03 mars 2008
ANASTASIA - Manuscrit "brut" - 1er jet (en réécriture) (1)

"Roman" ?
C'est une histoire vraie.
J'ai dû inventer un peu, forcément…
pour ménager des susceptibilités,
ne pas réveiller des rancoeurs.
Ce que je n'ai pas inventé,
je l'ai vécu au plus profond de moi.
J'ai inventé quelques personnages
pour les faire vivre avec les vrais,
celles et ceux qui ont fait partie
de cette drôle d'histoire.
J'ai mis tout ce petit monde à côté de chez vous.
Qu'est-ce qui est vrai ? Qu'est-ce qui est faux ?
Peu importe, finalement…
La vie n'est qu'un roman.
Alors va pour "Roman".
J'espère que le mien vous amusera,
qu'il vous fera rire, pleurer, réfléchir.
En fait… je l'ai écrit pour vous et pour moi.
L'écriture ça libère de la bêtise et des peurs…
Chapitre 1
C'était le 25 juillet 2000, le jour de mon anniversaire. Le jour de mes 53 ans, déjà toute une vie derrière moi.
"Un nodule ? Vous avez bien dit "un nodule" ?". Le jeune interne a l'air totalement désarçonné par le sourire goguenard qui appuie l'intonation ironique de ma question.
Juste avant l'arrivée du carabin, les infos télévisées ont montré le crash d'un Concorde à Roissy. Le choc. La surprise. Totale. Pas un survivant.
Les infos passent en continu, maintenant. Passent et repassent. Les commentaires succèdent aux commentaires.
"Le Concorde… plus bel avion au monde… fleuron de l'industrie aéronautique française… une réussite franco-britannique, pardon… Charles de Gaulle en était très fier… Le Général avait d'ailleurs dit… on ne s'explique pas… sans doute une erreur de pilotage… un problème technique est exclu… cela faisait 20 ans que…"
Les images passent presque en continu, maintenant. Toujours les mêmes. Le décollage. Une petite flamme. Une longue traînée de feu. L'explosion. La Fin du Monde.
Mes pensées accompagnent ces malheureuses et ces malheureux qui, en l'espace de quelques secondes – une éternité – ont compris que leur vie terrestre prenait fin ici et maintenant, dans les flancs du plus bel oiseau au monde. Ont-ils seulement eu le temps d'avoir peur ? Ont-ils eu le temps de crier, de prier, de hurler de terreur ?
Ont-ils murmuré, incrédules, "Mon Dieu… pourquoi!?" ?
L'autre artichaut cherche son équilibre d'un pied à l'autre, visiblement mal à l'aise. Il a des boutons plein la figure, comme un adolescent attardé. Des bagues fantaisie en argent à presque tous les doigts. Les cheveux pas propres. On devrait apprendre aux jeunes médecins à soigner leur look. Comment prendre au sérieux un mec pareillement attifé qui essaie de prendre un air à la fois grave, compatissant et doctoral en énonçant "nodule" ? Je suis obligé de me marrer.
- Ah ? Un nodule ? Vous avez donc bien dit "nodule". Et qu'est-ce que vous entendez par "nodule", Docteur ? C'est ce qu'ont révélé les radios ? Aurais-je avalé une cacahuète de travers avant de me faire radiographier ?
- Non c'est… enfin… On espère que c'est rien de grave. Mais nous devons procéder à d'autres examens… Je vous ai déjà fait inscrire pour une pneumoscopie demain matin. Et après, il faudra sans doute aussi faire un scanner, peut-être une biopsie…
- Ah ben voilà ! Je commence à y voir plus clair dans le "nodule" ! Vous entendez "tumeur", n'est-ce pas ?
- Euh… non… peut-être que oui, mais c'est pas sûr… c'est pour ça qu'il faut faire d'autres examens… pour mieux fixer le diagnostic… pour…
- D'accord-d'accord. Pneumoscopie demain alors ?
- Oui, en principe à 10 heures, il faudra être à jeun.
- Merde ! Pas de petit-déj', pas de café, pas de clope avec le café, rien pour bien commencer la journée… Ben il commence déjà à me faire chier grave, votre "nodule" ! Allez ! Faites pas cette tête-là, "Docteur" ! C'est moi qui ai un "nodule", pas vous. Un Concorde, un nodule, ce sera assez pour aujourd'hui, merci.
Il s'est éclipsé comme un pet sur une toile cirée, soulagé. A l'hôpital, les patients sont généralement plus faciles que moi, j'ai remarqué. Les toubibs, drapés dans leur blouse blanche déboutonnée – seules les aides-soignantes et les infirmières boutonnent leurs blouses – ont tendance à les considérer comme des bouts de viande amorphes, anonymes. Moi je suis "la pneumonie" dans cette carrée à six lits. On a tous reçu le nom de notre maladie. Ça doit être plus facile à retenir.
Les autres ? Je m'en souviens à peine. J'ai développé une extraordinaire facilité d'oublier, de gommer gens sans importance. Quand il s'agit de survivre, c'est chacun pour soi, c'est pas le moment de pleurer sur la sonde urinaire bouchée de l'autre. Les autres prennent tellement de temps, et si souvent inutilement, dans une vie, que j'ai appris à les effacer avant qu'ils n'encombrent trop ma mémoire. J'ai l'impression de laisser plus de place aux gens qui sont vraiment importants dans l'immédiat et peut-être demain. Vivre dans le passé, je laisse ça aux historiens. Carpe diem.
Il y avait, je m'en souviens quand même, un "cancer du poumon" déjà tout à fait officiel. Un flic à la retraite, un brave homme. Il tirait sur sa clope comme un malade en disant "Ben dis donc… dis donc… Demain, je dois commencer les rayons, dis donc… Paraît que ça fait pas mal… On verra bien…". On ne l'a plus revu, après le début du traitement. Il y avait aussi un vieux maboul qui aurait probablement dû être hospitalisé en gériatrie. Lui, c'était pas un terme médical: ils l'appelaient "l'erreur d'aiguillage", les toubibs. Il était italien. Il se réveillait et réveillait tout le monde au milieu de la nuit en hurlant "Aiuto ! Aiuuuuto !". Il ne comprenait pas où il était. Il se croyait à l'hôtel, un très mauvais hôtel. Il avait mal, mais personne ne savait où. Il avait peur, de mourir sans doute. De mourir sans que personne ne comprenne ce qui lui arrivait, pas même lui. Il ne comprenait vraiment rien à rien. L'infirmière de nuit venait le calmer avec un petit somnifère et cinq "Bonne nuit…" plus ou moins aimables saluaient son départ. Il y a de tout, en "Médecine Générale", c'est le cul-de-sac des cas en attente et non-résolus.
Mon médecin traitant m'avait fait hospitaliser pour une pneumonie. Je vis seul. Célibataire un peu bohème et pas très préoccupé par ma petite santé. Il voulait être sûr que je sois au moins convenablement nourri, le temps que les antibiotiques fassent leur œuvre. C'est un copain d'école, mon toubib. "Rien qu'une petite semaine, va !", m'avait-il promis. Mais voilà. Les radiologues ont décelé un supplément, ce "nodule".
La chambre commune a une grande baie vitrée. Mes yeux quittent l'écran de la télé qui la coupe en deux et se perdent au loin. Mon esprit est avec le Concorde et ses occupants. La petite flamme, la longue traînée de feu juste avant l'impact. Combien de temps avant de n'être plus rien ?
La nouvelle du "nodule" ne m'a pas perturbé outre mesure. J'ai toujours su et accepté que ma vie prendrait fin un jour. Ce genre de pensées abstraites me laisse plutôt indifférent.
Bon d'accord. Là, je passe tout de même d'une abstraction en principe très éloignée dans le temps à une réalité plus proche. En principe... Je ne sais pas ce qu'il faut vraiment en penser.
Sortir, se balader dans la rue, rouler sur une autoroute, prendre un avion – même le Concorde – c'est une forme de suicide potentiel, finalement. On ne connaît ni le jour, ni l'heure, ni surtout la manière dont on disparaîtra. Sur ce dernier point, j'ai toujours eu envie de chipoter. Il y a des morts qu'on ne souhaite qu'aux autres, n'est-ce pas ?
Combien de fois ai-je frôlé la mort ?
