James a un gros tas de documents devant lui. Il fume. Vous avez bien lu: il fume. A l'hôpital, dans son bureau de chef de clinique.

-         Pfuiii ! Dis donc !? Tu sais que ta secrétaire est fantastique ? La porte est fermée et Princesse Trold ne peut pas entendre. Je ne dis pas cela pour lui faire plaisir à distance.

-         Ah oui ? Oui… tu as sans doute raison… 

Il réalise peut-être seulement maintenant que le gros tas de dossiers divers s'est empilé en seulement deux jours et qu'il a une vraie Fée Clochette dans l'antichambre de son bureau. Ces hommes…

Il tire une bouffée sur sa cigarette et je vois que les pattes d'oie se creusent un peu au coin de ses yeux. Bon signe.

-         Il n'y a rien… on n'a rien trouvé… nulle part. Tu es toujours sûr de ton idée… enlever le poumon et les restes de tumeur ? Elle n'est pas morte, mais peu s'en faut…

-         Je ne prends pas le risque, James. Elle pourrait se réveiller. Sac poubelle, comme je t'ai dit… 

-         Mouais… il y a cependant un léger problème… Elle est fixée très près de l'aorte… Le moindre faux mouvement, la moindre erreur et… c'est l'hémorragie massive… impossible à stopper… 

-         Ah ? En d'autres termes… une petite distraction et je reste sur le billard ? 

-         C'est ça… tout juste. 

-         Les chances ? 

-         Telle qu'elle est placée, tu as… je dirais 80% de chances d'y rester. 

-         Je te fais confiance, 20% me suffisent largement. Il m'est déjà arrivé de parier ma vie sur moins que ça. 

-         Tu es sûr de ne pas vouloir réfléchir ? 

-         Réflexion assortie d'une petite chimio bien proprette et sans danger…? Tu peux oublier. Je croyais avoir déjà précisé mes pensées… Il faut de la vaseline ? Hiérarchie… le "grand" qui parle au "petit"… le Collège…

-         Alors OK. Vendredi matin à huit heures, la salle d'op' est déjà réservée… 

-         hé ! hé ! "Dernière tentative" quand même, hein !? C'est bien… Merci, James. Et… je le répète… j'ai confiance en toi. 

-         Tu feras ton "Entrée" jeudi soir… donc demain soir. Il te faudra encore voir l'anesthésiste. Ma secrétaire a tout préparé, elle va t'expliquer.

-         Parfait. A vendredi… à moins que tu passes jeudi soir ?

-         Je pense, oui… Après l'anesthésiste. Per… t'as vraiment une tronche… 

-         Il paraît… merci. Aiguise bien tes scalpels… A tout bientôt… 

-         A jeudi soir… ou vendredi matin. 

Princesse Trold me donne les quelques papiers nécessaires pour l'admission, une liste d'objets à ne pas oublier, quelques formulaires à remplir et à donner au Service d'Accueil quand je ferai mon "Entrée". "Madame…? Je peux…?". Un bisou sur son front. Princesse Trold est sidérée et moi… heureux. Je sors de l'hôpital soulagé avec le sentiment de laisser déjà toutes les saletés qui m'ont valu d'héberger Anastasia derrière moi.

Anastasia… nous avons quelques derniers mots à échanger, des adieux à nous faire… ce soir.

Le soleil se couche, quelques dernières lueurs… j'allume une bougie… bois tranquillement un café en repensant aux événements de ces deux derniers jours, à l'entrevue avec James… Demain soir… après-demain matin… Il a dit 80% de chances… c'est quand même beaucoup… Quelques petits détails à régler. J'écris à ma sœur Mette… Tobias… ce que j'aimerais… qu'elle veille à… Je l'aime, mon garçon. Je l'aime profondément. Il a hérité de ma façon de rire de tout et de se moquer du reste… il lui faut des garde-fous… inquiétudes de papa-poule… Annie ? Non, je vais juste l'appeler. On se verra cette nuit.

-         Chérie..? Oui, tout va bien… vendredi matin… j'y vais demain en fin de journée… oui, c'est ça… J'aimerais bien que tu viennes, ce soir… mais plus tard, j'ai deux ou trois trucs à préparer… oui… dîne tranquillement… Vers vingt-deux heures ? Très bien… à plus… je t'aime aussi…

Factures à régler… administration… papiers à classer… indiquer à Mette où elle trouvera quoi… pas d'imprévus… tout doit être en ordre. Paula… Il vaut mieux que je l'appelle aussi…

-         Bonsoir Cheffe ! Oui, merci… vous aussi…? Très bien… Je rentre à l'hôpital demain soir. Vous pouvez passer demain après-midi ? Oui ? Super… oh je pense une semaine… Vous pourrez garder Doggie et les chats ? Annie ne pourra… non, pas plus… juste une semaine… comment ça "vous êtes fou" …? Une semaine, ça suffit ! Il y a de bonnes couturières… ce sera bien refermé… oui d'accord, je suis fou… et le courrier ? Aussi ? Bien… merci… vous passez demain ? Vous êtes un amour ! Merci… à demain.

