J'aime bien jouer aux échecs. Je ne suis pas un Maître, très loin de là. Il m'est cependant arrivé de jouer contre des types très calés. Des surdoués du damier. Jamais contre une femme, curieusement. Heureusement pour moi ! Je perds tous mes moyens face à une femme. Pensez à la fameuse partie qui opposait Steve McQueen à Faye Dunaway… L'Affaire Thomas Crown… le moment où elle joue avec le fou… le caresse… jamais la partie n'aurait pu aller plus loin… j'aurais bien voulu être à la place de Steve McQueen, quand même…  Les surdoués sont à chaque fois capables de vous expliquer pourquoi vous avez perdu et surtout pourquoi eux, ils ont gagné. C'est ça qui est important pour eux. Pas pour moi. Pour moi, ce qui est important, c'est d'avoir joué et appris quelque chose sur mon adversaire. Ils vous rejouent toute la partie mentalement en apportant une explication genre "A ce moment, vous aviez votre reine en… et votre fou en… et c'est alors que vous auriez dû déplacer votre tour en…, parce que si vous ne le faisiez, je pouvais – comme dans la fameuse partie qui opposa  Machinov à Trucwinski en 1924 à Moscou – déplacer mon pion en…, mettant par-là votre cheval au pied du mur et coinçant votre roi dans les toilettes. Et c'est exactement ce que j'ai fait ! Le même coup !". 

Je n'aime pas jouer ainsi. C'est du par-cœur. Si un type a enregistré un million de parties et qu'il arrive à toutes les rejouer de mémoire, il y aura forcément un moment – en début de partie - où vous commettrez la même erreur que Trucwinski, vous savez la fameuse erreur qu'il fit en laissant sa reine seule avec le fou ! Non, ce que j'aime, moi, c'est anticiper sans savoir. Prévoir ou au moins essayer de prévoir les coups de l'adversaire. Préparer l'esquive. Esquiver. Monter une attaque. Attaquer ailleurs, là où il ne m'attend peut-être pas. Le bluffer. Gagner du temps. Le déstabiliser. Le démoraliser. Ce n'est qu'un jeu. Je n'y accorde pas une très grande importance. Dans la vie, c'est pareil. On gagne souvent en ne respectant pas les règles communément admises.

Anastasia

Je vais faire de même avec ma tumeur. D'abord, je vais lui donner un autre nom que "nodule", "carcinome" ou "tumeur" (= "tu meurs…", c'est déjà archi con, comme dénomination). Je vais lui donner un vrai nom. Lui donner une personnalité. La faire vivre, puisqu'elle a décidé, elle, de me faire crever. Rira bien qui rira le dernier… "A la base, c'est déjà une conne…", me dis-je. "Si elle gagne, elle se retrouve au crématoire avec moi… pas très fute-fute, la "tu-meurs"…". C'est vite trouvé: à partir des mots "anaplasique" et "métastase", j'invente "Anastasia". C'est joli comme nom… Anastasia… ça fait princesse russe... artiste… pseudonyme de stripeuse pour notaires ou banquiers privés friqués… Anastasia… vraie salope… cheap girl. Anastasia… le nom est trouvé. Il faut lui construire une personnalité, aussi… Anastasia, sale pute… Ne vous y trompez pas: j'aime beaucoup les putes… Elles valent toutes les psys et toutes les assistantes sociales… Hommage à Grisélidis Réal en passant. Je ne l'ai pas connue, mais c'est aux femmes de sa trempe que je pense quand j'utilise le mot "pute" avec affection et amitié.   "Pute", c'est un mot comme "con"… Selon le contexte ou l'intonation, il désigne une fille marrante et rusée ou une salope vénale et sans âme. C'est selon… Moi je connais des putes sympas… des filles qui font ce métier par plaisir ou en tout cas sans déplaisir. Et dites… laissez tomber cet air pincé… Dans la Bible… le doux euphémisme pour "pute"… hein ? "La femme adultère"… Marie-Madeleine est une sainte. Sainte Marie-Madeleine. Je la vénère et je vénère toutes les femmes et toutes les filles comme elle. Bénie soit elle et béni soit son nom. Mais Anastasia, elle… c'est un sale pute… une vraie merde. Des merdes, on en trouve dans tous les milieux, dans tous les métiers… aussi parmi les putes. Voilà… Anastasia… ta personnalité est définie…