A 19 ans, j'ai eu un accident de voiture dont jamais je n'aurais dû sortir vivant. Je m'en suis tiré avec une main salement amochée. Elle a protégé ma tête, par réflexe. Ma main droite. Deux mois avant de passer mon bac Philo. J'ai laborieusement dessiné chaque lettre de chaque texte des examens écrits: je n'arrivais plus à écrire. Et quand même, j'ai réussi. Je retourne dans le passé pour y trouver de bonnes raisons d'affronter l'avenir.
Demain, pneumoscopie.
Petite parenthèse pour mieux comprendre la suite. Très jeune, j'ai appris le doute méthodique et à ne jamais tenir les vérités officielles pour sérieuses ou acquises.
Descartes, Voltaire, Mai '68 et la joyeuse anarchie qui nous permit de jeter aux orties les valeurs de nos parents (phénomène naturel associé à la jeunesse, cyclique et répétitif s'il en est - celui de ma génération a simplement le privilège de porter un nom) et un illustre inconnu, mon parrain - Helge - sont les grands responsables de ce redoutable état d'esprit. J'ai aussi appris, en raison de ce même état d'esprit, à être curieux de tout ce qui sort de l'ordinaire.
En 1999, je me suis ainsi intéressé à une forme de médecine d'origine tibétaine et chinoise, le Reiki, et j'ai suivi l'enseignement prodigué par un disciple du fondateur historique de cette discipline, Maître Mikao Usui.
Pour résumer, je dirais que le Reiki est à la fois une philosophie, un art d'équilibrer les énergies, de guérir ainsi les autres et de se guérir soi-même, une voie pour se comprendre, comprendre son prochain et appréhender l'Univers – c'est un Tout parfaitement irrationnel et cohérent. Je le pratique avec bonheur, et avec une efficacité égale sur celles et ceux que je sens réceptifs.
En juillet 2000, avant cette hospitalisation, j'avais déjà passé les degrés d'initiation I et II, et acquis une sérénité et un discernement dont jamais plus je ne me suis départi.
Le Concorde n'en finit pas de se crasher, les occupants de mourir en boucle. C'est le grand défaut des images. A force de vouloir stupéfier, elles se ramollissent, se banalisent. On ne ressent plus l'horreur de ce que l'équipage et les passagers ont vécu avant de partir en poussières de feu. Les commentaires versent dans une surenchère de platitudes. Navrants blablas et blablablas censés maintenir les téléspectateurs scotchés à l'écran. Avec sur toutes les chaînes de télévision, la conclusion unanime et interrogative: "On se demande pourquoi et comment…?"
"Et maintenant, une page de publicité". On devrait interdire la publicité, dans ces moments tragiques.
Je me retrouve seul avec mon nodule, du coup. Je l'avais presque oublié, celui-là. Qu'est-ce que je peux faire ? Je ne me demande pas trop pourquoi et comment il m'est arrivé dans le poumon gauche, sans bruit et sans pages de publicité. Je fume depuis l'âge de 15 ans environ. J'en suis à deux paquets par jour. Mauvais ça. Tout le monde vous le dira. J'appréhende un peu la pneumoscopie du lendemain. Je me demande à quoi va ressembler l'intérieur de mes poumons. Des mines charbon ? Des houillères ? Des soufflets de forge ?
Je décide de garder mon nodule pour moi tout seul, dans l'immédiat. Je n'en parlerai que lorsque les toubibs m'auront donné des certitudes. Inutile d'inquiéter mes proches. Quelques coups de téléphone, comme chaque jour depuis que je suis hospitalisé. "Comment tu vas, aujourd'hui ? T'as vu le Concorde ?". Oui, j'ai vu et revu le Concorde. Il me permet d'éluder complètement les questions relatives à ma petite santé. Le soir arrive. Thermomètre, prise de tension, distribution de médicaments. Je prends mes antibiotiques sagement. Ils n'auront pas beaucoup d'effet sur le nodule, mais au moins la pneumonie disparaîtra plus vite. J'ai déjà prévu de m'échapper le week-end pour rentrer chez moi si je n'ai plus de fièvre. Nous sommes mardi, c'est jouable.
Je médite un moment avant de m'endormir, j'essaie de visualiser ce nodule, de le neutraliser. Le Reiki est une bon moyen de garder l'esprit libre et tranquille.
La matinée est longue. Pas de café, pas de petit-déj', mais quand même deux ou trois Gitanes en toute discrétion: je suis supposé être à jeun depuis minuit, donc aussi sans fumée. Bof !
Enfin, le transporteur se pointe.
- Restez sur votre lit…
- Mais je peux très bien marcher !
- Non, vous devez rester au lit. C'est comme ça.
- Ah bon…
Direction la Radiologie. C'est amusant de se faire conduire à travers les couloirs et voyager en ascenseurs dans un plumard. Les gens vous regardent avec un air de sympathie attristée. Moi je leur souris et leur lance des "Bonjour !" amusés. J'adore casser les ambiances convenues.
Elles sont deux. Une radiologue et une infirmière spécialisée. Marrantes et sympas. Elles s'entendent comme larrons en foire, plaisantent, se racontent des histoires drôles. Je me sens tout de suite à l'aise. L'infirmière m'explique que je vais devoir prendre une pilule qui m'empêchera de déglutir.
- C'est pour vous éviter de vomir pendant l'examen…
- Ah ? Je ne risque pas de vomir: je suis à jeun et je crève la dalle !
Elles rigolent. Elles se rendent compte que je ne suis pas plus impressionné que ça par tous leurs appareils sophistiqués. La radiologue m'explique comment va se passer l'examen. J'aime qu'on m'explique. Je reprends une dimension humaine après celle de bout de viande. J'exprime ma gratitude et mon appréciation avec humour. Elles sont vraiment gentilles.
- On va vous introduire un tube flexible muni d'une caméra à l'extrémité dans la trachée. C'est juste l'intubation qui est un peu pénible. Vous n'avez pas peur ?
- Non, pas vraiment. Mais j'ai un peu peur de ce que je vais voir… Mon esprit pourtant très introspectif n'est jamais allé se balader à l'intérieur de mes poumons, Ils doivent ressembler à l'Alsace-Lorraine…
Je prends la petite pilule magique et au bout de quelques minutes, je n'arrive en effet plus à déglutir. C'est nouveau et très inconfortable. L'examen peut commencer.
Des mains expertes font pénétrer le tuyau-caméra à travers les bronches, jusqu'au poumon malade. J'ai les yeux rivés sur le moniteur. Tout ce que je vois est rose, jaune, couleurs pastel. Ce n'est pas franchement appétissant, mais pas vilain-vilain non plus.
- Heureusement que vous êtes non-fumeur !
Vous avez sûrement vécu cette situation chez le dentiste. Il vous a farci les joues et les gencives de tampons divers, suspendu une pompe à salive au coin de la bouche et il est en train de vous besogner avec sa fraise qui hurle comme un régiment de blondes américaines dans les bons films d'horreur made in USA quand il vous demande "Alors ? Ces vacances ?". Pour moi pareil, mais en pire: je ne peux même pas déglutir…
Seul mouvement de protestation de ma part: je fais "non" de l'index et j'écarquille les yeux de façon comique en bougeant très légèrement la tête dans un mouvement de dénégation. La radiologue enregistre, mais ne commente pas. Les deux femmes travaillent extraordinairement bien ensemble. Elles sont parfaitement synchrones. L'une, la technicienne, anticipe manifestement les désirs de l'autre, la radiologue. Il y a entre elles comme une sorte d'osmose mentale. C'est fascinant à observer. Voir de vraies pros ou des vrais pros à l'œuvre m'a toujours épaté. Cela va bien au-delà des compétences techniques ou professionnelles. Ces dernières constituent bien sûr une base indispensable, mais il y a quelque chose de bien supérieur, une parfaite communion de pensée associée à une non moins parfaite coordination des gestes. Comme je ne peux rien dire ni commenter, je me contente de regarder le mouvement des images sur le moniteur. La caméra se balade dans mon système respiratoire. J'aimerais bien voir le fameux module, mais je ne comprends rien à cette géographie compliquée qui s'affiche sur l'écran. Je remarque seulement ces couleurs pastel. Pas de mines de charbon, de houillères ou de soufflets de forge patinés par la fumée.