Carl et Marian… Il n'y en aura pas pour longtemps… Pudeurs nordiques… il m'enverra sans doute un fax délirant un peu plus tard… histoire de masquer son inquiétude…

-         Carl ? Oui… hospitalisé demain soir… opéré vendredi matin… quoi ? Oui je suis pressé… oui j'emmène mon matériel de pêche… Non… j'ai déjà fait toutes les analyses… oui, c'est ça… une nuit… puis sans doute une petite semaine… rien de grave, en somme… oui, sûr que c'est le gauche… sûr, je te dis… depuis le temps, je devrais savoir… non… ils n'ont pas inversé les radios… oui, en effet ce serait con qu'ils enlèvent l'autre… Embrasse Marian… promis… je téléphone… dès que je serais descendu moi-même du billard…

Voilà. Tobias ? Non… Inutile de l'inquiéter. Je lui téléphonerai quand ce sera fini. Et si…? Il n'y aura pas de "si…".


Chapitre 15

La nuit est tombée, maintenant, une claire nuit d'été. Lune, étoiles… La bougie éclaire le salon d'une flamme dansante. Belles lumières. Un peu de musique douce. L'Adagio… Il rend triste… c'est pour des adieux…

L'air pénètre dans mes poumons… bientôt plus qu'un… voyage… je vais saluer tout mon petit monde… je reviens… chez moi… en moi… les violons pleurent…

-         Adieu Anastasia…

-         Je sais… j'étais là… avec toi… tu es vraiment sûr…?

-         Oui, on se quitte là. Je ne reviendrai plus. J'ai tenu parole.

-         Non… tu laisses à d'autres le soin de m'achever…

-         Bien obligé !

-         Non… tu pourrais…

-         Tu parles ! Je t'ai presque tout à fait tuée, d'accord. Je ne veux plus de toi, pas le moindre atome… Tu m'as fait souffrir aussi, après tout… Je dormirai pendant la suerta de muerte et je laisse à d'autres le soin d'enlever tes restes… ça n'a pas le même panache que les chevaux caracolants qui traînent le toro mort au combat… Tu ne mérites pas une telle gloire… Tu n'es qu'une traîtresse… Tu es entrée en traître, tu sors en traître… Le "sac poubelle"… pas très flatteur, d'accord… mais ça te va bien. Tu ne t'attendais pas au Taj Mahal ?

-         Quel gâchis… et comment vivras-tu… avec un seul poumon ?

-         Comme j'ai toujours vécu: furieusement et follement… Le poumon restant se développera dans l'espace laissé libre par l'autre. Il en va ainsi pour toutes les amputations. Un manchot voit son bras restant s'hypertrophier… Chez moi, ce sera le poumon. Tout bête, n'est-ce pas ? Et encore une fois, je te remercie… Tu m'as rendu meilleur, je te l'ai déjà dit. Mais tu me permettras désormais aussi d'insuffler du courage à toutes celles et ceux qui en manquent. Tu fais un cadeau à beaucoup de gens, beaucoup plus que tu ne penses… Mon tour viendra, forcément. Et tu sais mieux que personne que je n'ai pas peur, que je n'aurai pas peur. Il est même possible… puisque tu es avec moi… tu dois le savoir… que nous partions en même temps… même ça… même ça ne me fait pas peur… tu as perdu sur toute la ligne. Adieu…

Les dernières notes de l'Adagio s'éteignent avec douceur. Le calme. La nuit. Le silence. Annie arrive peu après. Mes mains sont encore brûlantes.

-         Chuuut… ne dis rien… viens…

Annie m'a offert une nuit… elle était Aphrodite et Vénus, Schéhérazade et Sultane, Esmeralda et Carmen… "No te mete con la Carmen.."… je me suis laissé faire… c'était divin…

Doggie saute contre la porte d'entrée. Une clé tourne dans la serrure. Je suis en train de ranger quelques derniers papiers quand Paula arrive. Elle mesure la situation d'un regard. Elle sourit, mais je lis la gravité de sa question dans ses yeux.