Anastasia, putain de parasite… A partir de maintenant, à partir de cet instant… je n'ai plus qu'un seule envie, qu'une seule idée, qu'un seul objectif: te baiser. A mort.

Réfléchir encore…

Si j'ai des poumons de non-fumeur, le tabac ne peut pas être à l'origine de mon cancer. Alors dans ce cas…? Quelle cause ou quelles causes ? La pollution ? Le 4 x 4 de ma voisine ? Tchernobyl ? Les colorants dans la Bolognese ? Les agents conservateurs dans le dentifrice ? Le réchauffement de la planète ? Les essais atomiques à Mururumora-où-ça-déjà-en-Polynésie-française ? Les harengs à la dioxine de la Baltique ? Le dernier pétard que j'ai fumé ? La vodka finlandaise ? Le whisky de moins de 12 ans d'âge ? Le Beaujolais Nouveau ? Le Bordeaux d'Algérie ? La fondue savoyarde ?

"Si ma tante en avait, ce serait mon oncle et si mon oncle en était, ce serait une tante". Je ne suis pas plus avancé. Toutes les hypothèses sont permises… Pour les toubibs, évidemment, ce sera le tabac. Hors des clichés et des idées reçues, point de salut. J'aurais beau leur citer mon Oncle Henri qui a fumé jusqu'à 90 ans avant de poser sa clope et de partir sans bruit, ils me répondront "Aaaah, mon bon Monsieur ! C'est l'exception qui confirme la règle". Ben voyons. Notez à ce propos que le terme "docteur", en français, vient de l'adjectif comparatif latin "doctor", de "doctus" ("savant"). Donc "doctor" signifie en réalité – "celui qui sait mieux". En anglais, "celui qui sait mieux" se dit "better knowing", en allemand "besserwissend", en danois "bedrevidende". C'est plutôt péjoratif, "celui qui sait mieux…", dans les autres langues que je parle… Cet adjectif est d'ailleurs souvent suivi du substantif "idiot" dans ces mêmes langues. C'est plutôt synonyme de "connard arrogant", en fait. Je préfère "toubib", finalement. "Savant", en arabe. C'est plus familier, mais plus respectueux en somme… Ou "blouse blanche"… pourquoi pas "blouse blanche", après tout ? A l'intérieur de la blouse, il y a un mec comme vous et moi. Il bouffe, il boit, il chie, il pisse, il a des angoisses, des émotions et il lui arrive d'être con. Ça c'est total scientifiquement inattaquable…. Et on peut vérifier de visu.