Le tuyau-caméra est retiré avec la même douceur et la même précision de chaque geste. J'ignore combien de temps cela a duré. L'infirmière spécialisée range le matériel, retire et jette les éléments stériles qui ne servent qu'une fois, éteint quelques petites lumières, s'affaire de son côté.
La radiologue consulte ses notes. "Vous n'aviez pas l'air d'accord ?", me dit-elle sur un ton interrogatif. Je n'arrive pas encore à déglutir comme il faut et je fais signe que j'aimerais un verre d'eau. Langage des signes. "Buvez très lentement et recrachez si vous n'arrivez pas encore à avaler", me conseillent les deux pros. Peu à peu, le réflexe de déglutition revient.
- En effet… hum… "non-fumeur", vous avez dit. Je fume… hum… deux paquets de Gitanes sans filtre par jour… hum… en moyenne. Depuis plus de 20 ans…
- Deux paquets ? C'est impossible ! Vous avez les poumons de quelqu'un qui aurait peut-être fumé… oh… disons quatre ou cinq cigarettes par jour… et qui aurait arrêté il y a bien plus de dix ans. Et encore… il n'y a quasiment pas de traces.
Les deux femmes se concertent du regard. Elles sont tout à fait d'accord sur ce point.
- Mais alors..? C'est bien mes bronches et mes poumons qui apparaissaient sur l'écran ?
- Oui, bien sûr… Ce n'était pas un film. Je ne sais pas, j'avoue ne pas comprendre… Peut-être une question de métabolisme: vous éliminez régulièrement les résidus nocifs. Vous inhalez la fumée ?
- Oui. Sans aucun doute, pas jusqu'au fond du tréfonds des poumons, mais j'inhale la fumée, oui.
- Eh bien "mystère"… Je suis une scientifique, je ne crois que ce que je vois et vous avez les bronches et les poumons d'un non-fumeur. Mais je vais noter ce que vous dites dans le rapport. La tumeur est là, cependant. Vous allez encore subir un scanner et une biopsie. On verra les résultats et on comparera.
Je les remercie et les complimente. "J'appréhendais un peu, mais vous êtes des nanas super. Je n'ai pratiquement rien senti et vous voir bosser est un réel plaisir". A mon âge - elles sont quand même nettement plus jeunes que moi - je me sens le droit de dire affectueusement "nanas". Elles sentent bien qu'il n'y a, dans ma bouche, aucune connotation offensante ou négative dans ce terme plutôt familier. Quand même un poil macho, d'accord. A mon sens, il reflète plutôt une forme de pudeur amicale. Il permet de souligner la différence d'âge tout en étant galant sans draguer. Je tiens à ma position d'ancêtre peu impressionnable. Mes yeux doivent exprimer mon admiration, bien réelle. Mon appréciation. Elles le sentent bien, ne s'offusquent pas.
"Vous êtes gentil tout plein ! Ah ! Si tous les patients étaient comme vous !". Elles éclatent de rire. Compliment pour compliment sur un mode simple et sympa.
Dix minutes plus tard, le transporteur est de retour. Il ramasse quelques documents que lui tend la radiologue, me réinstalle sur mon lit et retour à la chambre. Je suis un peu pensif. C'est bien normal, je crois. Le "nodule" est devenu "tumeur", j'ai bien noté la différence. Du coup, je ne prête guère attention aux gens que nous croisons et à leurs airs de sympathie attristée. Le scanner, c'est pour cette après-midi. Heure non précisée.
J'enfile un pantalon d'été, un de ces fendards plein de poches, mes confortables sandales marocaines – celles qui donnent le sentiment de marcher pieds nus – mon peignoir bleu d'hôpital par-dessus la longue chemise blanche typique elle aussi. Le tout donne un look un peu spécial. Ainsi, je me sens moins "malade" et je garde un sentiment de liberté. Je n'ai pas l'air strandardisé du patient lambda. Je file à la cafète sans prévenir personne. Deux croissants, un petit pain au chocolat, une tranche de tarte aux pommes, un café. Faut pas se laisser aller ! Après ça, Une Gitane… Et je commence à réfléchir grave de chez grave…
"Des bronches, des poumons "non-fumeur". C'est bien ce qu'elles ont dit: "non-fumeur". Il y a quelque chose qui cloche. D'où vient-elle, la tumeur dans ce cas ?"
Je réintègre la chambre et l'une des infirmières me remonte gentiment les bretelles. "De nouveau en vadrouille ? Vous êtes incorrigible ! Vous auriez au moins pu nous dire où vous alliez. Le scanner est prévu pour 16 heures environ, restez en chambre maintenant ! Promis ?".
- Mouais promis… Je me réjouis de connaître la suite…".
Le scanner, c'est un drôle d'engin. Nombre de gens font état de crises d'angoisse et de claustrophobie rien qu'à l'idée de passer dans ce tunnel qui vous photographie sous forme de tranches de saucisson. Ce n'est pas si impressionnant.
D'abord, on vous fait boire ou on vous injecte – c'est moins désagréable qu'avaler un liquide au goût assez infect – un produit de contraste. C'est toujours réconfortant de penser qu'un truc chimique va vous faire apparaître plus net sur les images. Pensez-y pour vos prochaines photos de vacances, ça vous fera les marques de bronzage bien nettes. Ensuite on vous installe sur une planche étroite et juste capitonnée ce qu'il faut pour ne pas vous sentir sur une planche à bascule de sinistre mémoire, celle sur laquelle on attacha Louis XVI, Marie-Antoinette, Danton, Robespierre, Saint-Just et – ne venez pas me dire que la Justice divine n'existe pas ! - le Dr. Guillotin lui-même à l'avant-veille de les guillotiner. Ensuite, les minutes s'égrènent avec une lenteur désespérante. Vous avancez et reculez dans le tunnel blanchâtre, une sorte de gros cylindre à l'allure kitsch d'un décor de vieux film de science-fiction, au rythme d'une voix monocorde qui vous ordonne inlassablement "…retenez votre respiration… gardez l'air dans vos poumons… expirez… respirez normalement… retenez votre respiration… gardez l'air dans vos poumons…". Les opératrices et opérateurs de l'engin sont enfermés dans une cage en verre jouxtant l'appareil. Quand l'angle de vision le permet, vous pouvez les voir discuter entre eux. Parlent-ils de vous ? De votre intérieur ? De votre for intérieur ? De votre photogénie interne ? Du restaurant où ils iront dîner ce soir ? Des dernières coupes budgétaires ? De votre âme – elle est peut-être visible aussi, après tout, avec de pareilles merveilles techniques …? – De quoi parlent-ils ? Je me le demande. Quand l'examen prend fin et que vous demandez candidement "Alors ?", la réponse tombe comme une sentence: "On ne peut rien vous dire". C'est drôlement mystérieux, un scanner…
Il ne reste plus que la biopsie. C'est l'examen le plus désagréable et le plus comique. Le plus désagréable parce que les médecins, pressés, ont commencé avant que l'anesthésie locale ne produise ses effets. Il y a là un chirurgien et un radiologue. Un tireur et un pointeur. Comme à la pétanque… Le tireur oriente son aiguille en fonction des directives du pointeur. Cela donne a peu près ceci: "vas-y tout droit… maintenant légèrement sur la gauche… non, c'est trop… reviens en arrière… voilà… maintenant plus vers le haut et vers la gauche… ça vous fait mal, Monsieur…?… encore… à gauche… oui voilà… tout droit… tu y es presque… ça va, Monsieur…? encore un poil à droite… voilà… voilà… goal ! tire maintenant… comment ça rien ne vient…? reviens en arrière alors… maintenant un coup sec en avant… tire… voilà tire… c'est bon… tu as quelque chose…? tire encore un peu… qu'on ait assez… ça va, Monsieur…? c'est bientôt fini…".
Pauvre "nodule"… Il a dû bien souffrir et, en même temps, bien se marrer à les entendre jouer à leur partie de "tu brûles… non c'est tiède… là c'est froid… ça se réchauffe… oui ça brûle de nouveau…". Tant qu'on arrive à garder son humour et la tête froide, l'hôpital est finalement un endroit distrayant et amusant. Presque gai.
