Carl et Marian… Lui et moi, on se connaît depuis la fin des années soixante-dix. On s'est réveillés – sans doute un lendemain de cuite - dans une agence de pub à Copenhague, l'une des Top Five de la capitale, à l'époque. Meilleures créations, meilleures idées, meilleurs résultats, meilleur revenu par employé(e), meilleurs billings, meilleur turnover, meilleur income, meilleur outcome, meilleur cash-flow, meilleure cantine, meilleur café… Question chiffres, je n'ai jamais rien compris… je n'insisterais donc pas lourdement dans ce domaine. Question création et créativité, je m'y connais un peu mieux. Elle était en tout cas en tête de peloton sur ces plans-là. Une telle agence est composée d'une parfaite équipe de cinglés et de groupies dévouées, c'est un MUST… Le secret d'un tel cocktail, c'est 10% de C.E.O*., C.F.O*. – sachant jongler avec les chiffres et les concepts comme personne devant des clients hallucinés - et divers autres C*…, soit 20% d'excellents vendeurs – également appelés Account Directors, Chief Account Executives (au moins trois ans d'ancienneté sans cirrhose), Senior Account Executives (dès 30 ans) ou Account Executives (débutants) qui ne craignent pas d'affronter les lubies et les colères de créatifs plus caractériels les uns que les autres ; 20% d'assistantes névrosées et prêtes à sucer n'importe qui et n'importe quoi pour avancer d'un cran ou toucher un bonus (également appelées Assistant Account Executives ou Junior Account Executives pour les meilleurs coups) ; 10% de jeunes (moins de 25 ans) secrétaires ultrapétantes du pétard, prêtes à tout et même à travailler dur pour être nommées assistantes, également appelées Assistant to Assistant Account Executive, voire Executive Secretary to the Account Director, pour les plus zélées et les plus dégourdies ; 20% de fonctionnaires malveillants et complexés à la production et aux médias, toujours disposés à médire de tout le monde et à toucher des commissions au noir (des gens néanmoins fort utiles et même indispensables pour connaître les dernières mises à jour des ouvrages de référence indispensables à la vie en agence: Who sucks Who, Who sucks Best, Who sucks Where and When et Who Makes The Best Coffee, bref les dépositaires des meilleures adresses d'assistantes et de secrétaires ultrapétantes du pétard) ; enfin les créatifs, dont les titres vont de Executive Creative Director à Intergalactic Creative Director – généralement d'anciens Art Directors ou Copywriters dont l'alcool, la coke, le shit et deux ou trois pensions alimentaires à verser ne sont pas venus à bout - en passant par Art Director, Junior Art Director, Visualizer, à Copywriter. Ces derniers forment avec les Art Directors ce que l'on pourrait qualifier de béton créatif de l'agence. Ils sont payés grassement, mais juste pas assez pour leur donner l'ambition- dans la phase ultime de leur carrière - de passer à l'étape salariale supérieure et relativement éphémère, celle où le travail consiste à motiver les galériens d'en bas – donc les Art Directors et les Copywriters - (vous me suivez toujours …? Je sais que c'est un peu compliqué…) et à vendre leurs idées (en s'attribuant les meilleures) de génies encore méconnus aux C.E.O. et autres C…., et notamment aux clients. Bref devenir Creative Director à leur tour et sombrer ainsi derechef dans l'alcool, la drogue ou la dépression. C'est pourquoi la moyenne d'âge est toujours très basse, dans les excellentes agences: il est impossible de vieillir normalement dans pareil environnement.

*Chief Executive Officer, *Chief Financial Officer, *Chief quelque chose ou n'importe quoi, et assez con pour y croire.

Carl et moi sommes donc devenus d'inséparables potes, génies méconnus que nous étions déjà à l'époque, dans un tel environnement. Il était Art Director et moi Copywriter. Nous avons tous deux joyeusement nagé dans l'alcool, les pétards et les filles, et nous sommes encore vivants aujourd'hui. Des survivants… Je rigole, mais nombre de nos collègues de l'époque sucent en ce moment même – et je ne pense pas qu'aux assistantes dévouées dont je caricature le portrait plus haut - les pissenlits par la racine. Depuis bientôt trente ans, nous échangeons dessins et textes délirants sur le monde, la vie, les femmes, la pub, les éléphants roses, les oies blanches, les nègres, les rois, les reines, les people, les Juifs, les Arabes, les Présidents, les terroristes, la photo, les gouvernants, les gouvernés, l'art moderne, les blancs, les rouges, les noirs, le blanc, le rouge, le whisky, le cognac, la B.D., les jaunes, les blouses blanches, la pêche à la truite, le cinéma, la distillation de l'akvavit, les putes, la pêche aux harengs, Foxie (son chien), Doggie (mon chien, mais vous la connaissez déjà), la faim dans le monde (un des rares sujets que nous traitons sérieusement avec le racisme de toutes couleurs et contre toutes couleurs, la xénophobie, l'antisémitisme, la connerie de la Droite et de la Gauche, les conneries de droite et de gauche, l'intolérance et le fanatisme), les tsunamis, les cours d'atterrissage en Arabie Saoudite, l'esprit d'équipe, l'interdiction de la publicité pour les sous-vêtements sexy en Afghanistan, la préparation d'un steak de morse avec de la graisse de phoque, le Beaujolais Nouveau, la bière danoise, le chocolat suisse, les montres thaïlandaises, les horloges solaires, les mérites comparés de la corne de caribou canadien et de la corne d'élan suédois (puissants aphrodisiaques s'il en est !), la cornemuse, le corned-beef et deux ou trois autres sujets d'intérêt général ou particulier qui ne vous regardent pas et que je m'interdirais dès lors de citer.

Quand je les appelés pour leur expliquer la situation… "… cancer du poumon…ouais… shit…" et leur demander si par hasard… s'ils avaient le temps… s'ils pourraient éventuellement… bottin… renseignements téléphoniques… sous "Herboristeries ou Médecines Naturelles"… "phytothérapie"… ipe roxo ou pau d'arco… Carl m'a juste dit "Attends, j'ai mieux…"

Dix ou quinze minutes plus tard environ, je recevais cette recommandation impérative "Débarrasse-toi de cette merde et que ça saute !" et ce dessin sur mon fax…

"…hmmm, c'est malin !", j'éclate de rire au téléphone. Carl se bidonne comme toujours quand son trait a dégouliné d'humour noir. Il retrouve péniblement son sérieux. Rire de tout, c'est sa façon à lui d'être pudique. "Hé ? Tu plaisantais pas ? T'as vraiment un cancer du poumon ?". Quand on a pris l'habitude de rire des pires événements, comme c'est souvent notre cas, il est souvent ardu de faire la part du vrai et du faux. Lui et moi, nous ne sommes pas très branchés mélo et nous pratiquons une telle surenchère dans les idées horribles que peuvent nous inspirer certains faits qu'il n'est pas toujours évident de s'y retrouver. Même pour nous.