Quand je rencontre un médecin, je m'efforce encore de trouver l'homme sous la blouse blanche. J'ai la nostalgie des vieux médecins de famille. Ceux qui connaissaient l'arrière-grand-mère aussi bien que le petit dernier. Qui savaient poser un diagnostic en un clin d'œil et administrer des remèdes tout simples. Bien plus efficaces que ceux portant des étiquettes de grands laboratoires cotés en bourse… Des tisanes digestives pour l'aïeule et bien plus de bisous pour le bébé. Les gens ont besoin qu'on s'intéresse à leurs bobos. Les antibios, l'utrasonographie et la gestion programmée du temps ont tué la médecine à visage humain. A l'hôpital, les patients vivent chaque jour cette cruelle démonstration: il y a déshumanisation de la Médecine. Le jeune interne qui m'a glissé "carcinome anaplasique à petites cellules" d'un air méchant faisait finalement preuve d'humanité. Il exprimait un sentiment négatif – largement mérité, entre nous soit dit ! - envers ma personne. En se comportant ainsi, il redevenait un homme sous la blouse blanche, paradoxalement. Les jours de visite du Grand Manitou du Service, escorté d'une armée de médecins-adjoints, médecins-assistants, internes et étudiants des deux sexes et d'une infirmière poussant le caddie à diagnostics et pronostics en fin de peloton – chacune et chacun passant à la moulinette des questions du Big Boss – c'est à mourir de rire, question comportements humains. Il y a celles et ceux qui veulent absolument étaler leur science, celles et ceux qui, timides, essaient de se planquer derrière les autres pour ne pas passer à la Question, celles et ceux qui se font rabrouer comme des gamins en classe enfantine et qui, tout penauds, doivent reconnaître publiquement leur ignorance, et il y a enfin l'infirmière, apparemment très affairée par ses dossiers suspendus mais très au courant de l'état de chaque patient – elle est d'ailleurs la seule -  qui semble penser tout haut "Qu'est-ce qu'ils sont cons ! Mais qu'est-ce qu'ils sont cons !". Ambiance cotillons. Et soudain, soudain la terreur collective ! Le Number One jette un regard à un cas qui lui semble intéressant et lui demande directement "Comment vous sentez-vous ?". Suspense total. Dix à douze paires d'yeux angoissés fixent le malade, exorcisent mentalement la réponse maladroite ou malvenue, la réponse accusatrice style "Ben le docteur a dit que j'allais pas bien…". Malheur ! C'est "Le docteur est content des résultats…" ou "Le docteur juge mon état excellent malgré ceci ou cela…" qu'il faut répondre, imbécile ! Le Professeur peut alors poser un regard condescendant sur l'équipe – car tous sont concernés par cette vision positive de l'avenir médical de M. Durand-Martin (nom que le Grand Patron a vite noté mentalement en le découvrant inscrit au pied du lit) - et énoncer un jugement absolu comme "Très bien, très bien… Monsieur Durand-Martin, je note en effet de réels progrès.". Soulagement général. Ces visites sont une sorte de révélateur psychologique de toutes les blouses blanches. J'adore ! Il n'y a qu'au zoo qu'on peut s'amuser autant. En observant les babouins ou les chimpanzés. Mêmes règles, mêmes codes, mêmes comportements et mêmes hiérarchies.

Mais… j'y pense… je n'y ai même pas eu droit, cette fois-ci, moi, à la Grande Visite ! Même pas eu la possibilité de bien jouer au con et dire "Ben, le docteur a d'abord parlé d'un nodule qui est ensuite devenu une tumeur qui est elle-même devenue un carcinome anaplasique à petites cellules… et je commence à vaguement m'inquiéter… vous pensez que c'est grave, Monsieur le Professeur ?". Oh putain ! J'en ai raté une, là ! Merde ! Je me rattraperai…

Le week-end passe bien trop vite. J'ai à peine eu le temps d'étudier tout ce que j'ai pu trouver sur les médecines parallèles et les traitements alternatifs. Juste pris des notes, enregistré quelques sites parmi les Favoris, établi une liste de bouquins à lire… Je n'ai encore rien dit à personne. J'attends d'avoir au moins l'avis d'un chef de clinique. Le carabin boutonneux a sans doute dit la vérité, mais… on se prend toujours à espérer autre chose… une erreur de diagnostic… une confusion dans les analyses… une mauvaise interprétation des radios… que sais-je ?

Annie revient pour les chats et le chien.

-         Tout va bien ?

-         Oui, merci. Tout va bien, t'es chou… Et… excuse-moi… j'avais pas la tête à… Ça ira mieux quand je rentrerai pour de bon… mercredi… après-midi ou soir, je ne sais pas encore.

-          Comment tu peux savoir !?