Les antibiotiques ont eu raison de la fièvre et de la pneumonie. Je commence gentiment à poser des jalons pour rentrer chez moi le week-end. Marchandages de souk. A l'hôpital, j'ai appris quelques règles comportementales de base. Il ne faut par exemple jamais dire "J'aimerais…". D'entrée, il faut commencer par "Je veux…" ou plus diplomatiquement par "Il me faut absolument…" ou encore plus simplement, poser l'équation comme un fait scientifiquement et médicalement indiscutable: "Je rentre ce week-end et je reviens dimanche soir." C'est le seul moyen de contourner la hiérarchie. Le jeune interne nodulologue me fuit comme la peste. Je le harcèle pire qu'un grand patron. "Alors ? Ces résultats d'examens, ça vient ?" ; "Alors Docteur ? Vous avez retrouvé les numéros de téléphone de vos collègues radiologues, biopseurs et scanneurs ?". Il me hait.
Le vendredi soir, il me livre l'info tant attendue avec un sourire méchant. Il lâche de façon fielleuse et sirop sans sucre: "C'est un carcinome anaplasique à petites cellules."
Je suis sûr qu'il s'attendait à me voir tomber dans les pommes. Surprise, je ne blêmis même pas, car j'ignore totalement ce qu'est un carcinome-machin-vous-avez-dit-comment-déjà, mon brave ?". Je note donc soigneusement cet enrichissement de mon vocabulaire médical personnel sur mon carnet de bonnes adresses. Je lui demande même de vérifier l'orthographe. Il me hait définitivement.
Il ne reste plus qu'à se connecter sur internet.
Taxi. Je n'ai demandé à personne de venir me chercher. Je suis préoccupé, c'est bien naturel. L'envie de m'informer à fond est augmentée par les silences des médecins. Ils n'aiment pas partager leur savoir, c'est une évidence. En tant que patient, "il faut faire confiance". Combien de fois, depuis juillet 2005, ai-je entendu cette formule creuse et vide de sens: "Faites-nous confiance…". "Confiance" pour quoi ? Confiance pour jouer avec vos produits chimiques dont vous ne mesurez même pas les effets réels ? Confiance pour bidouiller vos rayons ? Confiance pour alimenter ou modifier de façon risible vos statistiques ? Non merci. Je préfère ma confiance en moi et, s'il le faut vraiment, m'en aller sans votre précieuse assistance médicale.
Chapitre 2
Le taxi me dépose devant ma porte. Mon chien et mes chats sont là à m'attendre, comme avertis de mon arrivée. Annie, ma petite amie, les a gardés pendant mon absence. Je la remercie, nous échangeons quelques mots, des banalités. Je ne suis pas vraiment d'humeur sentimentale. Je m'en excuse. Elle connaît mon caractère ombrageux et renfermé quand je n'ai pas envie de parler. Elle fait la tronche, mais reviendra quand même dimanche soir. Quand je retournerai à l'hôpital pour la suite plus ou moins prévisible. Le "bilan", les "mesures urgentes à prendre", la chimio et la radiothérapie impérativement proposées, à n'en point douter. Avant, je veux en savoir un maximum. Paula, ma Gouvernante, a rempli le frigo de pizzas, de lasagnes, de plats prêts à réchauffer, de boissons fraîches. Il y a aussi du café en suffisance. Annie et Paula sont en ce moment les deux femmes de ma vie. Mes meilleurs amis ont toujours été des amies. "Tu es gentille, merci, je t'adore… je te donnerai des nouvelles lundi.". Je sais bien que j'ai tort de ne pas être plus démonstratif… j'essaie de rattraper ma maladresse. Mais bon… le nodule me préoccupe plus que les états d'âme d'Annie, juste à ce moment-là. Egoïsme masculin… d'accord… d'accord… Annie s'en va. Au bruit que fait la porte d'entrée en partant, elle n'est pas vraiment contente. Tant pis…
Mon chien ne veut pas quitter mes genoux. Les deux chats sont installés, hiératiques, à proximité immédiate de l'ordinateur. "Qu'est ce qu'il a en tête, le Vieux ?".
Je me connecte à internet. "Cancer du poumon", "carcinomes anaplasiques à petites cellules", "undifferentiated small cells carcinoma", "Lungekrebs"… Je passe ainsi en revue - après avoir trouvé les sites grâce à ces termes sur les moteurs de recherches - l'essentiel des infos publiées par des universités américaines, anglaises ou allemandes, des centres médicaux français… tout m'intéresse…
Les nouvelles ne sont pas très encourageantes. Je résume. Les cancers du poumon se subdivisent en quatre catégories principales:
· Les cancers épidermoïdes (35 – 40%)
· Les adénocarcinomes (25 – 35 %)
· Les cancers à grandes cellules (10 – 15 %)
· Les cancers à petites cellules (20 à 25 %)
J'apprends aussi que les carcinomes à petites cellules évoluent très rapidement et sont susceptibles de s'étendre très rapidement à d'autres organes. Tous les sites consultés sont unanimes sur un point: ils sont inopérables. Ils ont en effet la particularité de se mettre à métastaser dès qu'on les touche. Dans la plupart des cas, les chances de survie sont limitées à 6 mois sans chimio ni radio ; à 2 ans, maximum 3 avec chimio et radio. Punaise ! Ben… j'ai tiré le gros lot…
Ma mère est morte d'un cancer 20 ans plus tôt. Elle pesait 29 kilos la nuit où elle fut enfin libérée de son résidu de corps. Les six derniers mois, elle a vécu – ou plutôt existé – de façon quasi végétative. Médicalement parlant, elle vivait tant que son cœur envoyait encore de faibles pulsations à travers ce système désormais décharné et irrécupérable. Dans ce qui lui restait d'os, de muscles atrophiés et de tendons, elle était bourrée de morphine. Les oncologues voulaient absolument prolonger cette vie qui n'était plus qu'un concentré d'indicibles souffrances psychologiques et physiques. On aurait dit un sport, pour eux…
Pour moi jamais. Jamais ça.
Je refuse absolument cette éventualité. J'ai un fils de huit ans et je ne veux pas qu'il voie son père partir dans cet état. Ce genre d'images, dans un jeune cerveau, laisse des images épouvantables pour la vie.
Il aura de toute façon du chagrin: nous nous adorons. Qu'au moins il garde le souvenir d'un père solide jusqu'au bout. C'est important, l'image du père.
J'ai vaguement entendu parler d'une association d'aide au suicide. L'association Exit, en Suisse. Je la trouve sur le net, la contacte et m'inscris. Il y a une foule de conditions à remplir. Pas facile. Ils n'acceptent pas n'importe qui… ce sont des gens sérieux. Je recevrai les documents nécessaires par la Poste, à une adresse en Suisse. Ils sont discrets et n'exportent évidemment pas leurs services. Il y a aussi un délai de six mois avant de pouvoir faire appel à leur aide. Sans doute pour décourager les dépressifs… Six mois… ça doit aller… d'après ce que j'ai vu… je serai encore… disons présentable. Sans chimio… Et ainsi je pourrai au moins décider moi-même… choisir le moment… m'en aller sans stupide acharnement thérapeutique de la part des blouses blanches. Je cherche maintenant des solutions alternatives…
Il y en a. J'en suis d'ailleurs la preuve encore bien vivante et frétillante. Près de six ans après le diagnostic fatal…
Je ne suis bien sûr pas resté scotché à l'écran tout le week-end. Il faut aussi manger, boire un café, promener le chien, donner à manger aux chats, vivre comme avant, réfléchir tranquillement. Réfléchir…
ANASTASIA - Manuscrit "brut" - 1er jet (en réécriture) (2)
J'aime bien jouer aux échecs. Je ne suis pas un Maître, très loin de là. Il m'est cependant arrivé de jouer contre des types très calés. Des surdoués du damier. Jamais contre une femme, curieusement. Heureusement pour moi ! Je perds tous mes moyens face à une femme. Pensez à la fameuse partie qui opposait Steve McQueen à Faye Dunaway… L'Affaire Thomas Crown… le moment où elle joue avec le fou… le caresse… jamais la partie n'aurait pu aller plus loin… j'aurais bien voulu être à la place de Steve McQueen, quand même… Les surdoués sont à chaque fois capables de vous expliquer pourquoi vous avez perdu et surtout pourquoi eux, ils ont gagné. C'est ça qui est important pour eux. Pas pour moi. Pour moi, ce qui est important, c'est d'avoir joué et appris quelque chose sur mon adversaire. Ils vous rejouent toute la partie mentalement en apportant une explication genre "A ce moment, vous aviez votre reine en… et votre fou en… et c'est alors que vous auriez dû déplacer votre tour en…, parce que si vous ne le faisiez, je pouvais – comme dans la fameuse partie qui opposa Machinov à Trucwinski en 1924 à Moscou – déplacer mon pion en…, mettant par-là votre cheval au pied du mur et coinçant votre roi dans les toilettes. Et c'est exactement ce que j'ai fait ! Le même coup !".