-        Vous mettez de l'ordre, Chef ? Elle cherche à déceler une quelconque raison de s'inquiéter dans mon comportement, ma manière d'être, un petit truc inhabituel… 

-        Oui, je mets de l'ordre… Ma sœur risque de venir…

-        Vous voulez que je lui prépare un lit ?

-        Oui, bonne idée… dans la chambre de Tobias… ça ira très bien… Ah ! Paula… J'ai acheté de quoi donner au manger à Doggie et aux chats pour une semaine… si jamais… il y a de l'argent dans le premier tiroir de la commode…

-        Ne vous faites pas de souci pour ça, Monsieur Blondesen… Paula m'appelle indifféremment "Chef" (comme je l'appelle moi-même "Cheffe") ou "Monsieur Blondesen". Quand elle dit "Chef", c'est qu'elle n'est pas trop inquiéte de mes comportements alimentaires ou de ma mine. Quand elle dit "Monsieur Blondesen", mille variantes sont possibles…

-        Annie ne pourra pas venir s'occuper de Doggie et des chats… mais elle a dit qu'elle pourra dépanner, si jamais… Vous verrez avec elle ? Je ne veux pas vous demander de venir tous les jours… 

Je joue avec le feu au milieu d'un bassin de pétrole, là… Annie et Paula se témoignent une affection mutuelle plutôt mitigée… Annie est quelque part férocement jalouse de Paula en raison de la place toute particulière que ma Gouvernante tient dans mon cœur. Il ne devrait y avoir de la place que pour Annie, dans mon cœur… Un jour, elle eut la malheureuse de dire "ta femme de ménage", en parlant de Paula. Ma réponse fut tellement cinglante qu'elle se fit invisible pendant une quinzaine de jours. Puis elle évita le sujet comme la peste. Paula ne dit jamais "Annie", mais "votre amie"… avec une façon tellement ironique et brésilienne de prononcer "amie" que… d'autres mots seraient mieux adaptés. Elle n'est en aucune façon jalouse d'Annie, mais la considère comme… je dirais comme la pile de linge à repasser. Quelque chose d'ennuyeux…

Femmes, je vous aime… 

-        Bien sûr, Monsieur Blondesen. Je m'occupe aussi du courrier ? Les mails et les fax ?

-        Oui, s'il vous plaît… Je compte sur vous… comme toujours, Paula.

-        Bien Chef. Je vous apporterai aussi du linge propre. Et je prendrai le sale.

-        Paula…

-        Oui Chef ?

-        Tâchez… d'être diplomate…

-        Je suis toujours diplomate, Chef. Son sourire au bord de l'éclat de rire fait le tour de son visage… 

-        Merci…

Et nous partons tous deux d'un fou rire. Pas même besoin d'un mot d'explication. Nous nous sommes tout à fait compris.

-        Parfait… eh bien me voilà rassuré !

-        Je commence par votre bureau ou par le salon, Chef ?

-        Le salon, Paula, le salon… encore quelques papiers à classer, ici…

Le téléphone sonne. Quand on parle du loup… "Oui, merci… et toi ? Non… je dois encore préparer mon sac… Tout est sous contrôle, je crois… merci… tu es gentille… je préfère y aller seul… c'est ça, je prendrai un taxi… je t'appelerai de là-bas… le numéro de chambre, tout ça… oui… tout ira bien, ne t'inquiète pas… Ah… Paula est là… au cas où… tu as son numéro ? Non ? Mais bien sûr que je te l'ai donné ! Tu ne sais plus où… ah bon… je le noterai de nouveau, à côté du téléphone… OK ? Elle pourra t'appeler s'il y a un problème avec Doggie ou les chats…? Ah ..? Tu ne pourras pas…? Mais tu m'avais dit… Bon. Bien… je lui dirai… Je note quand même son numéro… Pas la peine ? Je le note à tout hasard… on ne sait jamais… Annie… ne fais pas la bête… d'accord… moi aussi… je quoi…? Oh arrête ! C'est ça… tu pourras sans doute prendre des nouvelles à partir de… 14…? 15 heures…? Je ne sais pas… Je t'appelle de là-bas, comme promis… oui… moi aussi… oui bien sûr… bisou… bye…".

-        Ça va avec votre amie, Chef ? Paula a l'air du chat qui a avalé le canari… 

-        Diplomate… Paula… diplomate…

-        Oui Chef !

Femmes, je vous aime… 

L'appartement brille comme un sou neuf. Le frigo est plein. Les papiers en ordre. Je peux partir tranquille. Mette m'a dit que Sophia, sa fille et ma charmante nièce, viendrait quelques jours avant elle. Elle fera le relais, en quelque sorte. Mette veut être sûre que je ne serai pas seul à la sortie de l'hôpital. Elle-même viendra fin juillet. D'après mes prévisions, je devrais sortir le 24, le 25 au plus tard. Trois ans jour pour jour après l'apparition de ce "nodule" devenu Anastasia.