-         Je le sais… tu verras. La fièvre est loin, ils m'ont laissé rentrer ce week-end… juste quelques contrôles… j'imagine, enfin… et je pourrai rentrer. T'inquiète pas. On bouffe ensemble mercredi soir, si tu veux… Tu veux bien ? Sois un amour… pas de questions…

-         Il y a quelque chose qui ne va pas… je le sens… tu me caches quelque chose…

Je l'interromps.

-         … non-non arrête… tout va bien. Je t'assure…

Les femmes ont le don certain de deviner ce qu'il ne faut pas quand il ne faut pas. Comment font-elles ? Après, c'est mélasse pour s'en sortir. Une seule solution: la fuite. Même Napoléon savait ça.

-          Mercredi soir… Fais-toi belle. J'aurais envie de sortir, de rire… Promis ? Je t'aime…

Elle fond. Juste pour un instant. J'ai gagné un tout petit répit. Rien de mieux. Les femmes n'abandonnent jamais, quand elles ont une question en tête. Et elles gagnent toujours, à la fin.


Chapitre 3

Retourner à l'hôpital après un week-end chez soi, c'est aussi gai que réintégrer la caserne après une longue perme. Les copains ronflent, l'infirmière est aussi aimable qu'un adjudant-chef, le café a un goût de chaussettes sales. Mercredi. J'ai dit mercredi. Je rentrerai mercredi. C'est décidé et ça me regonfle le moral. Un peu de Reiki pour la route et je m'endors comme un bébé.

Diane à six heures, comme d'hab'. Température, tension. L'infirmière de nuit s'éclipse. Bruit de roulettes. L'infirmière des prises de sang.

-        Monsieur Blondesen ?

-        Oui, ici…

-        Bonjour, prise de sang... Bras gauche ou bras droit ?

-        Bonjour… m'est égal… comme vous voudrez…

-        Oh les jolis tatouages ! Je ne vais pas les abîmer au moins ?

-        Ils en ont vu d'autres… ça risque pas…

J'ai les deux bras tatoués des poignets aux épaules. A chaque prise de sang, c'est le même refrain. Les infirmières doivent piquer soit dans une plante tropicale, soit… dans mon groupe sanguin tatoué à la saignée du coude droit. Elles ont toujours peur de laisser une marque. C'est délicat de leur part. Ils sont bien pratiques, mes tatouages. Souvenirs d'une jeunesse un peu aventureuse. Les premiers, sur les épaules, ont été faits à Copenhague, Nyhavn 17, par Ole Hansen – "Tatoueur des Rois et Roi des Tatoueurs". Les autres, le long des bras, par Søren Kempf, son daupin. Ole était un personnage extraordinaire. Au cours de sa longue carrière il a tatoué notre roi Frédéric IX, notamment, et nombre de têtes couronnées en Europe. D'où son titre. Il s'en allé tatouer les anges, en rigolant comme toujours. Søren est devenu un excellent ami. Nous sommes restés en contact. Ses fils sont eux aussi devenus tatoueurs, une dynastie. Ils se sont établis à Hambourg.

J'ai une tête de garçon très sage, sérieux et réfléchi. Les tatouages sont en contradiction totale avec cette image. Du coup, les gens qui les voient ne savent absolument plus comment me classer. Voyou incognito ? Militaire ? Marin ? Aventurier ? Repris de justice ? Les toubibs, du bas en haut de la hiérarchie, ça leur impose le respect… n'empêche. "Un mec tatoué comme ça, va savoir… des fois qu'il aurait l'idée de te soulever par la cravate ou le stéthoscope…". C'est con, Hein ? La chemise de l'hôpital fait apparaître les bras nus… Je ne frime pas. Les tatouages, ils sont surtout à l'intérieur. Helge, mon parrain, avait le nom de sa femme Lis tatoué sur un drapeau traversant un petit cœur. Ça a commencé comme ça… Le jeune singe imite le vieux qu'il admire et respecte. J'avais le nom de ma première femme tatoué de la même manière. Je l'ai fait enlever ou plutôt recouvrir par un autre, un phénix. Avec le nom de mon premier fils en bandeau. Il a échappé à la mort quelques années plus tard. Un vrai miracle. Un phénix… Sa mère, je préfèrerais ne pas m'en souvenir. Mais un tatouage, qu'on le veuille ou non, c'est à vie… 