Je n'aime pas jouer ainsi. C'est du par-cœur. Si un type a enregistré un million de parties et qu'il arrive à toutes les rejouer de mémoire, il y aura forcément un moment – en début de partie - où vous commettrez la même erreur que Trucwinski, vous savez la fameuse erreur qu'il fit en laissant sa reine seule avec le fou ! Non, ce que j'aime, moi, c'est anticiper sans savoir. Prévoir ou au moins essayer de prévoir les coups de l'adversaire. Préparer l'esquive. Esquiver. Monter une attaque. Attaquer ailleurs, là où il ne m'attend peut-être pas. Le bluffer. Gagner du temps. Le déstabiliser. Le démoraliser. Ce n'est qu'un jeu. Je n'y accorde pas une très grande importance. Dans la vie, c'est pareil. On gagne souvent en ne respectant pas les règles communément admises.
Anastasia
Je vais faire de même avec ma tumeur. D'abord, je vais lui donner un autre nom que "nodule", "carcinome" ou "tumeur" (= "tu meurs…", c'est déjà archi con, comme dénomination). Je vais lui donner un vrai nom. Lui donner une personnalité. La faire vivre, puisqu'elle a décidé, elle, de me faire crever. Rira bien qui rira le dernier… "A la base, c'est déjà une conne…", me dis-je. "Si elle gagne, elle se retrouve au crématoire avec moi… pas très fute-fute, la "tu-meurs"…". C'est vite trouvé: à partir des mots "anaplasique" et "métastase", j'invente "Anastasia". C'est joli comme nom… Anastasia… ça fait princesse russe... artiste… pseudonyme de stripeuse pour notaires ou banquiers privés friqués… Anastasia… vraie salope… cheap girl. Anastasia… le nom est trouvé. Il faut lui construire une personnalité, aussi… Anastasia, sale pute… Ne vous y trompez pas: j'aime beaucoup les putes… Elles valent toutes les psys et toutes les assistantes sociales… Hommage à Grisélidis Réal en passant. Je ne l'ai pas connue, mais c'est aux femmes de sa trempe que je pense quand j'utilise le mot "pute" avec affection et amitié. "Pute", c'est un mot comme "con"… Selon le contexte ou l'intonation, il désigne une fille marrante et rusée ou une salope vénale et sans âme. C'est selon… Moi je connais des putes sympas… des filles qui font ce métier par plaisir ou en tout cas sans déplaisir. Et dites… laissez tomber cet air pincé… Dans la Bible… le doux euphémisme pour "pute"… hein ? "La femme adultère"… Marie-Madeleine est une sainte. Sainte Marie-Madeleine. Je la vénère et je vénère toutes les femmes et toutes les filles comme elle. Bénie soit elle et béni soit son nom. Mais Anastasia, elle… c'est un sale pute… une vraie merde. Des merdes, on en trouve dans tous les milieux, dans tous les métiers… aussi parmi les putes. Voilà… Anastasia… ta personnalité est définie…
Anastasia, putain de parasite… A partir de maintenant, à partir de cet instant… je n'ai plus qu'un seule envie, qu'une seule idée, qu'un seul objectif: te baiser. A mort.
Réfléchir encore…
Si j'ai des poumons de non-fumeur, le tabac ne peut pas être à l'origine de mon cancer. Alors dans ce cas…? Quelle cause ou quelles causes ? La pollution ? Le 4 x 4 de ma voisine ? Tchernobyl ? Les colorants dans la Bolognese ? Les agents conservateurs dans le dentifrice ? Le réchauffement de la planète ? Les essais atomiques à Mururumora-où-ça-déjà-en-Polynésie-française ? Les harengs à la dioxine de la Baltique ? Le dernier pétard que j'ai fumé ? La vodka finlandaise ? Le whisky de moins de 12 ans d'âge ? Le Beaujolais Nouveau ? Le Bordeaux d'Algérie ? La fondue savoyarde ?
"Si ma tante en avait, ce serait mon oncle et si mon oncle en était, ce serait une tante". Je ne suis pas plus avancé. Toutes les hypothèses sont permises… Pour les toubibs, évidemment, ce sera le tabac. Hors des clichés et des idées reçues, point de salut. J'aurais beau leur citer mon Oncle Henri qui a fumé jusqu'à 90 ans avant de poser sa clope et de partir sans bruit, ils me répondront "Aaaah, mon bon Monsieur ! C'est l'exception qui confirme la règle". Ben voyons. Notez à ce propos que le terme "docteur", en français, vient de l'adjectif comparatif latin "doctor", de "doctus" ("savant"). Donc "doctor" signifie en réalité – "celui qui sait mieux". En anglais, "celui qui sait mieux" se dit "better knowing", en allemand "besserwissend", en danois "bedrevidende". C'est plutôt péjoratif, "celui qui sait mieux…", dans les autres langues que je parle… Cet adjectif est d'ailleurs souvent suivi du substantif "idiot" dans ces mêmes langues. C'est plutôt synonyme de "connard arrogant", en fait. Je préfère "toubib", finalement. "Savant", en arabe. C'est plus familier, mais plus respectueux en somme… Ou "blouse blanche"… pourquoi pas "blouse blanche", après tout ? A l'intérieur de la blouse, il y a un mec comme vous et moi. Il bouffe, il boit, il chie, il pisse, il a des angoisses, des émotions et il lui arrive d'être con. Ça c'est total scientifiquement inattaquable…. Et on peut vérifier de visu.
Quand je rencontre un médecin, je m'efforce encore de trouver l'homme sous la blouse blanche. J'ai la nostalgie des vieux médecins de famille. Ceux qui connaissaient l'arrière-grand-mère aussi bien que le petit dernier. Qui savaient poser un diagnostic en un clin d'œil et administrer des remèdes tout simples. Bien plus efficaces que ceux portant des étiquettes de grands laboratoires cotés en bourse… Des tisanes digestives pour l'aïeule et bien plus de bisous pour le bébé. Les gens ont besoin qu'on s'intéresse à leurs bobos. Les antibios, l'utrasonographie et la gestion programmée du temps ont tué la médecine à visage humain. A l'hôpital, les patients vivent chaque jour cette cruelle démonstration: il y a déshumanisation de la Médecine. Le jeune interne qui m'a glissé "carcinome anaplasique à petites cellules" d'un air méchant faisait finalement preuve d'humanité. Il exprimait un sentiment négatif – largement mérité, entre nous soit dit ! - envers ma personne. En se comportant ainsi, il redevenait un homme sous la blouse blanche, paradoxalement. Les jours de visite du Grand Manitou du Service, escorté d'une armée de médecins-adjoints, médecins-assistants, internes et étudiants des deux sexes et d'une infirmière poussant le caddie à diagnostics et pronostics en fin de peloton – chacune et chacun passant à la moulinette des questions du Big Boss – c'est à mourir de rire, question comportements humains. Il y a celles et ceux qui veulent absolument étaler leur science, celles et ceux qui, timides, essaient de se planquer derrière les autres pour ne pas passer à la Question, celles et ceux qui se font rabrouer comme des gamins en classe enfantine et qui, tout penauds, doivent reconnaître publiquement leur ignorance, et il y a enfin l'infirmière, apparemment très affairée par ses dossiers suspendus mais très au courant de l'état de chaque patient – elle est d'ailleurs la seule - qui semble penser tout haut "Qu'est-ce qu'ils sont cons ! Mais qu'est-ce qu'ils sont cons !". Ambiance cotillons. Et soudain, soudain la terreur collective ! Le Number One jette un regard à un cas qui lui semble intéressant et lui demande directement "Comment vous sentez-vous ?". Suspense total. Dix à douze paires d'yeux angoissés fixent le malade, exorcisent mentalement la réponse maladroite ou malvenue, la réponse accusatrice style "Ben le docteur a dit que j'allais pas bien…". Malheur ! C'est "Le docteur est content des résultats…" ou "Le docteur juge mon état excellent malgré ceci ou cela…" qu'il faut répondre, imbécile ! Le Professeur peut alors poser un regard condescendant sur l'équipe – car tous sont concernés par cette vision positive de l'avenir médical de M. Durand-Martin (nom que le Grand Patron a vite noté mentalement en le découvrant inscrit au pied du lit) - et énoncer un jugement absolu comme "Très bien, très bien… Monsieur Durand-Martin, je note en effet de réels progrès.". Soulagement général. Ces visites sont une sorte de révélateur psychologique de toutes les blouses blanches. J'adore ! Il n'y a qu'au zoo qu'on peut s'amuser autant. En observant les babouins ou les chimpanzés. Mêmes règles, mêmes codes, mêmes comportements et mêmes hiérarchies.