-         Sérieux… c'est vrai. C'est pour ça que je vous demande si vous pouvez me trouver de l'ipe roxo au Danemark. D'après ce que j'ai pu voir sur le net, ça existe sous forme de thé et de gélules. Faut voir…

-         hon… hon… et tu peux pas simplement te faire opérer…?… enlever ce truc… ?

-         Tu ne m'écoutes pas, abruti !

-         Si ! Si ! Je t'écoute ! Marian a déjà noté… si… ! si… ! comment tu écris ça…? "i-p-e- et r-o-x-o… avec un "x" comme dans "sexe"…? Il se remet à rire et hurle à sa femme "Marian ! Tu notes, oui…? qu'est-ce que tu attends… !? "i-p-e … r-o-… non pas sexe !… "x"… oui… et – o." Mini-scène conjugale, ils sont coutumiers du fait, ils s'aiment comme ça. De disputes pour rire en réconciliations provisoires. La réponse fait vibrer mon propre téléphone… "T'as fini de me crier après ? Je ne suis pas sourde ! Et je suis pas ta secrétaire ! Non mais ! Comment t'as dit déjà ? je note… Voilà, tu vois… on a noté.

-         Merci. Non c'est apparemment un genre de tumeur qui ne s'opère pas, c'est ce que les toubibs m'ont dit – j'ai même un certificat médical, figure-toi… "Tumeur du poumon inopérable", c'est écrit… - et j'ai eu confirmation sur le net. Si on les touche, elles métastasent tout de suite. Elles sont pas seulement malignes, elles deviennent carrément odieuses si on les contrarie… oui, comme mon ex-… hé ! hé ! Chimio et radio, c'est hors de question, je ne veux pas de ces saloperies. Alors j'essaie autre chose.

-         Tu fais toujours ton "abracadabra-machin", là ..? Carl entend le Reiki. Ces trucs pas très catholiques lui inspirent une sainte frousse, mais jamais il ne l'avouerait.

-         Oui, bien sûr. Je vais jeter un mauvais sort à la tumeur et elle va se casser une jambe… tu verras !

Et nous voilà repartis dans le rire… J'ai encore juste le temps de lui expliquer qu'il ne faudra plus jamais parler de tumeur, ce n'est pas gentil, mais qu'il faudra l'appeler Anastasia, parce que c'est bien plus convenable pour une jeune fille… "Attends… je te passe Marian… elle veut te parler…" Marian… fais pas attention… il déconne complètement… il a donné un nom à sa tumeur… il est…" (…) "Oui, Per ? Ecoute-moi bien… il te faut boire du jus de betteraves rouges… un verre tous les jours… tu as un mixer…? tu les passes au mixer et tu récoltes le jus… et je vais t'envoyer une recette de thé… il y a des tisaneries ou des maisons de thé… des droguistes…?… dans le pays de sauvages où tu vis ? –( pour eux, tout ce qui se trouve au sud de Roskilde n'appartient pas encore à la civilisation…) - … tu en boiras un litre par jour… tu me promets, hein ? Tu as bien raison de donner un nom à ta tumeur et d'en faire une personne – ferme-la, Carl ! -  Raah ! on ne peut jamais placer un mot, avec lui… - comme ça, tu sais contre qui tu te bats… "Non, je ne suis pas une sorcière et Per n'est pas un sorcier… espèce de (la décence m'interdit de traduire…)… il ne comprendra jamais rien à rien… je te le repasse…" (…) "hon… hon… alors la sorcière va te faire boire du thé ? Quelle horreur…" Carl et Marian considèrent avec indulgence que la France est un pays moyennement civilisé, parce qu'on y trouve du vin rouge – ils aiment beaucoup le vin rouge – et ce vin rouge français est vendu au Danemark dans des boîtes en carton – comme le lait – ou en fer-blanc – comme la bière… et ça fait d'ailleurs longtemps que j'ai renoncé à leur expliquer que j'ai l'eau courante, l'électricité, le gaz et le chauffage au fuel là où j'habite.

-         hé ! hé ! ça a la même couleur que ton pinard, le jus de betteraves rouges…

-         Oui, mais pas le même goût… beuârk… les betteraves rouges, c'est pour mettre sur le leverpostej – un pâté de viande danois – vous êtes vraiment tarés, tous les deux… "Tu vas voir si je suis tarée !" Marian intervient d'une voix musclée dans la conversation…

Quand nous nous parlons par téléphone, c'est toujours ainsi. Une conversation à trois avec deux combinés. Moi j'ai l'habitude, mais pour vous qui me lisez, je conçois que c'est un peu plus difficile à suivre…

Pour le thé, pas de problème. Marian m'a envoyé ses dosages de diverses herbes par fax et j'ai pu commander la mixture dans une herboristerie. "Ce mélange a un effet stimulant et tonifiant sur l'organisme", m'avait-elle précisé. C'est toujours bon à prendre. Surtout si l'on considère que – n'ayant aucune idée de la quantité que cela pouvait représenter, j'ai répondu "Ben… euh… qu'est-ce qu'on va dire… 500g …? vous pensez que ça suffira...?". J'aurais dû me méfier de la mine réjouie de l'herboriste… Il avait le genre de tête que doit faire un joaillier si vous lui commandez un fleuve de diamants… sourire jusque dans la couronne de rares cheveux poussant loin au-dessus de ses oreilles… courbettes jusqu'à la sortie du magasin… "Revenez nous voir souvent, Monseigneur… vous serez toujours le bienvenu… nous sommes vos dévoués esclaves… commandez, payez et nous obéirons…", tout ça… quoi. J'ai eu de quoi boire plus de dix litres par jour pendant au moins deux ans. Question stimulus et tonus, rien à dire… Annie venait d'ailleurs régulièrement assurer le stimulus et vérifier le tonus du récipient… Ah ! Ces complicités entre femmes qui ne se connaissent même pas, je vous dis… Toute mon idée étant de nettoyer mon organisme et de renforcer mon immunité, eaux minérales, thés divers et thé vert coulèrent d'abondance. En ce qui concerne le jus de betteraves, il y avait un hic… Depuis tout môme, j'ai toujours détesté les betteraves rouges sur le leverpostej…elles tachent et font tache. La seule idée de passer une betterave rouge au mixer et de devoir nettoyer toute la cuisine après me donnait des envies d'aller me cacher derrière le canapé du salon… Marian est une femme de caractère obstiné. Elle téléphonait en moyenne tous les deux jours pour s'assurer que je buvais en suffisance et pour savoir – grande question… – si j'avais trouvé des betteraves rouges dans "ce pays de sauvages". Je craque et j'avoue tout: pendant bien trois mois, j'ai réussi à lui faire croire que j'avais cherché partout – du SuperFood Megastore aux foires à la brocante en passant par les épiceries chinoises, africaines et hindoues: niet ! Betteraves rouges introuvables et réponses unanimes: "Betteraves rouges connais pas".