Chapitre 16

"A l'hôpital ? Oh ? Vous allez à l'hôpital…? A cette heure-ci… vous allez vous faire hospitaliser, alors ? Ben notre petite dernière… elle est sortie hier… une appendicite… elle a eu drôlement mal… Rien de grave… pour vous, j'espère ? Enfin… je demande comme ça… excusez-moi, M'sieur… ça me regarde pas… mais à cette heure-ci… hein ?". En effet… fin d'après-midi… un sac de voyage… un autre moins ventru… magazines, journaux, bouquins, blocs... Malin, le chauffeur. Et bavard. Je suis tranquille. Il fait les questions et les réponses tout le long du trajet… J'arrive quand même à lui recommander d'acheter beaucoup de glaces à sa pitchoune… des trucs faciles à digérer… agréables à manger… "pas de boissons gazeuses surtout… roter et péter… ça fait trop mal, vous savez… quand on a une couture toute fraîche… à seulement dix ans…". Elle a dix ans, la gamine. Je sais presque tout d'elle, à l'arrivée. J'ai réussi à la gâter sans même la connaître. Je suis bien content. "Oh ben merci, M'sieur… et tout de bon hein !? Merci…".

J'assure le sac sur mon épaule. Quelques secondes d'arrêt avant de franchir l'entrée. Je regarde ce gros monstre lugubre, l'hôpital… Quel condensé de souffrances et de soulagements, derrière ces murs gris et tristes… ces grandes fenêtres opaques et toutes semblables où le soleil semble se refléter sans jamais pénétrer vraiment.

Les formalités sont expédiées à grande vitesse. Princesse Trold est vraiment une perle. On dirait que tout le monde attend mon arrivée. James y est sans doute aussi pour quelque chose. Une hôtesse me conduit jusqu'au troisième étage et me remet comme un colis aux infirmières de service. Papiers, formulaires, bon d'entrée, quittance… "Avez-vous des objets de valeur…? Il vaut mieux nous les confier… carte bancaire… argent liquide… gardez la petite monnaie… pour le distributeur de café qui est au bout du couloir… il y a un fumoir à côté… il paraît que vous fumez… c'est malin… signez ici… merci…". Chambre à deux lits… le luxe…

-         Vous êtes sûre ? Je ne crois pas que mon assurance couvre…

-         Nous avons reçu des instructions du Docteur Robertson, tout est en ordre.

-         Ah bon…? Merci…

Un bonhomme est assis sur un des lits. Pas encore en tenue d'hôpital. Il vient d'arriver, lui aussi. La soixantaine… un peu plus… Il a le visage pâle… tirant sur le gris. Il se lève à mon entrée, l'infirmière s'éclipse. "Bonjour…". Il se présente. Un nom à consonance italienne. Il tourne en rond dans la chambre pendant que je m'installe. Jeans, chemises, slips, affaires de toilette dans l'armoire… sandales marocaines au pied du lit, c'est pour plus tard… bouquins, lectures diverses, bloc et stylo sur la table de chevet. Je retrouve mes habitudes de patient organisé. Le type suit attentivement chacun de mes gestes, de mes mouvements, visiblement impressionné par mon aisance. Il doit penser que je me fais hospitaliser tous les jours… Il n'ose pas parler, mais ses yeux cherchent le contact. Il a l'air sympathique, sous son air de gros chat gris terrifié.

-         Bon ben… plus rien à faire ici dans l'immédiat. Vous venez prendre un café…? Fumer une cigarette…?

-         Un café…? Non je n'y ai pas droit… cigarette non plus… je me fais opérer demain matin… le cœur…

-         Ouh la ? Le cœur ? Eh bien vous prendrez une eau minérale… Enfin… comme vous voudrez… si vous préférez attendre ici jusqu'à demain matin…

-         Non-non ! Je vous accompagne volontiers ! Mais je dois faire attention… l'infirmière a dit…

-         … que vous devez être sage, c'est ça ? Rassurez-vous, la cafète, ce n'est pas vraiment un bar à champagne ou un Singles' Bar… que du Perrier… pas de Laurent Perrier… et pas de French-Cancan… vous ne commettrez pas de péchés mortels…

Il se marre, le voilà un peu rassuré… Direction le rez-de-chaussée et la cafétéria. Ascenseurs et lignes jaunes. La gentille dame auvergnate nous sert café et eau plate. Sourires, politesses, gentillesse.

-         Vous connaissez tout le monde, vous !