Mais… j'y pense… je n'y ai même pas eu droit, cette fois-ci, moi, à la Grande Visite ! Même pas eu la possibilité de bien jouer au con et dire "Ben, le docteur a d'abord parlé d'un nodule qui est ensuite devenu une tumeur qui est elle-même devenue un carcinome anaplasique à petites cellules… et je commence à vaguement m'inquiéter… vous pensez que c'est grave, Monsieur le Professeur ?". Oh putain ! J'en ai raté une, là ! Merde ! Je me rattraperai…
Le week-end passe bien trop vite. J'ai à peine eu le temps d'étudier tout ce que j'ai pu trouver sur les médecines parallèles et les traitements alternatifs. Juste pris des notes, enregistré quelques sites parmi les Favoris, établi une liste de bouquins à lire… Je n'ai encore rien dit à personne. J'attends d'avoir au moins l'avis d'un chef de clinique. Le carabin boutonneux a sans doute dit la vérité, mais… on se prend toujours à espérer autre chose… une erreur de diagnostic… une confusion dans les analyses… une mauvaise interprétation des radios… que sais-je ?
Annie revient pour les chats et le chien.
- Tout va bien ?
- Oui, merci. Tout va bien, t'es chou… Et… excuse-moi… j'avais pas la tête à… Ça ira mieux quand je rentrerai pour de bon… mercredi… après-midi ou soir, je ne sais pas encore.
- Comment tu peux savoir !?
- Je le sais… tu verras. La fièvre est loin, ils m'ont laissé rentrer ce week-end… juste quelques contrôles… j'imagine, enfin… et je pourrai rentrer. T'inquiète pas. On bouffe ensemble mercredi soir, si tu veux… Tu veux bien ? Sois un amour… pas de questions…
- Il y a quelque chose qui ne va pas… je le sens… tu me caches quelque chose…
Je l'interromps.
- … non-non arrête… tout va bien. Je t'assure…
Les femmes ont le don certain de deviner ce qu'il ne faut pas quand il ne faut pas. Comment font-elles ? Après, c'est mélasse pour s'en sortir. Une seule solution: la fuite. Même Napoléon savait ça.
- Mercredi soir… Fais-toi belle. J'aurais envie de sortir, de rire… Promis ? Je t'aime…
Elle fond. Juste pour un instant. J'ai gagné un tout petit répit. Rien de mieux. Les femmes n'abandonnent jamais, quand elles ont une question en tête. Et elles gagnent toujours, à la fin.
Chapitre 3
Retourner à l'hôpital après un week-end chez soi, c'est aussi gai que réintégrer la caserne après une longue perme. Les copains ronflent, l'infirmière est aussi aimable qu'un adjudant-chef, le café a un goût de chaussettes sales. Mercredi. J'ai dit mercredi. Je rentrerai mercredi. C'est décidé et ça me regonfle le moral. Un peu de Reiki pour la route et je m'endors comme un bébé.
Diane à six heures, comme d'hab'. Température, tension. L'infirmière de nuit s'éclipse. Bruit de roulettes. L'infirmière des prises de sang.
- Monsieur Blondesen ?
- Oui, ici…
- Bonjour, prise de sang... Bras gauche ou bras droit ?
- Bonjour… m'est égal… comme vous voudrez…
- Oh les jolis tatouages ! Je ne vais pas les abîmer au moins ?
- Ils en ont vu d'autres… ça risque pas…
J'ai les deux bras tatoués des poignets aux épaules. A chaque prise de sang, c'est le même refrain. Les infirmières doivent piquer soit dans une plante tropicale, soit… dans mon groupe sanguin tatoué à la saignée du coude droit. Elles ont toujours peur de laisser une marque. C'est délicat de leur part. Ils sont bien pratiques, mes tatouages. Souvenirs d'une jeunesse un peu aventureuse. Les premiers, sur les épaules, ont été faits à Copenhague, Nyhavn 17, par Ole Hansen – "Tatoueur des Rois et Roi des Tatoueurs". Les autres, le long des bras, par Søren Kempf, son daupin. Ole était un personnage extraordinaire. Au cours de sa longue carrière il a tatoué notre roi Frédéric IX, notamment, et nombre de têtes couronnées en Europe. D'où son titre. Il s'en allé tatouer les anges, en rigolant comme toujours. Søren est devenu un excellent ami. Nous sommes restés en contact. Ses fils sont eux aussi devenus tatoueurs, une dynastie. Ils se sont établis à Hambourg.
J'ai une tête de garçon très sage, sérieux et réfléchi. Les tatouages sont en contradiction totale avec cette image. Du coup, les gens qui les voient ne savent absolument plus comment me classer. Voyou incognito ? Militaire ? Marin ? Aventurier ? Repris de justice ? Les toubibs, du bas en haut de la hiérarchie, ça leur impose le respect… n'empêche. "Un mec tatoué comme ça, va savoir… des fois qu'il aurait l'idée de te soulever par la cravate ou le stéthoscope…". C'est con, Hein ? La chemise de l'hôpital fait apparaître les bras nus… Je ne frime pas. Les tatouages, ils sont surtout à l'intérieur. Helge, mon parrain, avait le nom de sa femme Lis tatoué sur un drapeau traversant un petit cœur. Ça a commencé comme ça… Le jeune singe imite le vieux qu'il admire et respecte. J'avais le nom de ma première femme tatoué de la même manière. Je l'ai fait enlever ou plutôt recouvrir par un autre, un phénix. Avec le nom de mon premier fils en bandeau. Il a échappé à la mort quelques années plus tard. Un vrai miracle. Un phénix… Sa mère, je préfèrerais ne pas m'en souvenir. Mais un tatouage, qu'on le veuille ou non, c'est à vie…
Le temps de me raser, de prendre une douche et le petit-déjeuner, un toubib – un vrai – se pointe. Matinal, le toubib.
- Monsieur Blondesen ?
- Oui, c'est moi…
- Bonjour, je suis le docteur Mohamed El Toubib, assistant de Monsieur le Professeur Duchose du Service d'Oncologie.
Bien sûr qu'il ne s'appelait pas "Mohamed El Toubib", mais il avait une tête à s'appeler ainsi. Alors je l'appelle comme ça dans mes souvenirs et n'allez pas chercher du racisme dans cette formulation, les tarés du politiquement correct. Je m'appelle "Blondesen" et je rigole comme vous quand j'entends une bonne blague sur les blondes. Elles sont pourtant profondément racistes à la base. "Ah…? Mais je connais des blondes trèèès intelligentes…". Allez vous faire empaffer ! Moi, je connais des Juifs, des Arabes, des Africains, des Chinois, des Japonais, des Coréens, des Indiens, des métisses de toutes races en veux-tu en voilà très intelligents aussi.
Ce sont tous des mammifères, classés parmi les primates supérieurs et parmi les primates supérieurs, il y a une armée de cons. De toutes races, couleurs et dimensions, d'accord ? Alors blancs, noirs, bronzés, jaunes, rouges, bleus, verts ou tatoués, lâchez-moi sur ce point-là. Nous sommes des êtres humains. Point à la ligne.
Il devait être marocain ou tunisien, Mohamed. Poli, déférent, attentionné, limite obséquieux. Respectueux de son Grand Patron, en tous cas.
- Comment vous sentez-vous ?