"C'est impossible !", éclata-t-elle un jour (ou un soir… ou un matin… mon téléphone ne se souvient pas et ne parlerait même pas sous la torture). "Tu te fous de moi !", continua-t-elle, péremptoire. "T'es aussi con, stupide, borné et entêté que Carl !", me complimenta-t-elle. Rien que de repenser à mes hennissements de rire… que les voisins turcs du 7ème étage vinrent se plaindre que leur cheval réveillait leurs chèvres à eux… à près de deux mille kilomètres de distance… me remplit encore de joie hilare aujourd'hui. Le téléphone, tout de même, quelle belle invention… Par gain de paix, je fis cependant l'acquisition d'un paquet de betteraves rouges emballées sous vide avec leur liquide amyotique d'origine. Après presque deux mois de mon mixer est en panne… ; la lame de mon mixer est nase… ; les lames de mixers sont en rupture de stocks ; Pia est venue m'emprunter mon mixer quand elle a appris que j'avais enfin trouvé une nouvelle lame… ; j'ai oublié de payer ma note d'électricité… ;  panne de courant générale…, Marian finit par abandonner grâce à cette subtile question: "Euh écoute… il devait y avoir un petit trou dans l'emballage… oui, insignifiant comme tout… mais je ne me souviens plus de ce que tu avais recommandé… c'est la partie avec les moisissures blanches ou celle avec les champignons genre roquefort préhistorique, qu'il faut passer dans le mixer ?". J'échappai à la cure de betteraves rouges et Anastasia à une mort assurément prématurée et horrible. Je serais d'ailleurs bien incapable de vous dire, hormis leur couleur assassine qui peut à priori les rendre suspectes d'avoir nombre de mauvaises intentions, en quoi les betteraves seraient cancéricides. Marian ne m'en a jamais voulu.

Carl, de son côté, je pense que ça l'avait fait gamberger grave, cette idée de donner un nom à une tumeur. Anastasia… Je pouvais presque entendre les réflexions qui avaient agité sa matière grise pendant qu'il dessinait spontanément le portrait de l'avenante demoiselle (ou plutôt sa façon d'imaginer ma façon de l'imaginer…). Nous partageons en effet, lui et moi, une espèce de façon de penser osmotique. Quand nous travaillons ensemble sur une idée – cela nous arrive encore – nous arrivons à la visualiser en deux coups de fil et un, maximum deux fax. Le résultat est toujours, mais alors à chaque fois… toujours extraordinairement… parfaitement… extrêmement… non, restons modestes… circulez, y a rien à voir.

"On donne un nom à son chien et à son chat – ça sûrement - à son canari ou à sa perruche – c'est bien naturel si on ne veut pas les confondre avec le sifflet de la bouilloire – à son perroquet ou à son merle des Indes – ne serait-ce que pour pouvoir nommément l'insulter… "Ta gueule Alfred ! C'est pas le plombier !" - peut-être même à son poisson rouge – remarque… ça doit pas servir à grand-chose… il doit être sourdingue, dans son bocal… muet en tous cas… au mieux, il émet une bulle quand il ouvre la bouche – à son cheval… - hon… hon… comme ça on a une chance de lire son nom sur la liste des invités de la Princesse Anne dans la loge royale de Sa très Gracieuse Majesté au Derby d'Epsom – à son âne…  - si on a la chance d'avoir un frère jumeau ou la malchance de voir double à la sortie d'un bar à Mexico… "A la casa, Burro… je suis saoul comme un âne… c'est toi qui conduis…" – à un dromadaire… et pourquoi pas ? - Le Coran autorise-t-il les vrais bons croyants à donner un nom à leurs dromadaires préférés ? Il y a aussi des courses de dromadaires… "Hop ! Djamil ! J'ai misé un million de barils sur toi !" – à une orque ou un dauphin – "Sauvez Flipper et Willy ! Les grands requins blancs de Hollywood ont reniflé une odeur de dollars !" – oui bon… mais à une tumeur…? L'est vraiment cinglé… Il dit qu'il lui "parle" avec son abracadabra-truc… de longs fils… les cheveux, bien sûr… et c'est une emmerdeuse… toutes les emmerdeuses ont un gros cul… une chieuse… toutes les chieuses font constamment la gueule… c'est leur vocation, faire chier… méchante… vilaine… grotesque… gros tas… pas une gueule à rigoler franchement… des cheveux longs… sales… un gros cul… et puis… une tumeur… c'est rond… enfin… ça devrait… "Marian ? Il reste un fond de vin rouge !? – "Je suis pas ta bonne !" – "Je suis en train d'écrire à Pjær…" – "A Per ou à Pierre ? – "A Pjære, si tu préfères… respecte son conflit d'identité…! hon ! hon ! hon !  Personne sait comment il s'appelle vraiment… !" – "T'es con…!" – "Je sais… mais il reste du vin rouge ?" – "T'as qu'à aller regarder toi-même !" – "hon ! hon ! hon ! viens voir ce que je suis en train de lui préparer… si tu m'apportes pas un verre, je lui envoie un dessin de toi…" – "Carl, t'es insupportable aujourd'hui !" – "Merci, ma petite chérie… tiens…? Il restait du beaujolais…? – "Andouille ! Je le bois avec toi…" – "Je t'aime…" – "Moi aussi je t'aime…" – "Voilà… je crois que c'est bon…" – "Fais voir ? Non !? Tu ne vas pas lui envoyer ça !?" – "Si… c'est Anastasia… comment tu trouves ?" – "T'es fou… vous êtes fous tous les deux, mais je t'aime et je vous adore tous les deux parce que vous êtes fous !"…

Et c'est ainsi qu'Anastasia arriva par fax…


Chapitre 11

Profondes inspirations… expirations lentes et de plus en plus contrôlées… mains croisées sur le cœur… les pulsations ralentissent… mes mains deviennent chaudes… se décroisent… tracent de curieux symboles… mon mental se dissocie du corps…  je pars… je vais rendre visite à celles et ceux qui m'ont demandé de l'aide… petits bobos… gros bobos… vous n'avez pas besoin de savoir … elles et eux sentent et savent que je viens… cela ne peut en aucun cas faire de mal… uniquement du bien… du bien… le Bien… éliminer le Mal… l'amour ne connaît pas de frontières… puis je reviens chez moi… en moi…

-         Bonjour Anastasia… tu ne m'attendais pas…

-         Non. Tu ne préviens jamais !

-         hé ! hé ! Tu joues les grandes offensées ?

-         Tu pourrais au moins m'avertir… que je me prépare…

-         Te préparer ? Tu veux rire ? Prépare-toi à mourir, c'est tout ce que tu as à préparer ! Tiens… J'ai une nouveauté pour toi, ce soir. Je suis devenu coiffeur pour dames !

-         Coiffeur pour dames ?

