaussure, se remet à pleurer. Elle n'arrive pas à suivre mes pas de géant. Arrivés à la moto, je lui tends son casque, pose un bisou sur son front, la tiens serrée un petit moment contre moi, fort, très fort… pour elle… pas pour moi… sans un mot. Puis, je lui murmure tendrement "Tu prétends me connaître ? Alors tais-toi. On parlera à la maison.". La Guzzi pousse de longs rugissements dans la nuit, figeant tout ce qui la précède. Les phares d'en face ne sont qu'étoiles filantes.

Annie fait la tête. Pendant que je tire la bécane sur sa béquille centrale et ferme l'arrivée d'essence, elle marche d'un pas décidé vers l'entrée. Toujours bien droite, limite raide. Rien de sa démarche féline et dansante habituelle. Elle fait vraiment la tête. Bon. La nuit promet d'être longue…

-         Tu veux un café ?

Elle a déjà rangé son casque à l'entrée, sorti tasses et sucrier. La question est juste pour la forme. Elle signifie "D'accord… maintenant on va parler… c'est à dire que je vais te dire ma façon de penser et on verra bien ce que tu auras à répondre… si tu arrives à répondre !". Tellement prévisible que cela en est touchant. Je décide de l'agacer un peu avant de passer aux choses sérieuses. Puisqu'elle cherche la bagarre… mieux vaut la désarmer tout de suite.

-         Oui je veux bien, celui du bistro était infect…

-         Mais..? On n'a pas pris de café, au bistro..!?

-          Justement… C'est pour ça qu'il était infect…

Et c'est parti pour les Imprécations de Camille version Annie… "Comment peux-tu prendre les choses avec autant de légèreté ? C'est parce que je t'ai fait une remarque au sujet de ta cigarette ? Ah c'est malin, vraiment ! Monsieur a le cancer du poumon, m'annonce ça comme s'il avait la grippe et il faudrait que je me taise ? Non mais enfin !? Tu ne comprends donc pas que c'est parce que je t'aime, parce que je me fais du souci pour toi ? Pour nous ? Tu ne prendras donc jamais rien au sérieux ? Tu te fous de mes sentiments ? Tu te fous de tout ?"

-         Tu as un beau cul… même quand tu es en colère, tu sais..?

"Non mais c'est pas vrai ! Non mais quel con ! Mais comment est-ce que j'ai fait pour tomber sur un type comme toi… tomber amoureuse d'un type comme toi !?

-         … hum… tes seins aussi… quand ils sautent comme ça… ouaaah…

"Je te déteste ! Je te déteste !". Petite plongée dans un mouchoir en papier. Vitesse supérieure, elle passe aux pleurs. Entre deux sanglots, elle me crie "Je t'aime…! Je t'aime ! Tu comprends !? C'est pour ça que…". Je prépare les cafés tranquillement, elle les a déjà complètement oubliés. "Oui, je comprends…". Pas de sucre pour elle, un sucre pour moi. Je pose un cendrier à côté des tasses. Elle le voit bien, mais ne dit rien. Elle se mouche, pleurniche un peu. Les sanglots se font plus brefs. Les pleurs s'arrêtent. Quelques petits reniflements encore… "Moi aussi, je t'aime… beaucoup… enfin… à ma façon. Comme tu m'aimes à ta façon. Les deux façons sont compatibles… je crois…". J'allume une cigarette. Elle se contente de lever les yeux au ciel. "Viens t'asseoir près de moi et parlons tranquillement.".

Elle jette un regard plein d'opprobre à la cigarette et au cendrier et laisse tomber un "Non !" sec et pas définitif du tout. "Bon… tant pis… reste debout… Je t'ai déjà dit que tu as un beau cul ?… même quand tu es en colère ?". Elle s'assied vite sur l'autre canapé. Me regarde… fait des efforts désespérés pour ne pas rire… "T'es qu'un sale con !" et elle éclate de rire. Je ris aussi. "Je sais… puisque je suis assez con pour penser à ton cul quand tu parles à ma tête…".

Fin des Imprécations de Camille.

On passe au Médecin Malgré Lui.