- Bien merci et vous ?
Tout de suite déstabilisé, Mohamed. Les patients n'ont pas à prendre des nouvelles de la santé du médecin. Ils doivent exposer leurs bobos, le médecin doit les écouter d'un air attentif et proposer des solutions adéquates. C'est de toute évidence ce qu'on lui a appris.
- Euh… Bon, boooon… heu… heu… je veux dire… très bien… euh…
- Très bien. Que puis-je faire pour vous, Docteur ?
Là, il ne sait plus où se mettre ni comment. Il s'attendait à tout sauf à ça. Il se racle la gorge, se gratouille un peu le menton et m'annonce avec un sourire de commerçant de souk – je reviens de vacances à Agadir, là, juste avant la pneumonie… j'ai noté les mimiques et les gestuelles en passant – "Nous allons procéder à une chimiothérapie et à une radiothérapie."
Je le regarde comme s'il venait de la planète Mars. J'ai dû hausser les sourcils jusqu'au sommet du front. A l'intérieur, je suis liquéfié de rire.
- Ah bon ? "Nous" ? Vous et votre Professeur Duchose ? Vous pensez que ça va vous faire du bien ?
Mohamed esquisse une sorte de sourire. Ce n'est pas vraiment un sourire. Plutôt une grimace apitoyée. Comme quand je proposais 10% du prix demandé au marchand de fausses Rolex, de boîtes sculptées ou de poignards berbères. Mes passages au souk me reviennent en mémoire. Les Marocains sont d'une extrême gentillesse et d'une grande courtoisie. Sérieux. J'ai vite compris, là-bas, qu'il faut négocier dur pour se faire respecter, lâcher du lest au bon moment, se mettre d'accord quand chaque partie a trouvé son intérêt. C'est une lueur subite dans le regard du marchand, après la mine apitoyée, qui donne le juste prix. On y arrive étape par étape. Puis sourires, poignées de main et thé à la menthe. J'ai adoré le Maroc et les Marocains. Ils ont à la fois le sens des affaires et du service.
Mohamed n'ose pas me regarder comme une sorte d'enfant attardé – les tatouages… - mais je vois bien que ça bouillonne sous sa tignasse. Il décide de prendre un air doctoralement triste. L'air "compassion professionnelle", disons.
- Soyons sérieux, Monsieur Blondesen. Vous avez le sens de l'humour, c'est très bien. Mais il ne faut pas plaisanter avec ces choses-là…
- Mais je ne plaisante pas le moins du monde, Docteur. Si vous dites "Nous" et que vous me parlez de chimiothérapie et de radiothérapie, je dois logiquement comprendre que le Professeur Duchose et vous-même allez entreprendre ce type de traitements. Je vous souhaite sincèrement bon courage… il en faut, vous savez… les gens en meurent… enfin ceux que j'ai vu suivre ce genre de traitements…
Je peux affirmer que le Docteur Mohamed El Toubib n'a jamais, mais alors jamais, rencontré un patient comme moi. Il est suffoqué. Je lui aurais appris qu'il y avait du porc dans le dernier couscous qu'il a mangé, il n'aurait pas fait une autre tête.
Dans la chambre, les retardataires font leur toilette aux lavabos. Deux infirmières assistent les plus faibles. Ils se font qui raser, qui laver le dos, installés dans les vieux fauteuils à hauts dossiers munis de roulettes, derrière des rideaux oranges. On entend les dialogues habituels. "Vous arrivez à vous brosser les dents tout seul, Monsieur Vecchio ?", le grognement qui répond. "Où avez-vous donc mis votre peigne, monsieur Capelli ? Je vous mets un peu d'eau de Cologne ? Votre femme a dit qu'elle viendrait aujourd'hui" – les premiers petits bruits de la vie quotidienne, à l'hôpital. C'est souvent touchant, la patience et la dévotion des infirmières devant la misère de certains patients incapables de reproduire les gestes les plus simples. Ce brouhaha du matin a progressivement fait place à un pesant et curieux silence. Tout le monde a senti la gêne du Docteur El Toubib devant ce patient réfractaire et ironique. Ancien officier, j'ai la voix qui porte loin. Mohamed est en effet très mal à l'aise. C'est un homme qui n'a pas l'habitude ni le goût des confrontations. Un soumis de nature. Là il est tout partagé entre la mission confiée par son grand chef et l'attitude hostile du gibier. Il fait une dernière tentative maladroite. "Mais Monsieur Blondesen, c'est pour vous soigner… vous faire du bien… vous guérir…". J'éclate de rire. Le silence est maintenant complet, dans la chambre. Tout me monde écoute, sans en avoir l'air.
- Me soigner ? Me faire du bien ? Me guérir ? Je vais vous expliquer, Docteur… La chimio, c'est comme une bombe atomique pour éliminer un champignon. Un gros champignon pour bouffer un petit. Le gros champignon, il fait pas dans la dentelle. Il ravage tout ce que les globules blancs ont raté. C'est… c'est comme installer un super système immunitaire pour pallier aux carences du système immunitaire d'origine. Mais seulement voilà… Il y a un gros hic… il fait tellement bien son boulot, le super système artificiel, qu'il démolit même les globules blancs, les plaquettes, les globules rouges et tout ce qui assure le fonctionnement du système d'origine en temps normal. Les cheveux tombent, les ongles se fissurent, le patient dégueule tripes et boyaux, il chie des scories et il bave de la fiente de crapaud…
La tronche de Mohamed, l'attention du public me mettent en verve… J'ai vu les effets de la chimio sur ma propre mère… sur des amis atteints du cancer… côlon… poumons… ganglions… sein… c'était pas beau… franchement pas… Oh oui, il y a des cas où ça marche. Bien sûr… Mais on ne sait pas pourquoi ni comment. Ça m'enlève toute envie de tenter le coup. La mort ne me fait pas peur. La façon de mourir, j'ai des préférences… Je continue mon show…
- La tumeur, elle… elle se marre, figurez-vous ! Elle a ses propres systèmes immunitaires… Elle fait semblant de régresser pour mieux se reconstruire un peu partout… elle fait comme un champignon, justement. Elle doit avoir une sorte de mycélium. Le premier champignon diminue et vous criez victoire. Pendant ce temps, cinq, dix, vingt autres petits champignons se forment ailleurs. Ce que vous appelez les métastases... ils se baladent partout et comme ils veulent maintenant, ces nouveaux petits champignons… Pas un globule blanc pour les arrêter: votre chimio les a tous bousillés. Pour compléter le tableau, vous bombardez les restes de la première tumeur avec des rayons. Là, vous me faites penser à ces militaires et à ces politiciens véreux qui osent parler de "frappes chirurgicales" dans les pays actuellement en guerre. Ils donnent ainsi à l'opinion publique – toujours prête à gober n'importe quoi… comme vos patients ordinaires, d'ailleurs… – l'impression qu'ils balancent des bombes "propres". Des bombes qui ne toucheraient que les méchants d'en face… épargnant proprement femmes, enfants et vieillards. Mon cul ! A long terme, ces munitions à l'uranium appauvri tuent même les pauvres cons – pilotes, artilleurs et soldats de la logistique – qui touchent à ces saletés. Ils obéissent aux ordres, les malheureux. Petits soldats disciplinés, ils subiront les effets de ces "frappes chirurgicales" magnifiques et parfaitement ciblées bien plus tard, croyez-moi. La guerre en Yougoslavie et "Tempête du Désert" ont eu quelques conséquences malheureuses sur les vaillants soldats des bonnes causes... La presse est très discrète, à ce sujet... Il arrive aussi qu'ils confondent un bunker de l'État-major ennemi avec un Centre de la Croix-Rouge ou un hôpital. "Regrettable erreur des services de Renseignement, cela ne se reproduira plus…", s'excuse alors un quelconque porte-parole galonné. On peut lire, voir ou entendre ces propos rassurants dans la presse bien-pensante. Air navré du présentateur du Journal de 20 heures qui enchaîne ensuite, avec le sourire, "Football maintenant…". La guerre propre n'est pas pour demain, Docteur, la guerre n'a jamais été autre chose qu'une odieuse et monstrueuse saloperie: mentir d'un côté, massacrer de l'autre et faire un maximum de fric, voilà les principes fondamentaux de toute bonne guerre, pour les dirigeants. Il n'y a pas de bons sentiments, dans ces boucheries héroïques. La chimio et les rayons "propres" ne sont pas pour demain non plus, vous avez encore de sacrés progrès à faire... Alors, avec ou sans votre permission, je mourrai quant à moi sans assistance médicale. Proprement et naturellement.