-         Oui, un ami m'a envoyé ton portrait… enfin… ce qu'il croit être ton portrait. Dans l'idée, je dois dire que c'est assez ressemblant… la réalité, c'est autre chose, bien sûr. Tu es juste un amas de cellules anarchiques et malsaines… une putain d'erreur de mon cerveau…

-         En effet… c'est lui qui m'a invitée…

-         C'est vrai. Tu es… une matérialisation d'un tas de mauvaises choses que j'avais dans mes pensées: des souvenirs de trahisons, des déceptions énormes, des chagrins… Mais ce portrait m'a donné une idée… tu as besoin d'une bonne coupe de cheveux… ils sont hirsutes et dégueulasses… on va arranger ça… tiens… regarde… cette belle touffe qui a l'air de se diriger ver l'aorte… regarde… regarde bien… elle fond…

Dans mon esprit, mes yeux s'illuminent vers l'intérieur… une lumière éblouissante pénètre dans le poumon malade… se fixe sur le point que j'ai déterminé… et les longs fils se retirent instantanément vers Anastasia… brûlés… se recroquevillant comme des cheveux touchés par une flamme… sans espoir de repousse… Anastasia est amputée d'une partie de ses attaches… les restes de fils sont absorbés par l'organisme… massacrés et dissous…

-         Tu vois ? Efficace, hein ? Oh excuse-moi… ça ne te rend pas vraiment plus jolie… même pas regardable, à vrai dire… moche tu es et moche tu resteras… jusqu'à la fin… jusqu'à ce que tu n'aies plus un seul cheveu… c'est pour toi, rien que pour toi, cette nouvelle radio-chimio un peu spéciale… les rayons sont de moi et la chimio… compliments du Brésil… ! Aucune cellule saine ne sera bouffée, pas même effleurée… aucune… tu reçois ce traitement de faveur en exclusivité ! C'est pour toi, rien que pour toi !

-         Salaud !

-         Salaud ? Tu n'es finalement que le résultat abominable d'un mauvais fonctionnement de mon mental. Mais c'est ce même mental qui te déconstruira… J'ai compris… Maintenant, il n'y a plus de failles dans le système de sécurité, il s'organise même puissamment pour te détruire… puisqu'il a commis l'erreur de te laisser entrer…

Je rends une visite de courtoisie à Anastasia ainsi chaque jour. Parfois à heure fixe, parfois par surprise… il n'y a qu'une seule règle: pas de règles…

Mon équipe de football brésilienne m'a procuré de l'ipe roxo nature sous plusieurs formes. Un gros morceau d'écorce, des copeaux, de la sciure. l'ipe roxo est une essence dure comme du fer, très difficile à découper. Le morceau d'écorce, je l'ai gardé en souvenir. Il est presque impossible de le morceler. Pour préparer l'infusion, je fais bouillir quelques grammes de copeaux ou de sciure dans de l'eau durant une trentaine de minutes, puis je filtre le liquide brunâtre obtenu. Le goût est parfaitement infect. Il faut ajouter au moins deux cuillerées de miel pour en atténuer la bizarre et désagréable saveur.

Carl et Marian ont eux aussi trouvé de l'ipe roxo au Danemark. En thé, il ressemble à la sciure brésilienne, en mieux raffiné ; l'odeur et le goût sont parfaitement identiques au produit naturel. Et aussi en gélules. C'est nettement plus agréable de le prendre de cette façon. Deux gélules matin, midi et soir. J'en ai régulièrement concommé ainsi pendant six mois, jusqu'au prochain rendez-vous chez Miguel. Il m'a envoyé faire une radio des poumons – face et profil – dans une clinique spécialisée avant la consultation.  Quand j'entre, les radios sont clipsées sur un écran à verre dépoli, à côté des radios de l'hôpital. Pour pouvoir comparer.

-         Ta tumeur a diminué, il n'y a pas de doute… elle a bel et bien diminué…

-         Fais voir…

A l'intérieur, je jubile, mais je ne laisse rien paraître. Lui non plus, d'ailleurs. Je l'observe du coin de l'œil. C'est très important, observer un médecin qui vous observe… c'est là qu'on lit le mieux les diagnostics. Miguel a l'air à la fois incrédule et perplexe. Et heureux aussi, ça assurément. Il a un petit sourire que je ne lui connaissais pas. Un peu gêné. Un sourire d'ami, cependant. Il efface le regard hésitant du médecin confronté à un cas inhabituel.

-         Bien… eh bien on va continuer comme ça. Tu as arrêté de fumer ?

-         Non… j'ai réduit ma consommation, mais pas arrêté. Je ne crois pas que j'arrêterai.

-         Tu devrais…

-         Oui, je sais que je devrais. Je me sentirais sans doute mieux physiquement. Mais pas mentalement. Ce cancer ne vient pas de mes Gitanes, ni de mes pétards ou havanes occasionnels. Tu n'étais pas là lors de la pneumoscopie, moi si. Et je me souviens encore de la tronche de la radiologue quand j'ai dit que je fumais deux paquets par jour. "Impossible !", cri du cœur, dis donc… En continuant, je fais chier tous ceux qui associent cancer du poumon et tabac. J'arrêterai sans doute quand j'aurai éliminé cette saloperie de tumeur, pas avant. On verra ça plus tard…

-         C'est toi qui sais… moi je le dis pour ton bien…

-         Je sais Miguel, mais on est dans un trip philosophique, là. Rien à voir avec la médecine. Tu as raison, médicalement parlant. Pour le cœur aussi, pour tout le système cardio-vasculaire, ce serait mieux. Moi j'ai raison sur d'autres plans. Si j'arrêtais maintenant, je reconnaîtrais implicitement et inconsciemment la responsabilité de mes clopes et ça je refuse, tout net. Je suis né pour faire des pieds de nez… hérédité chargée...

Je ne lui ai jamais parlé de mon parrain, il ne peut évidemment pas comprendre ce souriant aspect héréditaire. Je vois Helge rigoler, me faire un de ses clins d'œil facétieux. Il hausse les épaules, un peu désolé quand même. Je crois que ça le rassurerait, si j'arrêtais. Je correspondrais mieux aux normes. Je suis sûr que quand j'aurai tourné les talons, il téléphonera ou prendra contact avec quelques confrères pour discuter du cas. Miguel est un homme sérieux et méticuleux. Il voudra savoir s'il y a d'autres cas connus de régression d'un carcinome anaplasique à petites cellules. On fixe un nouveau rendez-vous. On se reverra ainsi, approximativement de six mois en six mois, jusqu'en été 2003.

Anastasia diminue, change de forme, tout à coup elle se met à grandir – une poussée subite et, je l'avoue, inquiétante. Mais pas décourageante. Je continue selon mon idée: Reiki et ipe roxo tous les jours, alimentation saine…

Ne vous méprenez pas: je ne prétends en aucune façon avoir découvert la solution miracle. Elle était la bonne pour moi. Le cancer, ça a des aspects éminemment personnels… Je vous raconte donc ce que j'ai vécu et ressenti, à ma façon. Les côtés drôles et les côtés sombres. Je ne force personne à suivre mon exemple, je n'ai pas de recommandations à faire, ni de recettes à donner: chacune et chacun est libre de son destin. L'important, je le crois, ce sont les mots que j'ai dits à Miguel en prenant congé ce jour-là. "Le mental, Miguel… le mental… c'est ça qui compte. Le reste c'est du pipeau…".