-         Je fais facilement connaissance… quand les gens sont sympas…

Il est toujours aussi grisâtre. Quand j'allume une cigarette, je le vois au supplice… "Vous n'en voulez pas une…? Vraiment…?". Il est effectivement au supplice. "L'infirmière a dit…". Je l'interromps d'un geste. "Entre nous soit dit… c'est le genre de formulation qui me hérisse et me pousse à faire exactement le contraire… Elle vous a dit quoi ? Que vous devez être à jeun…? Qu'il ne faut pas fumer avant une opération…? C'est son job… Mais je vous vois… là… angoissé… vous brûlez d'envie d'en fumer une et monopolisez toutes vos forces pour résister à cette tentation… au lieu de les rassembler en vue de ce qui vous attend. Grave, votre opération ? Il ne peut pas s'agir d'un pontage… vous ne seriez pas debout…". Il est tout surpris, du coup. "Non… on doit me poser une espèce de valve… je suis mort de trouille, vous savez ? C'est la première fois que je me fais opérer… j'ai la trouille, voilà…". Cas de conscience, pour moi… Je ne veux pas le pousser à faire une bêtise irrémédiable. Mais j'ai mes propres idées sur le sujet. Liberté d'expression… tout de même…

-         Ecoutez-moi… je vais vous dire ce que j'en pense… Pour ce qui est de la suite, vous êtes un grand garçon… vous déciderez vous-même. Si vous passez une nuit blanche à penser "Ah ! Qu'est-ce que j'ai envie d'une clope…! Ah ! Mais qu'est-ce que j'ai envie d'une clope… et ce sera peut-être la dernière… peut-être que je ne me réveillerais plus jamais… j'aurais même pas eu une dernière clope…", vous serez en effet bien parti pour ne plus revenir… Si vous passez une nuit calme et tranquille, si vous faites sereinement face à la situation de demain… votre cœur sera préparé à ce qui l'attend… il ne vous jouera pas de mauvais tour pendant le sommeil artificiel… C'est psychologique… il faut avoir un mental frais et dispos… fort… là, le vôtre… il est tout confus… parce que vos pensées ne sont pas bien dirigées… elles ne sont pas axées sur l'essentiel: une opération réussie. Elles sont faussées par une stupide envie de clope facile à satisfaire et à oublier ensuite.

Le bonhomme réfléchit, les yeux un peu dans le vague… "Sacré nom de nom ! Vous avez raison !". Il se lève et va s'acheter un paquet de cigarettes. Il a dû bronzer au sourire éclatant de la mignonne Antillaise… Quand il revient en ouvrant son paquet, il a déjà repris quelques couleurs. Il allume sa cigarette et aspire une bouffée avec volupté. Le teint grisâtre disparaît, il retrouve un sourire naturel et apaisé, un air gentil et débonnaire qui doit être le sien tous les jours…

-         Ah ben ça va mieux… merci… j'ai déjà moins peur… Avec ma femme, on devrait partir en Corse, après mon opération… quand je serai sorti… si je sors… elle serait pas contente si…

-         Vous sortirez, voyons ! Pensez à la Corse ! Si vous devez aller en Corse, après… vous n'avez tout simplement pas le droit de mourir avant ! C'est interdit !

Il me regarde d'un air ahuri. Je suis plié de rire. En voyant sa tête, les couleurs qui sont revenues sur ses joues, je me dis qu'il faudrait me classer parmi les médecines naturelles. "Vous prenez une pincée de bon sens et diluez dans une eau plate…". Quel prétentieux je fais !

-         Ah ? Vous connaissez bien la Corse ? Nous, on y est jamais allés… c'est la première fois…

-         Si je connais la Corse ? Mais on ne connaît pas la Corse, mon bon Monsieur ! La Corse… Elle est comme une jolie femme ! On ne connaît jamais tout à fait une femme ! On l'aime et point ! On aime la Corse ! On est amoureux de la Corse ! C'est une histoire au niveau du cœur, justement… vous avez intérêt à sortir d'ici avec un cœur de jeune homme ! Vous allez tomber amoureux ! Votre femme aussi ! Et pas de jaloux ! La Corse… c'est un des plus beaux endroits au monde ! Des paysages… tous les paysages… magnifiques dans leur diversité… et des gens merveilleux… généreux… spontanés… extraordinaires… Je vais vous raconter ma Corse et vous comprendrez mieux pourquoi vous n'avez pas le droit de mourir avant de l'avoir vue, admirée, aimée…! La Corse… c'est une de mes plus belles histoires d'amour…!".