"A mon tour, si tu veux bien… et même si tu veux pas. Je comprends très bien ta réaction. Elle est comme toi, spontanée: plus de cigarette égale plus de cancer. Mais tu le sais comme moi, ce n'est pas aussi simple. Le cancer est là. Une cigarette de plus ou de moins n'y changera rien.  La question est plutôt "Comment s'en débarrasser " ou dans le pire des cas "Comment vivre ce qui me reste à vivre comme j'ai toujours vécu: libre, debout et sans contraintes ?". Je ne veux pas céder à une panique idiote, ni me mettre à culpabiliser, pas davantage commencer à me comporter comme si j'avais peur de mourir. Je n'ai pas peur, il faut bien le comprendre. Je continuerai à vivre "normalement", en cherchant d'autres solutions et en sachant que – quoi que je fasse – je risque autant qu'hier ou aujourd'hui de me faire écraser par un chauffard, de me viander à moto si j'ai un mauvais réflexe ou de tomber raide mort, victime d'un infarctus ou d'une hémorragie cérébrale. Le cancer n'a en rien éliminé ces autres dangers.".

Je raconte ensuite à Annie les scènes avec Mohamed d'abord, puis avec Duchose, histoire de détendre l'atmosphère Les propos insolents et à mon avis plutôt rigolos que j'ai tenus à l'un comme à l'autre. Je narre même sur le mode comique – l'air de renifler comme un vieux clebs malin et porté sur les femelles du voisinage – les phéromones purement fantasmés de la piquante assistante brune de Duchose. "Salaud !". Annie n'écoute plus. "Elle était mieux que moi ?". La tumeur et les traitements préconisés n'ont dès lors plus aucun intérêt immédiat pour elle. "Qu'est-ce qu'ils avaient de mieux que les miens, ses seins, hein !?". J'interromps un instant la brillante conférence médicale. "Ses seins ? Ouh la la ! Au moins du 95 ½ C ! Et sans soutien-gorge, je te prie de me croire ! Pur béton ! Tout droits ! Bing ! De vrais obus ! Avec des détonateurs bien visibles au bout ! Des nichons comme on en voit que sur les pin-ups des années cinquante ! Sans baleines ni coutures ! Et pas retouchés ! 100 % naturels ! Demandant qu'à exploser hors du chemisier ! Et un cul ! Je te dis pas ! Un cul…! Il lui manquait que la parole !". Annie se jette sur moi, rieuse et furieuse. "Je vais te montrer moi, qui est la meilleure ! Salaud !". Quand Annie prononce le mot "salaud !" sur ce ton et accompagné d'une telle gestuelle, il n'y a plus qu'à abandonner la partie en cours pour en entamer une autre…

Et maintenant, encore une petite page de publicité…

Leçon n° 14 

Lui offrir

le meilleur des mondes

Je n'ai pu continuer mon exposé que le lendemain matin, après avoir été chercher les croissants. Dur-dur, quand même, une discussion raisonnable avec mon Annie chérie…

Elle mange en silence. Déjà douchée, les cheveux tenus par un chouchou à l'arrière de la tête, pas encore maquillée, toujours très belle. Elle a les traits un peu tirés. Les larmes… les rires… les soupirs… les cris du cœur. Aux "salaud !" ont succédé des "… je t'aime… oh… je t'aime tant…", des "je ne veux pas te perdre… je veux t'avoir toujours… pour toujours", des "… mais pourquoi ? …oh pourquoi !?", des "non !" et des "… oui !… oui ! oh…oui !" jusqu'au bout de la nuit.