Juillet 2003. J'ai bien passé le cap des statistiques duchosiennes. Je devrais donc en principe être inhumé ou au moins incinéré depuis deux ans et demi. Merdalors, quel foutu patient indiscipliné et politiquement incorrect je suis…! Anastasia a bientôt trois ans… Un matin, je me réveille avec un goût salé dans la bouche. Du sang. Je suis seul, heureusement. Pas d'Annie dans les parages immédiats. Dans ces moments-là, une Annie, ça complique tout. "Mon Dieu ! Que faut-il faire…!? Qu'est-ce que je peux faire…!? Que va-t-on faire…!?". J'aurais sûrement répondu "Te taire.". Je suis un peu grognon. Dans mon genre… plutôt pas gentil, compréhensif, sympa, prêt à discuter, ouvert d'esprit, à l'écoute de l'autre machin-tout ça quand une femme complique à outrance des situations déjà pas simples au départ. Pas de panique. Je me brosse les dents, me rince bien la bouche, crache un coup dans le lavabo. Tout rouge. Café et Gitane. Sale goût, le café. Pas bonne, la Gitane. Encore un petit coup de lavabo pour s'assurer que tout va mal ? C'est goal. Tout rouge, de nouveau. Bon… téléphone et téléphones…

-         Miguel ? Je peux passer ? Oui… Tu les avertis…? Je passe après…

-         Allo ? La radiologie, s'il vous plaît… oui…? 14 heures ? Parfait… merci.

Quand j'arrive à la Clinique Générale de Radiologie, je suis reçu par un brave radiologue, le Docteur Mougeon. La soixantaine affable, le genre prêt à dire n'importe quoi pour rendre les patients heureux.

-         C'est pour la radio des poumons demandée par le Docteur Basqua, n'est-ce pas ?

-         Oui, Docteur, c'est ça… et j'attends les radios… je vais directement chez lui, après… donc… si on peut faire vite…

-         Vous avez un cancer ?

-         Oui, depuis trois ans, un carcinome anaplasique à petite cellules, poumon gauche, lobe supérieur…

Si quelqu'un avait versé un grand seau d'eau glacée - mais alors vraiment glacée ! - sur la tête du docteur Mougeon, il n'aurait pas réagi autrement. Il a eu une sorte de haut-le-corps et m'a regardé comme si je proférais une véritable absurdité genre "…l'eau du robinet est salée… si-si-si-vraiment… vous ne saviez pas…?".

-         Trois ans ? Une tumeur anaplasique à… vous êtes sûr...?

-         Absolument sûr, Docteur…

Je confesse que je savoure ce genre de moments… quand une blouse blanche voit toutes ses théories et connaissances remises en question d'un seul coup…

"Ne bougez plus… gardez l'air dans les poumons… "cla-cloc"… respirez…". Face et profil, comme d'hab'. Le Docteur Mougeon revient une quinzaine de minutes plus tard, l'air… l'air… je ne saurais vraiment pas vous dire quel air il avait vraiment. C'est peut-être moi qui projette mes sentiments du moment sur son visage. L'air comme… optimiste… étonné… l'air "j'ai jamais vu ça…" avec un sourire heureux. "C'est très bizarre", me dit-il, "… on dirait que la tumeur est morte… enfin… elle a l'air complètement nécrosée au centre, mais peut-être encore active sur le pourtour…". Je lui adresse un de mes sourires ironiques préférés, celui qui signifie "T'en verras d'autres et des plus jolies, Bonhomme, mais faut aller au Lido ou au Crazy…". Je réponds juste "Ah bon…? Elle tortille encore du gagne-pain…?". Riche journée pour le Docteur Mougeon. Il a vu une tumeur agonisante et un cancéreux frappadingue… J'embarque les radios en rigolant et me rends chez Miguel. C'est à deux pas.

Radios clipsées sur le verre dépoli, Miguel les regarde, les observe et me dit placidement "Tu as bien fait de m'avertir et de venir… je crois qu'il y a des décisions à prendre…". Je veux… Mais je veux d'abord qu'il m'explique le coup de la nécrose au centre. Morte ? Pas morte ? A l'agonie ? Je me pose quand même quelques questions. Je raconte la réaction du Docteur Mougeon, quand j'ai parlé du genre de tumeur et des trois ans… Miguel esquisse un rapide sourire, ce sont surtout ses yeux qui sourient. "Ah ? Il devrait apprendre à mieux dominer ses émotions…". Ce sera son seul commentaire, mais il est facile à décoder. "Tout va comme tu le voulais et tu nous as tous bien eus…". Le moment de me congratuler tout seul n'est cependant pas encore venu. Il y a en effet des décisions à prendre.

-         J'ai un certificat signé de ta main assurant que mon cancer est inopérable… Alors…? Qu'est-ce qu'on fait ? On attend qu'elle rende l'âme et arrête de pisser le sang ? Qu'elle meure tout à fait ? Mais après…? Elle va pourrir dans le poumon… Beuârk !

-         Non… c'est risqué, mais… ça vaut peut-être la peine de tenter le coup…

-         Tu veux dire opérer ?

-         Oui, on pourrait essayer de l'enlever, maintenant… et puis quand même… oui-oui, je sais, ne t'énerve pas… (j'imagine que j'avais déjà les sourcils en circonflexes majuscules…), mais quand même une légère chimio, après… réfléchis…

J'ai réfléchi longuement, très longuement. Je pense que j'ai bien dû réfléchir une seconde. Allons… ne chipotons pas… une seconde et 4 dixièmes…

-         On la vire, Miguel.

-         Comment, "on la vire ?"…

-         Principe du sac-poubelle. On ouvre, on ligature en-haut, au niveau des bronches, on sort le poumon avec cette saloperie dedans, on ferme le sac-poubelle et on vire le tout. Je ne veux pas me contenter de faire enlever un petit bout de poumon et risquer une récidive six mois plus tard un peu plus bas. On ouvre et on vire tout.

Ça doit être une Première, à voir la tête que fait Miguel. Il est visiblement partagé entre ses connaissances médicales acquises et l'envie de tenter quelque chose d'inédit… "puisque de toutes façons il ne fera jamais rien comme tout le monde…". Il semble séduit par mon raisonnement. Mais pas encore franchement enthousiaste. Il réfléchit un instant et me demande "Tu te souviens de Robertson ? Grand… un peu voûté… un peu timide… il était dans la même classe que moi (donc encore un "petit" pour moi le "grand"), il est en chirurgie thoracique. On va essayer de l'appeler…".