L'année scolaire venait de se terminer. Fin de la Première, plus qu'une année de Philo… Comme chaque année, la famille devait partir en Espagne. J'avais ma tête d'adolescent et de jeune homme encore toute pleine de mauvaises lectures… des lectures déterminantes pour la suite… Rimbaud… Blaise Cendrars… Céline… "Je ne viendrai pas avec vous…". Mes parents m'ont regardé comme tous les parents peuvent regarder un ado rétif, contrariant et incompréhensible. "Ah bon…? Et qu'est-ce que tu vas faire, pendant que nous serons loin, grand malin…?". Par anticipation, ils devaient avoir peur pour le retour… c'était la grande époque des surboums… les jeunes… chaque nouvelle génération… c'est d'un destructeur… rien de nouveau. "Je vais voyager…". Ils ont eu l'air soulagé. Moins de risques pour les meubles… J'ai entendu mon père grommeler quelque chose du genre "Oh… et puis qu'il aille se faire pendre ailleurs…!". Neuf ans de Collège n'avaient pas réussi à me mater, ni à faire entrer un minimum d'esprit d'obéissance dans ma sale tête de mule… c'était en somme un pis-aller tout à fait raisonnable. Je ne gâcherais pas leurs belles vacances, ni celles de ma soeur, pour une fois… Ils ont eu très tôt le bon sens de ne pas discuter mes lubies dès lors qu'elles ne leur empoisonnaient pas la vie.

Après avoir cousu un drapeau danois bien visible sur l'une des poches extérieures, j'ai rempli un sac à dos de quelques affaires indispensables: linge de rechange, lessive rapide, coupe-vent, gros pull, maillot de bain, serviette, gourde, petites provisions, papier hygiénique, couteau multifonctions et sac de couchage sanglé sur le dessus. Et je suis parti en auto-stop sur les routes d'Europe avec un bon copain du Collège, John. Un Anglais. Lui, il avait l'Union Jack simplement collé sur le couvercle de son sac à lui. C'était une bonne idée, nos identités nationales affichées ainsi. Les automobilistes – gens du cru, voyageurs de commerce, représentants, routiers et même touristes perdus – nous prenaient à bord pour le plaisir de la conversation ou pour que nous leur servions d'interprètes. Il y avait beaucoup de Scandinaves et de Britanniques sur les routes, déjà à cette époque. Nous avons d'abord sillonné l'Italie, puis nous avons décidé de rejoindre la France, la Côte d'Azur, en passant par la Corse. Remontés à Livourne, nous avons pris deux places sur un vieux raffiot qui partait pour Bastia. Il faut bien le dire, on avait quelques préjugés sur la Corse… Colomba de Mérimée… et puis… au Collège, un de nos camarades – un des durs comme nous -  un Corse, avait raconté que son père avait dégommé un chauffard à coups de cric… Tout le monde était toujours très poli, avec son papa… même les pires profs. Nous avons donc débarqué avec plein de respect, sur l'ìle de Beauté. Le temps était maussade et nous ne nous sommes pas trop attardés à Bastia. Plages fermées, flotte partout… Nous avons appris qu'il y avait de bonnes liaisons maritimes entre Ajaccio et Nice. Départ pour Ajaccio, on taille la route… Quelques voitures plus tard, on s'est retrouvés du côté de Corte… au milieu de nulle part et pas de moyens de transport en vue. Des moutons paissaient tranquillement au bord de la route. Nous, on avait la dalle… On a aperçu le berger avec son chien, un peu plus loin. On est allés vers lui pour lui demander quel chemin suivre, à pied, pour trouver de quoi manger. Il parlait un mélange de corse et de français, le berger. On avait un peu de peine à le comprendre… Mais entre nos rudiments d'italien, d'espagnol… nos solides connaissances en latin et beaucoup de bonne volonté de part et d'autre, on a réussi à lui expliquer notre problème d'estomacs vides… Il a ri, a juste fait "ho ! ho !" et a ouvert une espèce de musette dont il a extrait un œuf dur, un petit fromage de brebis et un quignon de pain. On a mangé ce dîner de prince avec lui. C'était un festin. La vraie générosité, c'est quand on a presque rien et qu'on le partage de bon cœur. Ce berger nous a enseigné le sens de l'hospitalité des Corses… Il nous a dit quelque chose comme "buon viagge… buona fortuna !" et nous nous sommes quittés sur un sourire et une solide poignée de mains. Il pleuvait encore quand nous avons rejoint la route Nationale, la 19 je crois. Un doux ronronnement… un bruit de moteur s'associe à celui du vent et de la pluie qui ne cesse de tomber. On a cru rêver… Une DS blanche avec une déesse blonde au volant s'arrête à notre hauteur."Vous allez à Ajaccio ?". On se regarde… on y croit pas… C'est une Madone… la Sainte Vierge en Citroën…

-        Euh… Oui, M'dame… on va à…

-        Alors montez ! Qu'est ce que vous attendez !? Vous allez prendre froid, là, sous cette pluie…!