Le temps de me raser, de prendre une douche et le petit-déjeuner, un toubib – un vrai – se pointe. Matinal, le toubib.

-        Monsieur Blondesen ?

-        Oui, c'est moi…

-        Bonjour, je suis le docteur Mohamed El Toubib, assistant de Monsieur le Professeur Duchose du Service d'Oncologie.

Bien sûr qu'il ne s'appelait pas "Mohamed El Toubib", mais il avait une tête à s'appeler ainsi. Alors je l'appelle comme ça dans mes souvenirs et n'allez pas chercher du racisme dans cette formulation, les tarés du politiquement correct. Je m'appelle "Blondesen" et je rigole comme vous quand j'entends une bonne blague sur les blondes. Elles sont pourtant profondément racistes à la base. "Ah…? Mais je connais des blondes trèèès intelligentes…". Allez vous faire empaffer ! Moi, je connais des Juifs, des Arabes, des Africains, des Chinois, des Japonais, des Coréens, des Indiens, des métisses de toutes races en veux-tu en voilà très intelligents aussi.

Ce sont tous des mammifères, classés parmi les primates supérieurs et parmi les primates supérieurs, il y a une armée de cons. De toutes races, couleurs et dimensions, d'accord ? Alors blancs, noirs, bronzés, jaunes, rouges, bleus, verts ou tatoués, lâchez-moi sur ce point-là. Nous sommes des êtres humains. Point à la ligne. 

Il devait être marocain ou tunisien, Mohamed. Poli, déférent, attentionné, limite obséquieux. Respectueux de son Grand Patron, en tous cas.

-        Comment vous sentez-vous ?

-        Bien merci et vous ?

Tout de suite déstabilisé, Mohamed. Les patients n'ont pas à prendre des nouvelles de la santé du médecin. Ils doivent exposer leurs bobos, le médecin doit les écouter d'un air attentif et proposer des solutions adéquates. C'est de toute évidence ce qu'on lui a appris.

-        Euh… Bon, boooon… heu… heu… je veux dire… très bien… euh…

-        Très bien. Que puis-je faire pour vous, Docteur ?

Là, il ne sait plus où se mettre ni comment. Il s'attendait à tout sauf à ça. Il se racle la gorge, se gratouille un peu le menton et m'annonce avec un sourire de commerçant de souk – je reviens de vacances à Agadir, là, juste avant la pneumonie… j'ai noté les mimiques et les gestuelles en passant – "Nous allons procéder à une chimiothérapie et à une radiothérapie."

Je le regarde comme s'il venait de la planète Mars. J'ai dû hausser les sourcils jusqu'au sommet du front. A l'intérieur, je suis liquéfié de rire.

-        Ah bon ? "Nous" ? Vous et votre Professeur Duchose ? Vous pensez que ça va vous faire du bien ?

Mohamed esquisse une sorte de sourire. Ce n'est pas vraiment un sourire. Plutôt une grimace apitoyée. Comme quand je proposais 10% du prix demandé au marchand de fausses Rolex, de boîtes sculptées ou de poignards berbères. Mes passages au souk me reviennent en mémoire. Les Marocains sont d'une extrême gentillesse et d'une grande courtoisie. Sérieux. J'ai vite compris, là-bas, qu'il faut négocier dur pour se faire respecter, lâcher du lest au bon moment, se mettre d'accord quand chaque partie a trouvé son intérêt. C'est une lueur subite dans le regard du marchand, après la mine apitoyée, qui donne le juste prix. On y arrive étape par étape. Puis sourires, poignées de main et thé à la menthe. J'ai adoré le Maroc et les Marocains. Ils ont à la fois le sens des affaires et du service.