-         Oui bonjour… Docteur Basqua… serait-il possible de parler au Docteur Robertson… Pardon …? Oui… oui en "thoracique" ? James ? Salut, c'est Miguel… bien et toi… merci… tu te souviens de Blondesen ? Oui… (il m'adresse un clin d'œil amusé)… un peu foldingue, c'est ça… oui, c'est bien lui… j'aimerais te l'envoyer pour…

La mafia du Collège… il me fixe un rendez-vous pour le lendemain.

Les couloirs de l'hôpital sont interminables. Ils commencent nulle part et ils finissent à l'autre bout. Avec des lignes jaunes pour tourner en rond à angle droit. Mourir selon les normes communément admises, c'est tout un itinéraire très compliqué. Je mets une bonne dizaine de minutes à trouver le bureau du Dr. James Robertson – Chef de Clinique – Chirurgie Thoracique. C'est scotché sur la porte. Tout l'étage est en travaux. Des sacs de ciment, des carreaux, des fils électriques qui courent un peu partout, des ampoules nues, des échelles, des bâches en plastique… ça donne de l'ambiance. On est partis pour faire du neuf avec du vieux. James n'est pas encore là, moi je suis pile à l'heure. J'étais heureusement un tout petit peu en avance… juste le temps de compenser le retard provoqué par mon cheminement d'aveugle le long de lignes jaunes s'interrompant en beau milieu de couloir – "Travaux" – et reprenant ailleurs, dans un nouveau couloir - "Travaux" - aperçu du couloir – "Travaux" - où je me trouvais pour me mener par un autre couloir – "Travaux" - dans un couloir – "Travaux" - qui me ramène à mon point de départ: l'entrée de l'hôpital-labyrinthe. C'est sûrement la raison pour laquelle je ne fais rien comme tout le monde: je n'aime pas suivre des lignes jaunes qui ne mènent en effet qu'à l'autre bout de nulle part.

Derrière la porte entrouverte, je devine une secrétaire. Je frappe poliment et passe la tête. "Bonjour ! Le Docteur Robertson…?". La secrétaire lève le nez de son clavier et se retourne. On dirait un trold. Vous ne savez pas ce qu'est un trold ? Dans la mythologie scandinave, chez nous, ce sont des espèces de lutins qui vivent dans les forêts brumeuses et sombres, des petits nains malicieux et plutôt gentils, toujours prêts à faire des farces, à consoler les enfants tristes et à jouer de vilains tours aux grandes personnes stupides et méchantes. J'aime beaucoup les trolds. Bien sûr qu'ils existent ! Cette question…! Ils ont été de vrais amis quand j'étais gosse et comme je ne suis jamais devenu une grande personne… Et puis d'ailleurs, j'en ai un devant moi. Je l'appellerai "Mademoiselle Trold" pour la suite, d'accord ? Un peu de courtoisie, tout de même, j'ai l'air d'une grande personne alors il me faut parfois adopter de belles manières. Mademoiselle Trold n'a pas d'âge. Elle a entre 10 et 65 ans (l'âge approximatif de la retraite, mais elle ne prendra jamais sa retraite de trold). Elle n'est pas très grande, trois tailles en-dessous de la moyenne, je dirais. Elle a des cheveux tout courts, limite rasés, un centimètre à peine, façon skinhead. Je suis sûr qu'elle les teint en bleu, en vert, en rouge ou en rose, parfois… selon son humeur… quand elle a envie de s'enlaidir un peu plus. Elle fait sûrement ses teintures elle-même. Elle a de grosses oreilles décollées, mais ça… tous les trolds ont de grosses oreilles décollées. Elle porte de vilaines lunettes. Une grosse monture aux couleurs criardes dans laquelle sont sertis des verres épais comme des culs de bouteilles. Derrière la frontière de ces gros verres pétillent deux yeux lumineux d'intelligence, de gentillesse et de malice. Vous savez… il y a des gens comme ça… ils vous font passer toutes sortes de messages sans même le savoir, peut-être… Moi, j'aime bien lire les messages que m'envoient les gens. Mademoiselle Trold, à travers sont look, me dit "Je ne suis pas jolie, je le sais. Personne ne m'aime, personne ne m'a jamais aimée. C'est pour ça que je pleure toute seule, parfois… le soir… la nuit… le week-end quand personne ne me voit… Personne ne m'aime parce que je suis moche… alors je me rends encore plus moche. Comme ça, les gens n'auront plus rien à dire: je leur donne raison de ne pas m'aimer. Et puis c'est comme ça, et puis voilà, et puis na !". Comme je comprends son message et que je suis quand même un petit garçon bien élevé, surtout avec les trolds, je lui réponds spontanément "Je vous aime, moi !". Elle doit le voir dans mes yeux, dans mon regard et dans mon sourire. Elle comprend en tous cas tout de suite. Nous parlons la même langue, elle et moi: le langage des trolds. Si vous n'avez rien compris, alors allez faire un tour dans les forêts du Nord et demandez aux trolds qu'ils vous expliquent. Ne les cherchez pas vainement derrière les arbres: si vous avez le cœur pur, ce sont eux qui viendront à vous. Quand ils vous auront expliqué, vous serez une bien meilleure grande personne.

Le visage ingrat de Mademoiselle Trold s'illumine d'un coup. N'importe quelle femme peut devenir une princesse, si on la regarde comme une princesse. Alors si vous le voulez bien, nous passons de "Mademoiselle Trold" à "Princesse Trold". Elle m'invite à prendre place en attendant le Docteur Robertson. J'engage la conversation. Nous parlons de tout et de rien. De rien et de tout. De la pluie et du beau temps. Du beau temps et de la pluie. De son travail et de l'hôpital. De l'hôpital et de son travail. Je la fais rire avec mes observations surréalistes et mon humour décalé en totale contradiction avec mon air de monsieur convenable et sérieux. "Dites… Ce n'est pas trop pénible de travailler avec une armée de ponceuses et de perceuses qui vous jouent du Vivaldi toute la sainte journée ? Les Quatre Saisons version quatuor en béton fortissimo en tut-tut Majeur ? Ha ! Vous avez remarqué, vous aussi ? Le soleil était triste hier, il a pleuré toute la journée. Mais après, les nuages étaient tout brillants de propreté ! Dites… votre boulot… c'est tenir le registre des côtes sciées ou juste surveiller que Robertson les scie dans le bon sens ?". Elle comprend bien que j'ai moi aussi des côtés trold très prononcés. Quand James arrive, on est en pleine rigolade. Il n'a pas beaucoup changé. Juste les cheveux qui virent franchement au "Gris (futur) Professeur". Toujours le même air de s'inquiéter de rien tout en étant attentif à tout. Des yeux vifs et observateurs en même temps. Il a l'air un peu surpris par la nouvelle ambiance fous rires qui règne dans l'antichambre de son bureau de chef de clinique sérieux en attente de promotions. Je crois qu'il néglige parfois de faire rire la Princesse Trold. Peut-être tout obnubilé par la meilleure manière de scier les côtes en long exposée lors du récent Congrès de Chirurgie Thoracique à Laguiole, capitale des couteaux du même nom ? Ou par la meilleure façon de resculpter une cage thoracique, brillamment démontrée par le Professeur Jean-Paul Gaultier à Paris ? Il m'observe et me jauge aussi pendant nos "Salut-ça-va-ça-fait-longtemps-tu-as-des-nouvelles-de…-tu-te-souviens-de…" réciproques et bien sûr relatifs à notre fond commun: le Collège.