Elle se tient très droite sur sa chaise. Elle attend. Elle attend la faille, la brèche dans le raisonnement. Quand une femme et un homme s'aiment, et se connaissent sans laisser l'amour tout occulter, il faut parfois aller au-delà des silences et des mots, chercher dans les gestes les plus simples de profondes significations. Son peignoir baîlle un peu sur ses seins magnifiques. Elle surprend mon regard. Le cerveau reptilien de tout individu normalement constitué, dans de tels cas de figure, ordonne impérativement "Globes oculaires ! 11 heures… saisie d'objectif… double objectif… Bloquer sur objectifs… Bien compris… Objectifs bloqués… Mains: préparation à l'action… Bouche: sèche… Langue: humidifier lèvres… ! Déconnexion Contrôle Général… Alerte ! Alerte ! Alerte ! Préparer action !". Tout ça en une nanoseconde. Épatant, non ? Elle remet négligemment en place les pans qui s'ouvraient sur… "Objectifs masqués… Globes oculaires: repos…! Fin d'alerte… Fin d'alerte… Mains: beurrer croissant… Bouche: ouvrir, mordre, mastiquer… Langue: y a bon confiture…". Elle se lève, un petit sourire mystérieux – pas joyeux, ni gentil, juste mystérieux – au coin des lèvres. "Tu veux encore du café ?". En se levant, le peignoir s'est entrouvert une fraction de seconde, dévoilant un joli string noir… "Globes oculaires ! Nouvelle alerte ! Nouvel objectif en vue ! Activer radar ! Visibilité limitée ! Adrénaline en zone rouge… Main: lâcher croissant… Système supérieur: déglutir… et que ça saute !". Elle lisse le peignoir, se verse un café, dos tourné… "Fin d'alerte… Globes oculaires: localiser tasse… estimer contenu…". Je pousse ma tasse vers elle. "Oui merci, je veux bien.". Elle se penche pour verser le café. "Contrôle Général à Cerveau reptilien ! Contrôle Général à Cerveau reptilien ! Déconnexion immédiate ! Je répète: Déconnexion immédiate ! Danger à 11 heures ! Globes oculaires: regarder ailleurs ! Exécution ! Cœur:réduire pulsations à 70… maintenir à 70… Bien… Cerveau…? Oui ? Cerveau ? J'écoute ? Bon d'accord… éclaircir voix prioritaire… Cerveau, ensuite à vous…".

-         Hum… ah… hum… Je crois que… nous avons encore deux ou trois choses à nous dire…

-         Oui…? Je t'écoute… 

Elle n'écoute rien du tout. Elle a déjà préparé la suite, j'en suis certain. Ce sourire-là ne me trompe pas.

-         Le week-end passé, j'ai commencé à me renseigner sur le cancer du poumon, les différents types.. le genre de tumeur qu'ils ont diagnostiqué… sur le net… Il faudra que j'aille acheter quelques bouquins, aujourd'hui. Je veux me soigner à ma manière, je ne veux pas entendre parler de leurs poisons chimiques et radioactifs. J'espère que tu comprends…

-         Oui.. oui… bien sûr, mon chéri. Je comprends… Comme d'habitude, tu es plus intelligent que la terre entière… 

-         Il ne s'agit pas de ça ! 

-         Ah ? Et de quoi s'agit-il, dans ce cas ?

-         Il s'agit de ma vie, Annie, de ma conception de la vie. Et de la mort, c'est entendu. 

-          Hmmm ? 

-         Aussi incroyable que cela puisse paraître, j'ai en effet des poumons de non-fumeur. J'ai vu ça de mes propres yeux. La radiologue et son assistante n'en revenaient pas quand j'ai dit que je fumais deux paquets par jour. Mais enfin… Je n'insiste pas sur ce point encore mystérieux. OK, un tas d'études sérieuses démontre que le tabac est carcinogène. Mais je crois que le cancer ne peut naître et se développer que sur un terrain favorable. Tu me suis ? 

-          Hmmm ? 

Annie range beurre, confitures, miel. Elle passe un coup d'éponge sur la table de la cuisine. Son peignoir s'ouvre, se referme, s'entrouvre… toujours le petit sourire… ses yeux qui surveillent les miens… "Contrôle Général à globes oculaires… fixer point entre midi et 15 heures… impératif ! point neutre… choix libre… interdiction de regarder à 11 heures… je répète: interdiction de regarder à 11 heures !".

-         Je veux un bébé.

Nous y voilà. Le mystère du sourire mystérieux élucidé. "Demandez les dernières nouvelles !" 

"Contrôle à Contrôle:  Oh putaing ! Garde le contrôle, sacré Nom de… (non-non, God help me, ne vous attendez pas à ce que j'enfreigne le troisième Commandement…)… Cerveau reptilien ! Alerte maximum ! Je répète: Alerte maximum ! Plan A: préparer fuite ! Plan B: préparer fuite ! Plan C: préparer fuite !".