Mohamed n'ose pas me regarder comme une sorte d'enfant attardé – les tatouages… - mais je vois bien que ça bouillonne sous sa tignasse. Il décide de prendre un air doctoralement triste. L'air "compassion professionnelle", disons.

-        Soyons sérieux, Monsieur Blondesen. Vous avez le sens de l'humour, c'est très bien. Mais il ne faut pas plaisanter avec ces choses-là…

-        Mais je ne plaisante pas le moins du monde, Docteur. Si vous dites "Nous" et que vous me parlez de chimiothérapie et de radiothérapie, je dois logiquement comprendre que le Professeur Duchose et vous-même allez entreprendre ce type de traitements. Je vous souhaite sincèrement bon courage… il en faut, vous savez… les gens en meurent… enfin ceux que j'ai vu suivre ce genre de traitements…

Je peux affirmer que le Docteur Mohamed El Toubib n'a jamais, mais alors jamais, rencontré un patient comme moi. Il est suffoqué. Je lui aurais appris qu'il y avait du porc dans le dernier couscous qu'il a mangé, il n'aurait pas fait une autre tête.

Dans la chambre, les retardataires font leur toilette aux lavabos. Deux infirmières assistent les plus faibles. Ils se font qui raser, qui laver le dos, installés dans les vieux fauteuils à hauts dossiers munis de roulettes, derrière des rideaux oranges. On entend les dialogues habituels. "Vous arrivez à vous brosser les dents tout seul, Monsieur Vecchio ?", le grognement qui répond. "Où avez-vous donc mis votre peigne, monsieur Capelli ? Je vous mets un peu d'eau de Cologne ? Votre femme a dit qu'elle viendrait aujourd'hui" – les premiers petits bruits de la vie quotidienne, à l'hôpital. C'est souvent touchant, la patience et la dévotion des infirmières devant la misère de certains patients incapables de reproduire les gestes les plus simples. Ce brouhaha du matin a progressivement fait place à un pesant et curieux silence. Tout le monde a senti la gêne du Docteur El Toubib devant ce patient réfractaire et ironique. Ancien officier, j'ai la voix qui porte loin. Mohamed est en effet très mal à l'aise. C'est un homme qui n'a pas l'habitude ni le goût des confrontations. Un soumis de nature. Là il est tout partagé entre la mission confiée par son grand chef et l'attitude hostile du gibier. Il fait une dernière tentative maladroite. "Mais Monsieur Blondesen, c'est pour vous soigner… vous faire du bien… vous guérir…". J'éclate de rire. Le silence est maintenant complet, dans la chambre. Tout me monde écoute, sans en avoir l'air.

-         Me soigner ? Me faire du bien ? Me guérir ? Je vais vous expliquer, Docteur… La chimio, c'est comme une bombe atomique pour éliminer un champignon. Un gros champignon pour bouffer un petit. Le gros champignon, il fait pas dans la dentelle. Il ravage tout ce que les globules blancs ont raté. C'est… c'est comme installer un super système immunitaire pour pallier aux carences du système immunitaire d'origine. Mais seulement voilà… Il y a un gros hic… il fait tellement bien son boulot, le super système artificiel, qu'il démolit même les globules blancs, les plaquettes, les globules rouges et tout ce qui assure le fonctionnement du système d'origine en temps normal. Les cheveux tombent, les ongles se fissurent, le patient dégueule tripes et boyaux, il chie des scories et il bave de la fiente de crapaud…