-         Bon… Miguel m'a expliqué… tu voudrais carrément qu'on t'enlève le poumon ?

-         Je ne "voudrais" pas… je veux… Je veux que tu ouvres, que tu prennes les deux poignées qui se trouvent au sommet du sac, que tu fasses un joli nœud bien serré, que tu sortes la poubelle sans rien renverser et enfin que tu fasses un point de couture élégant et solide au niveau supérieur des bronches, là où la poubelle était accrochée…

Robertson me regarde un peu ahuri. C'est le patient qui décide ce qu'il doit faire, maintenant ? Il n'ose pas me contrarier, toutefois: l'ascendant du "grand" sur le "petit". Hiérarchie…

-         Attends… attends… On ne peux pas faire ça aussi facilement ! D'abord… il faut que je sois absolument sûr que ta tumeur n'a pas métastasé… qu'il n'y a pas de nouveaux foyers… que c'est vraiment localisé… on devrait peut-être d'abord faire une petite chimio – oui-oui, Miguel m'a dit… - et voir après…

-        James… Chimio et compagnie, vous pouvez tous et une bonne fois pour toutes vous carrer cette idée dans l'oignon, clair ? D'accord pour tous les examens que tu voudras, ça me semble même très raisonnable. Tu vois que je suis un patient hautement coopératif et ouvert aux idées médicales teintées de bon sens. Et si ces examens montrent je suis clean partout ailleurs… eh bien tu ouvres, tu coupes, tu vires, tu couds, tu refermes et on va boire un café.

C'est dit sur un ton tellement naturel, net et autoritaire, sans le moindre autoritarisme cependant, que le Docteur Robertson, après avoir réfléchi quelques instants en essayant sans doute d'évaluer mon degré de détermination, appelle Princesse Trold. "Il faudrait organiser quelques rendez-vous pour Monsieur… radiologie… IRM… scintigraphie… scanner… os… cerveau… système digestif… prises de sang diverses… mesure de la capacité pulmonaire… électrocardiogramme…". La liste est longue, je ne me souviens pas de tout. En tout cas de quoi me cloner ou faire fabriquer une copie conforme en plastique à l'échelle 1:1 à l'usage des étudiants pour les cours d'anatomie et de cancérologie. "Bien Docteur, je m'en occupe…". Princesse Trold me demande "Vous pouvez revenir dans une demi-heure…?". James se lève, l'entrevue est terminée. "Ma secrétaire te fixera un nouveau rendez-vous et on pourra décider ce qu'on fait… à bientôt… il faut que je file… pas beaucoup de temps… le temps, ici aussi, c'est de l'argent…". On se quitte sur une poignée de mains d'Anciens.

Une demi-heure… passage presque obligé à la cafétéria… je retrouve l'ambiance habituelle… patients… récits d'anciens combattants… blouses blanches isolées derrière une invisible cloison de séparation… et quelques têtes connues qui me reconnaissent aussi. Ça fait toujours plaisir. Il y a la dame de la machine à cafés, une Auvergnate. Une rouquine souriante et sympa, toujours prête à rire. La jeune fille noire, une Antillaise d'après sont accent chantant, au kioske à journaux. De l'or partout, aux oreilles, autour du cou et des poignets, à presque tous les doigts. L'or, sur une peau noire, c'est magnifique. C'est comme un soleil de minuit. Un pétard tout rond, coulé à chaud dans les jeans et toujours cambré: il danse joyeusement même quand elle se tient immobile. Un sourire comme une rangée de perles sous les deux diamants noirs des yeux. Mamadou, l'homme à tout faire, sénégalais je pense. C'est lui qui nettoie les tables, vide et change les cendriers, embarque la vaisselle sale. Un bon gros toujours souriant, lui aussi. Une rangée de spots crevant d'optimisme et de bonne humeur par une nuit sans lune.

"Alors…? Comment va Madame l'Auvergnate…!? Eh bien tiens… Donnez-moi une eau minérale, s'il vous plaît… de la bonne ! Comme en Auvergne, le pays où les volcans font couler la vie au lieu de cracher le feu !". Et un éclat de rire, un ! "Bonjour Miss Africa ! Mais oui… je sais bien que vous êtes antillaise… mais "Miss Africa" vous va bien… ça sonne coloré… comme un feu d'artifices… comme vous ! Hé ! Ça me fait penser…combien de discos avez-vous incendiées, hier soir ?". Et un deuxième rire, deux ! "Bonjour Mamadou ! Vous allez bien ? Merci d'être là… sans vous… ce serait un bordel ici… vous êtes une fée du logis…!". La seule idée d'être une fée le plie en deux de rire. Il doit faire dans les 100 kilos. Et un troisième rire, géant, trois ! Avec Princesse Trold, ça me fait déjà quatre rires somptueux en une après-midi. Je suis riche !

Retour au bureau de James par les pointillés jaune. Maintenant que je connais le chemin, j'y suis en deux minutes. Princesse Trold me tend une liste. "Voilà tous vos rendez-vous. Le premier, demain matin à huit heures. Le dernier, mercredi… avec le Docteur Robertson… pour discuter les résultats. Sidéré. Ce petit bout de bonne femme a réussi, en un rien de temps, à secouer tout le monstre gelé d'inertie du monde hospitalier, à coordonner et placer tous les rendez-vous en seulement une demi-heure ! Quand je vous disais que c'est un trold… "Vous êtes… vous êtes fabuleuse et fantastique ! Merci mille fois !". Elle se détourne. Elle ne veut sûrement pas que je la voie rougir. Elle a ses pudeurs de trold. "Oh… ce n'est rien…". Magnifique Princesse Trold. J'ai eu bien raison, de l'aimer comme ça spontanément. L'amour donne en effet des ailes: à celles et ceux qui donnent et celles et ceux qui reçoivent.


Chapitre 12

Surprise. Quand j'arrive chez moi, Annie est en train de déballer un Himalaya de courses. "C'est moi qui prépare le dîner…!", me lance-t-elle sur un ton enjoué. Doggie ronge un superbe os tout frais, elle vient à peine me renifler. Les chattes s'empiffrent d'une boîte de thon. Elles feraient n'importe quoi pour une boîte de thon. Elles me renieraient pour une boîte de thon. Elles ne font même pas attention à mon arrivée, à cause de cette boîte de thon. "Traîtresse… tu as soudoyé la Garde…!". Annie m'arrive dessus, bras écartés du corps, un emballage d'œufs frais dans la main gauche, un de feta dans la main droite. Un baiser rapide et léger sur les lèvres et elle s'apprête à retourner à ses courses. Je la retiens par la taille. "Pas si vite… vérification… Halt ! Kontrolle…!". Je tire sur son décolleté et lorgne le contenu avec un air horriblement lubrique, "Ach ! Che le zavais ! Sie haben quélequeu chosse à téklarer !". Elle s'échappe en riant et répond "Oui… oui… j'ai quelque chose à déclarer, mais plus tard…".