Mohamed abandonne. Je lui ai gâché sa journée. Il sort de la chambre tête basse. J'ai ruiné sa foi. Il me fait penser à ces vendeurs qui ne croient plus aux produits qu'ils vendent. Ces gens-là sont foutus pour la hiérarchie. Ils ne sauront plus jamais faire l'article.
Les infirmières me regardent curieusement. Un patient ose un "Vous êtes quand même gonflé, Blondesen…". Je lui fais un clin d'œil. "Ouais… Mais j'ai raison. Et la tarte aux pommes de la cafète me fera plus de bien que leurs "tu-vas-en-chier"-thérapies… A toute', je me casse. Pas d'objection, Mesdames ? ". Les infirmières ne mouftent pas. Elles savent que si je ne suis pas en train de bouquiner sur mon lit, je suis en train d'observer l'univers médical et les humains qui le composent à la cafète. Électron libre.
L'après-midi, visite de routine du chef de clinique et de quelques autres blouse blanches. Le carabin boutonneux est là aussi. Il a l'air péteux. Le carcinome anaplasique à petites cellules ne m'a pas psychologiquement anéanti comme il l'espérait sans doute. Le chef de clinique, lui a l'air plutôt perplexe, mais pour d'autres raisons. Pas vraiment médicales. Je dérange, c'est évident. Un patient qui ne veut pas de la potion administrativement et réglementairement prévue, c'est un facteur de désordre… ça met en danger tout le système. Il essaie mollement de me raisonner. Il sent bien qu'il n'a aucune chance, mais je représente tout de même une sorte de menace pour son itinéraire personnel à lui, un accroc dans la carrière espérée.
Pour gagner du temps, il consulte pensivement le dossier que lui a tendu l'infirmière en charge du caddie.
- Alors… Il paraît… j'ai entendu… que vous ne voulez vraiment pas… mais qu'est-ce qu'on va faire de vous, Monsieur Blondesen ?
- J'ai une suggestion, Docteur ! Si rien ne s'y oppose, je rentre chez moi. Plus de fièvre, plus d'infection, n'est-ce pas ? Le cancer, c'est mon problème, maintenant.
- Vous verrez la suite avec votre médecin traitant ? C'est le Docteur… euh… mais il n'est pas cancérologue, votre médecin traitant… il vous faudrait voir la suite avec un spécialiste… nous pouvons vous en recommander un… enfin vous recommander vous à un spécialiste plutôt…
Il s'emmêle dans les cheminements hiérarchiques, du coup. Je l'emmerde, c'est évident. Il faut qu'il me trouve une bonne sortie, administrativement parlant. Une sortie qui ne puisse pas nuire à sa carrière. Moi je ne veux pas l'embêter. Il a ses soucis professionnels, bien plus importants que mon avenir médical, ce jeune homme. Je comprends. Il décide de gagner du temps. Le cas est trop inhabituel, décidément.
- Nous verrons demain, pour votre sortie. Il y a encore quelques points à régler…
- Mercredi ?
- Mouis… On va encore vous faire une dernière prise de sang. Juste vérifier qu'il n'y a vraiment plus d'infection, que la pneumonie est bien maîtrisée… Le reste, ça va ? Vous vous sentez en forme ?
- Plutôt, oui…
Le "Plutôt, oui…" ne concerne pas ma forme physique, mais ma détermination. Il comprend bien que je ne céderai pas.
- Bon… On vous dira demain, d'accord ?
Je sens que je vais gagner. Annie peut réserver sa soirée de mercredi… Le soir, je m'isole pour pratiquer mon Reiki. J'applique à Anastasia la stratégie que j'ai décidée. Je la visualise et je lui parle mentalement. Dans l'immédiat, ma priorité est d'échapper aux solutions toutes faites préconisées par le Système. Par l'Hôpital. La nuit passe tranquillement. Le mardi matin, je pense aux quelques coups de fil qu'il me faut maintenant passer. Avec prudence et diplomatie. La famille, les amis, celles et ceux qui doivent savoir, mais le moins de monde possible. Le cancer, c'est comme la lèpre ou la peste: les gens ont des réactions émotionnelles disproportionnées, j'ai pu le voir dans d'autres cas. Il suffit de voir la bobine spontanément atterrée que font les gens quand quelqu'un dit "X a le cancer." C'est comme dire "X est déjà mort.". Films, romans et médias nous ont conditionnés en ce sens.
Mardi après-midi, surprise… Je suis en train de bouquiner, attendant la visite du jour et la confirmation du départ pour le lendemain quand ils arrivent au pas de charge.
ANASTASIA - Manuscrit "brut" - 1er jet (en réécriture) (3)
Le Professeur Duchose – il ne peut s'agir que de lui - flanqué de deux blouses blanches féminines et suivi d'un Mohamed tout petit et largement en retrait, déboulent dans la chambre. La description et les réflexions que je livre prennent quelques lignes, mais le temps est par nature élastique. Tout s'est réellement passé en quelques petites minutes. Mes réflexions de départ spontanées, l'espace de nanosecondes: c'est le cerveau reptilien, le plus animal, qui décrit.
Duchose, si je me réfère à la hiérarchie des gorilles, c'est un dos argenté. Mais chez lui, c'est les tempes qui sont argentées. C'est un humain, quand même, rigolons pas… Le mâle dominant dans toute sa splendeur. Il arrive comme King Kong, balayant tout un univers invisible sur son passage. Vous pouvez l'imaginer traversant New York, pulvérisant d'une chiquenaude des gratte-ciel par dizaines, aucun obstacle ne peut l'arrêter. Il fonce sur moi. Les deux femelles ont de la peine à suivre. L'une est médecin, sa blouse est déboutonnée ; l'autre infirmière-chef ou en tout cas gradée, sa blouse est impeccablement fermée et ajustée. Ces codes vestimentaires sont importants pour indiquer la place de chacune et de chacun dans la hiérarchie. La blouse blanche médecin est plutôt gironde. Longs cheveux bruns, yeux de braise, poitrine agressive, un pétard à réveiller les morts, grand potentiel extra-médical… un million d'indicibles fantasmes pas convenables du tout me traversent la tête… La blouse blanche infirmière, le genre Miss Ratched dans Vol au-dessus d'un Nid de Coucou. Belle femme, mais regard glacial. Total soumise à son idole: Duchose. Sa façon de le regarder ne trompe pas: ses yeux passent de l'iceberg à la glace pistache dégoulinante en une fraction de seconde. Elle doit avoir lu tout Barbara Cartland. J'imagine bien une photo d'elle-même avec le Big Boss sur sa table de nuit. Une photo prise lors de la dernière fête de Noël ou lors du grand dîner qui suivit le dernier Congrès International d'Oncologie où elle l'accompagna exceptionnellement. Une photo religieusement mise en valeur dans un beau cadre en argent. Avec des dorures pour faire chic. Et dans le tiroir, un de ces trucs rigolos à piles pour effacer les rides du cou... hum... et en tous cas rêver bien plus fort ... Oh que c'est bon !... oui... oui... encore.. oh ! oui ! oui ! mon amour… mon amour…encore ! encore !… flûte… plus de piles… Mohamed, comme je l'ai dit, il est tout en retrait, s'attendant au pire, prêt à fuir.
Le Professeur Duchose est sûrement un oncologue de grande valeur. Mais il était fortement grippé les jours où la Faculté a organisé des cours facultatifs de psychologie comportementale et d'éthologie, il n'a pas lu "Le Singe Nu" de Desmond Morris, pas même les manuels de savoir-vivre de la baronne Nadine de Rothschild et il n'a jamais entendu parler de Konrad Lorenz. Mauvais points pour lui.
Il se plante devant mon lit et pose ses mains sur la bordure. Ses yeux expriment colère et frustration, pas l'ombre d'un sourire sur ce beau visage patricien. D'une voix où perce la plus vive réprobation, il me fusille d'un "Alors ? On ne veut faire ni chimio, ni radiothérapie ?"