-        Oui, M'dame !

A côté d'elle, dans un couffin, un bébé roupille de son plus beau sommeil. On s'installe tant bien que mal, avec nos sacs sur les genoux, à l'arrière. Elle nous interroge… si nous avons aimé ce que nous avons vu de la Corse… comment nous sommes arrivés… ce que nous pensons de tout et de rien pourvu que cela ait trait à la Corse… elle est 100% pur Corse, pas de doute. Elle nous raconte que son mari est chanteur – un chanteur corse, pas comme ces yé-yés du Continent, un vrai chanteur sachant chanter… - et qu'il vient de sortir un 45 tours. "Vous l'acheterez avant de quitter la Corse, promis n'est-ce pas…?". John et moi, on est un poil abasourdis. Une femme belle comme le jour, avec son bébé, qui sans l'ombre d'une hésitation embarque deux jeunes inconnus sur une route déserte… Je ne peux pas m'empêcher de lui poser la question… "Madame… euh… excusez-moi… mais… si on avait été des voyous… vous toute seule… avec votre bébé… ça ne vous fait pas peur…?". Elle me jette un regard mi-amusé, mi-fâché par le rétroviseur. "Vous êtes en Corse, jeune homme… et je suis corse… je ne vais pas laisser deux gamins attraper la mort sous cette pluie ! Et puis… si vous nous vouliez du mal… vous n'auriez même pas le temps de quitter la Corse…". On rit, John et moi, un peu gênés par la stupidité tellement évidente, pour elle, de cette question… C'est le moment que choisit le loupiot pour se réveiller. Il se met à brailler… faim ou soif… Sa mère ralentit et nous passe un savon. "Ah ! Mais vous entendez bien qu'il pleure, non !? Il y a un biberon tout prêt, là… au fond du couffin… prenez-le… et donnez-lui le biberon…". On ne discute pas avec une Corse et pas du tout avec une maman corse. Je n'avais jamais donné de biberon à un bébé de ma vie, mais là j'ai appris très vite ! Le petit est sur mes genoux, John est maintenant enseveli sous nos deux sacs… Le bébé tète tranquillement et de bon appétit. Il doit savoir qu'il est corse et que rien ne peut lui arriver, même pas quand un jeune étudiant balourd et maladroit lui sert son repas. Ses couches se sont relâchées, il me pisse dessus. Je rigole. Sa mère devait être en train de nous décrire les Sanguinaires ou d'autres endroits à visiter absolument. Elle ne comprend pas mon rire.

-        Pourquoi riez-vous ?

-        Pour rien… enfin rien d'important… il faudra changer le petit, à l'arrivée… ça je ne sais vraiment pas comment on fait !

Elle comprend et rigole aussi. "Oh le canaillou…! Vous avez de quoi vous changer…?".

Elle nous dépose près du port d'Ajaccio. La pluie s'est arrêtée.

-         Merci Madame… vous nous avez beaucoup appris sur la Corse… et les Corses…

-         Oh ce n'est rien ! Profitez bien de votre séjour chez nous ! Et n'oubliez pas… le disque de mon mari… A ma grande honte, je dois vous avouer que nous ne l'avons pas trouvé et que nous n'avons pas systématiquement écumé tous les magasins de disques… 

Il a fait beau, un temps magnifique à tous points de vue… pendant toute la semaine que nous avons passée à Ajaccio et dans les environs immédiats. Les Sanguinaires, une beauté à vous couper le souffle, en effet… Mais ce qu'il y a de plus beau, en Corse, ce sont les Corses…

Mon compagnon de chambrée m'a écouté sans dire un mot, sans m'interrompre une seule fois. Il devait se rendre compte que j'avais les yeux bien au-delà de la cafète… que j'étais en Corse, pendant que je parlais…

-         Et vous n'y êtes jamais retourné ?