-         Tu crois vraiment que c'est le moment ?

-         J'ai bientôt 40 ans… Oui, c'est le moment et je veux un bébé de toi. 

Si on m'avait fait un électroencéphalogramme à ce moment précis, je pense que le résultat aurait été une œuvre abstraite assez intéressante au plan pictural, un habile mélange des théories d'Einstein, des plus beaux délires de Dali, de mon dernier relevé bancaire et des dessins ornant les parois de la grotte de Lascaux.

Parfois, je vous le concède avec une certaine immodestie, j'éprouve la plus vive admiration pour mon propre self-control, actuellement. Contrôle Général à mains: arrêtez de faire de l'humour British à 10 pence sur le clavier. Hum… excusez-moi.

-         Ma chérie, tu as 30 ans et des poussières depuis quand déjà ?

Le jour de ses 30 ans, Annie avait décrété que désormais, les année ne compteraient plus et qu'elle aurait "30 ans et des poussières" jusqu'à la nuit des temps.

-         Depuis bien trop longtemps et il n'y a plus un instant à perdre: je veux un enfant de toi.

Voyez-vous, la multiplicité de nos personnalités peut se révéler dans de telles rares et sublimes occasions. Il y a l'Homme de Raison qui réfléchit "J'ai déjà des enfants et je ne veux pas d'autres enfants. Si je ne peux pas lui assurer un avenir, peut-être pas même le voir grandir… Cet enfant risque d'être orphelin de père avant d'avoir ses dents de lait.". Il y l'Homme Romantique (un peu inspiré par les "Montres Molles" de Dali) qui rêve un instant "Le Temps n'est qu'Illusion…". Il y a l'Homme Pratique qui calcule "Annie + les cours d'accouchement sans douleur encore une fois, pffff… + les frais de clinique + un enfant + un couffin + une poussette + une tonne de pampers + un hochet + une pension alimentaire + encore deux ou trois trucs que j'oublie…". Il y a le Mâle Primitif qui pense intuitivement "Femelle veut mes gènes pour perpétuer espèce avec moi. Moi bons gènes. Femelle beaucoup de goût. Femelle très jolie. Femelle et moi faire beaux enfants. Moi très fier. Moi très content. Moi accepter invitation femelle sans me faire prier davantage, cela serait terriblement mal élevé et discourtois. Pas le moment de réfléchir. Femelle bandante. Moi faire golo-golo avec femelle tout de suite." Et enfin, il y a Moi… et je m'entends dire "C'est exclu.".

Contrôle Général à tous: "Tout le monde aux abris !". 

La suite est implacablement logique. Annie sort de la cuisine. Revient avec son casque – le beau casque intégral rouge Guzzi que je lui ai offert – à la main. Le casque vole. J'ai juste le réflexe de le bloquer comme un ballon de football américain arrivant high speed. Annie est déjà ressortie. "Clang ! Clang !", la penderie de la chambre à coucher. "Schlonk ! Schlonk !", les deux tiroirs du bas, commode de l'entrée. Bruits divers provenant de la salle de bain, ponctués par un "Merde !" suivant immédiatement un bruit de verre cassé. "Ziiiiiiip !", sac de voyage ouvert. Empilages et farfouillements. "Ziiiii…iii…iiip !", sac trop plein, mais refermé. "Clic-clac-clic-clac-clic…". Tiens ? Elle a mis des talons-aiguille ? "Clic-clac-clic-clac… Vlaoum !". Porte d'entrée ouverte et refermée. Moi pas faire bébé aujourd'hui. Détrompez-vous: ce ne sont pas des adieux définitifs. Juste un au revoir un peu bruyant. Annie est comme ça. C'est un "Salut-je-me-casse-je-ne-veux-plus-jamais-te-revoir" un peu démonstratif. Nous sommes jeudi, j'ai quartier libre au moins jusqu'à samedi… dimanche, avec un peu de chance.

Je peux retourner sur internet. Cette après-midi, j'irai dévaliser quelques librairies.