La tronche de Mohamed, l'attention du public me mettent en verve… J'ai vu les effets de la chimio sur ma propre mère… sur des amis atteints du cancer… côlon… poumons… ganglions… sein… c'était pas beau… franchement pas… Oh oui, il y a des cas où ça marche. Bien sûr… Mais on ne sait pas pourquoi ni comment. Ça m'enlève toute envie de tenter le coup. La mort ne me fait pas peur. La façon de mourir, j'ai des préférences… Je continue mon show…

               -              La tumeur, elle… elle se marre, figurez-vous ! Elle a ses propres systèmes immunitaires… Elle fait semblant de régresser pour mieux se reconstruire un peu partout… elle fait comme un champignon, justement. Elle doit avoir une sorte de mycélium. Le premier champignon diminue et vous criez victoire. Pendant ce temps, cinq, dix, vingt autres petits champignons se forment ailleurs. Ce que vous appelez les métastases... ils se baladent partout et comme ils veulent maintenant, ces nouveaux petits champignons… Pas un globule blanc pour les arrêter: votre chimio les a tous bousillés. Pour compléter le tableau, vous bombardez les restes de la première tumeur avec des rayons. Là, vous me faites penser à ces militaires et à ces politiciens véreux qui osent parler de "frappes chirurgicales" dans les pays actuellement en guerre. Ils donnent ainsi à l'opinion publique – toujours prête à gober n'importe quoi… comme vos patients ordinaires, d'ailleurs… – l'impression qu'ils balancent des bombes "propres". Des bombes qui ne toucheraient que les méchants d'en face… épargnant proprement femmes, enfants et vieillards. Mon cul ! A long terme, ces munitions à l'uranium appauvri tuent même les pauvres cons – pilotes, artilleurs et soldats de la logistique – qui touchent à ces saletés. Ils obéissent aux ordres, les malheureux. Petits soldats disciplinés, ils subiront les effets de ces "frappes chirurgicales" magnifiques et parfaitement ciblées bien plus tard, croyez-moi. La guerre en Yougoslavie et "Tempête du Désert" ont eu quelques conséquences malheureuses sur les vaillants soldats des bonnes causes... La presse est très discrète, à ce sujet...  Il arrive aussi qu'ils confondent un bunker de l'État-major ennemi avec un Centre de la Croix-Rouge ou un hôpital. "Regrettable erreur des services de Renseignement, cela ne se reproduira plus…", s'excuse alors un quelconque porte-parole galonné. On peut lire, voir ou entendre ces propos rassurants dans la presse bien-pensante. Air navré du présentateur du Journal de 20 heures qui enchaîne ensuite, avec le sourire, "Football maintenant…". La guerre propre n'est pas pour demain, Docteur, la guerre n'a jamais été autre chose qu'une odieuse et monstrueuse saloperie: mentir d'un côté, massacrer de l'autre et faire un maximum de fric, voilà les principes fondamentaux de toute bonne guerre, pour les dirigeants. Il n'y a pas de bons sentiments, dans ces boucheries héroïques. La chimio et les rayons "propres" ne sont pas pour demain non plus, vous avez encore de sacrés progrès à faire... Alors, avec ou sans votre permission, je mourrai quant à moi sans assistance médicale. Proprement et naturellement. 

Mohamed abandonne. Je lui ai gâché sa journée. Il sort de la chambre tête basse. J'ai ruiné sa foi. Il me fait penser à ces vendeurs qui ne croient plus aux produits qu'ils vendent. Ces gens-là sont foutus pour la hiérarchie. Ils ne sauront plus jamais faire l'article. 

Les infirmières me regardent curieusement. Un patient ose un "Vous êtes quand même gonflé, Blondesen…". Je lui fais un clin d'œil. "Ouais… Mais j'ai raison. Et la tarte aux pommes de la cafète me fera plus de bien que leurs "tu-vas-en-chier"-thérapies… A toute', je me casse. Pas d'objection, Mesdames ? ". Les infirmières ne mouftent pas. Elles savent que si je ne suis pas en train de bouquiner sur mon lit, je suis en train d'observer l'univers médical et les humains qui le composent à la cafète. Électron libre.