-         Si… je suis allé voir des amis à Algajola, près de Calvi… une belle région aussi… des plages superbes… Dans un restaurant, on a mangé du sanglier – du "cochon sauvage", comme disent les gens de là-bas… en rôti… un vrai délice. Calvi… c'est là qu'est stationnée la Légion… des hommes d'honneur aussi… pour la plupart… comme les Corses. Je n'aime pas la guerre, j'en ai même horreur. Mais je reconnais la nécessité de l'armée… je suis moi-même… enfin j'étais… officier. Tant qu'à faire, mieux vaut servir dans une troupe digne d'admiration pour son courage et sa bravoure, ses capacités et son niveau d'entraînement. Le Prince Aage de Danemark a servi à la Légion… si c'était à refaire, je porterais aussi le képi blanc… C'est un de mes plus grands regrets: n'avoir pas fait cinq ou dix ans de Légion… Prins Aage, Blaise Cendrars… Et je tiens la guerre pour une abomination… je suis pétri de contradictions… 

-        Vous parlez de tout ça… comme si… comme si vous étiez corse vous-même… quel chauvinisme !

-        Je suis un insulaire comme les Corses. Je suis danois, voyez-vous… Copenhague est sur une île. L'insularité, ça donne une mentalité un peu spéciale et paradoxale à bien des titres: ouverture sur le monde – il faut aller voir ce qui se passe au-delà de son île - et enracinement profond dans la terre natale…

-        Eh bien… tout un programme…

-        Le vôtre, bientôt… J'espère que vous avez compris que je vous interdis de mourir avant d'avoir vécu la Corse !

Il a été opéré le lendemain, un peu plus tard que moi. Il s'en est parfaitement sorti. Trois ou quatre semaines après être sorti de l'hôpital, j'ai reçu une carte postale de Corse… Elle m'a fait plus plaisir que n'importe quelle autre carte reçue dans ma vie.

Au moment d'écrire ces lignes, je sais que je retournerai en Corse. Quand ? Je ne sais pas… Bientôt. Du côté de Porto-Vecchio, cette fois. Découvrir des coins et des gens que je ne connais pas. Comme une femme, l'Île de Beauté… toujours de nouvelles émotions, de nouveaux étonnements. Il est interdit de ne pas l'aimer… il est impossible de ne pas l'aimer… même si c'est un Corse, Napoléon Bonaparte, qui a dit "Impossible n'est pas français…".

Corsica, mon Amour…   

Retour en chambre. L'anesthésiste arrive quelques minutes plus tard. Un homme stressé et pressé. Il énonce presque mécaniquement "Quels-médicaments-avez-vous-l'habitude-de-prendre-souffrez-vous-d'allergies-êtes-vous-fumeur-pas-de-cigarettes-après-minuit-votre-électrocardiogramme-semble-OK-ce-n'est-pas-moi-qui-m'occuperai-de-vous-demain-mais-je-transmettrai-à-mon-confrère-merci-au-revoir-bonne-chance…". Ah bon ? Ben pas de soucis à se faire pour l'anesthésie… ça ira vite et sans douleur. Rasage thorax et aisselle gauche (ça rassure… je pourrai dire à Carl que c'était risque Zéro qu'ils m'enlèvent le poumon de droite…). L'infirmière apporte un gel-douche désinfectant et les explications qui vont avec. "Ne soyez pas surpris, il a une couleur cuivrée… c'est normal… lavez-vous bien partout-partout-partout (Ah !? Y faut aussi se laver les pieds, la bite, les couilles et-tout-et-tout-et-tout…? Je savais pas… mais si vous le dites… bien Madame…) et après, ne touchez à plus-rien-plus-rien-plus-rien (ben zutalors… moi qui pensais justement me taper une petite branlette avant le spectacle…) et tout ira bien-bien-bien…". Bien… 

-         Allo ma Chérie…? Oui ça va bien-bien-bien… Pourquoi je dis "bien-bien-bien" ? … euh… parce qu'il y a de l'écho… Non, rien… je déconne… comme d'ab'… Tu as de quoi noter ? Je suis donc en Chirurgie Thoracique, troisième étage, chambre CT 3-301… oui, c'est ça. Non, pas de téléphone… j'ai mon portable… si-si… en chambre et dans les espaces communs… enfin à la cafète, dans l'Entrée… c'est autorisé… oui… oui il vaut mieux l'éteindre quand on passe dans le scanner… c'est ça… oui je sais… incurable, oui… il faudrait m'enlever le peu de cervelle que j'ai pour que ça s'améliore… moi aussi… comme je t'ai dit… téléphone vers 15 heures… tu demandes la loge des infirmières… Chirurgie Thoracique… elles pourront te dire… non pas demain… plutôt après-demain… je ne serai sans doute pas encore très frais demain soir… oui, je préfère… oui… oui… non Paula ne vient pas demain soir… elle viendra après-demain, dans l'après-midi je pense… oui… Ah ? Tu viendras après ? Oh arrête… tu commences à me les… oui…moi aussi je pense à toi… moi aussi… passe une bonne soirée… bisous… bye…

Elle est finalement plus soucieuse de ne pas croiser Paula que de me revoir vivant.