L'après-midi, visite de routine du chef de clinique et de quelques autres blouse blanches. Le carabin boutonneux est là aussi. Il a l'air péteux. Le carcinome anaplasique à petites cellules ne m'a pas psychologiquement anéanti comme il l'espérait sans doute. Le chef de clinique, lui a l'air plutôt perplexe, mais pour d'autres raisons. Pas vraiment médicales. Je dérange, c'est évident. Un patient qui ne veut pas de la potion administrativement et réglementairement prévue, c'est un facteur de désordre… ça met en danger tout le système. Il essaie mollement de me raisonner. Il sent bien qu'il n'a aucune chance, mais je représente tout de même une sorte de menace pour son itinéraire personnel à lui, un accroc dans la carrière espérée. 

Pour gagner du temps, il consulte pensivement le dossier que lui a tendu l'infirmière en charge du caddie. 

-     Alors… Il paraît… j'ai entendu… que vous ne voulez vraiment pas… mais qu'est-ce qu'on va faire de vous, Monsieur Blondesen ?

-        J'ai une suggestion, Docteur ! Si rien ne s'y oppose, je rentre chez moi. Plus de fièvre, plus d'infection, n'est-ce pas ? Le cancer, c'est mon problème, maintenant. 

-        Vous verrez la suite avec votre médecin traitant ? C'est le Docteur… euh… mais il n'est pas cancérologue, votre médecin traitant… il vous faudrait voir la suite avec un spécialiste… nous pouvons vous en recommander un… enfin vous recommander vous à un spécialiste plutôt… 

Il s'emmêle dans les cheminements hiérarchiques, du coup. Je l'emmerde, c'est évident. Il faut qu'il me trouve une bonne sortie, administrativement parlant. Une sortie qui ne puisse pas nuire à sa carrière. Moi je ne veux pas l'embêter. Il a ses soucis professionnels, bien plus importants que mon avenir médical, ce jeune homme. Je comprends. Il décide de gagner du temps. Le cas est trop inhabituel, décidément. 

-     Nous verrons demain, pour votre sortie. Il y a encore quelques points à régler…

-        Mercredi ?

-        Mouis… On va encore vous faire une dernière prise de sang. Juste vérifier qu'il n'y a vraiment plus d'infection, que la pneumonie est bien maîtrisée… Le reste, ça va ? Vous vous sentez en forme ? 

-        Plutôt, oui… 

Le "Plutôt, oui…" ne concerne pas ma forme physique, mais ma détermination. Il comprend bien que je ne céderai pas.

-        Bon… On vous dira demain, d'accord ?

Je sens que je vais gagner. Annie peut réserver sa soirée de mercredi… Le soir, je m'isole pour pratiquer mon Reiki. J'applique à Anastasia la stratégie que j'ai décidée. Je la visualise et je lui parle mentalement. Dans l'immédiat, ma priorité est d'échapper aux solutions toutes faites préconisées par le Système. Par l'Hôpital. La nuit passe tranquillement. Le mardi matin, je pense aux quelques coups de fil qu'il me faut maintenant passer. Avec prudence et diplomatie. La famille, les amis, celles et ceux qui doivent savoir, mais le moins de monde possible. Le cancer, c'est comme la lèpre ou la peste: les gens ont des réactions émotionnelles disproportionnées, j'ai pu le voir dans d'autres cas. Il suffit de voir la bobine spontanément atterrée que font les gens quand quelqu'un dit "X a le cancer." C'est comme dire "X est déjà mort.". Films, romans et médias nous ont conditionnés en ce sens. 

Mardi après-midi, surprise… Je suis en train de bouquiner, attendant la visite du jour et la confirmation du départ pour le lendemain quand ils arrivent au pas de charge.