Alerte rouge dans mes petits neurones sensibles à moi…

-         Je peux t'aider…?

-         Non, je m'occupe de tout, merci. Alors ? Ton rendez-vous ?

-         …hum… pas trop de folies, cette nuit, ma Chérie… je dois passer toute une série de tests et d'examens dès demain matin à huit heures…

-         Oh ?… je n'ai pas l'intention de te greffer la côte que nous vous avons empruntée… tu sais… il y a très longtemps… Adam… Ève… les origines…

-         Hmmmph… c'est malin… Il me faut quand même quelques heures de sommeil ! Imagine que… rien que les prises de sang… qu'ils me pompent plus de cinq litres… ou que… l'électrocardiogramme… plus de cœur… dis donc ! Tu l'auras anéanti ! D'amour ! D'amour… bien sûr ! Plus rien à mesurer ! Le cardiologue et les infirmières au chômage technique ! Tu ne vas tout de même pas prendre de tels risques !

-         Idiot…!

-         Oui ma Chérie…

-         Va te détendre… prendre une douche… un bain… regarder la télé… t'occuper… j'ai à faire… laisse-moi la cuisine…

-         Oui ma Chérie… euh… ma Chérie ?

-         Oui ?

-         J'ai peur tout seul… sous la douche… dans le bain…

-         Idiot !

-         Oui ma Chérie…

Un bisou dans le cou pendant qu'elle continue à s'affairer et il ne me reste plus qu'à abandonner la partie. Provisoirement. Qu'entendait-elle par "J'ai quelque chose à déclarer…" ? Annie est au courant pour l'opération… la possible pneumectomie… je lui ai raconté… elle n'a été étonnée ni par mon raisonnement, ni par ma décision. Elle a aussi compris le sens des tests et des analyses qu'il faut faire au préalable. Alors quelle "déclaration" ? Je réfléchis un moment, seul au salon. Doggie est toujours aussi occupée par son os. Elle le ronge méthodiquement, méticuleusement, ne fait absolument pas attention à moi. Je mets un peu de musique douce.

Inspirations profondes… mains croisées sur le cœur… symboles… je m'en vais loin… voir celles et ceux qui en ont besoin… je reviens… chez moi… en moi… ce n'est pas encore l'ultime visite, mais une des dernières…

-         Bonjour… tu n'as pas très bonne mine…

-         Je sais… tu as réussi… les saignements, c'était pour te faire peur…

-         Tu es toujours vivante, malgré tout…

-         Tu vois bien qu'il ne reste presque plus rien de moi…

-         Assez pour reprendre des forces, si je relâche ma garde…

-         Si je te promets… je te promets de n'être bientôt plus qu'une cicatrice… juste une petite marque… un souvenir…?

-         Je ne te croirai pas. Tu n'as pas de parole. Les choses comme toi n'ont pas de parole. Il faut les anéantir. Tu es le Mal… enfin un dérivé… un pitoyable dérivé, maintenant…

-         Tu n'arriveras jamais à éliminer tout le Mal. Pour qui te prends-tu…?

-         Non… sans doute… tu peux resurgir ailleurs… sous une autre forme… autrement… mais je veillerai à ce que cela ne se produise pas. Pas chez moi. Plus chez moi. Pour ça, j'éliminerai aussi tout ce qui a pu causer ton apparition… les causes profondes… Pour ça… il faut malheureusement se blinder le cœur… sans le fermer, toutefois…

-         Ah ? Tu vas t'isoler du monde…?

-         Non… je continuerai à être ouvert aux autres… mais je ne laisserai plus personne m'emmerder. Tu vois… j'ai appris beaucoup, avec toi… sans rire.

-         Ne me dis pas que tu vas me remercier !?

-         Je devrais presque… tu as fait de moi un homme meilleur. Inattendue, cette conclusion, n'est-ce pas ?

-         Plutôt oui ! Ce n'était vraiment pas le but !

-         Je te crois… là, vois-tu… Sur ce point-là au moins, je te crois… Tes promesses, elles… oublie… je n'en crois pas un mot. La seule cicatrice que je garderai, ce sera au niveau des bronches. Si tu n'as pas eu le temps de pondre des petits, tu seras virée comme une malpropre dans peu de temps. Si tu as eu le temps… alors… j'ai pris une autre décision en parallèle… nous partirons ensemble, mais c'est moi qui donnerai le signal du départ, pas toi… et tu sais que cela ne me fait pas peur…

-         Je sais… Je peux encore lire dans tes pensées… Mais comment ça… "un homme meilleur"…?

-         J'ai compris beaucoup de choses… sur moi-même… sur les autres… Je ne me suis pas laissé emporter par les chagrins, les déceptions, les coups bas… j'ai fait face. Je ne serai jamais plus comme avant… avant toi… J'éliminerai férocement tout ce qui peut nuire à ma vie, à la vie de celles et de ceux que j'aime…

-         Tout un programme…

-         Oui… tout un programme… Tu veux que je te cite Kipling ? "Si tu peux être dur, sans cesser d'être tendre"… "If"… beau poème… pour son fils…

-         Son fils est mort avant lui… à la guerre…

-         Oui… la guerre… le Mal dans sa plus terrible expression… des hommes qui tuent d'autres hommes sous un quelconque prétexte… patriotisme… religion… luttes de pouvoir… luttes pour s'approprier richesses et puissance sous un masque d'honorabilité … luttes pour dominer les faibles…  Des hommes qui sèment la terreur, d'indicibles souffrances et la mort sans même avoir conscience d'être les instruments et les jouets du Mal le plus absolu… pire… qui croient qu'ils agissent au nom du Bien… Mais Kipling a laissé ce poème en héritage à d'autres fils qui ont eux-mêmes eu des fils… qui auront des fils… Il y a des choses qui nous dépassent…

-         Il n'empêche… son fils est mort, ça ne l'a pas sauvé !

-         Oui… mais il n'est pas mort en vain, vois-tu… car si mon fils apprend et comprend ce poème que je lui ai fait connaître… s'il se souvient de ta mort à toi… ou de notre mort à tous les deux… digne en ce qui me concernera… alors peut-être que le Mal aura une chance de moins… et à travers lui et ses fils, et les fils de ses fils… de moins en moins de chances de se propager… Je n'ai donc pas le droit de te laisser une seule chance… Moi, je t'ai promis la mort et je tiendrai parole. Je ne suis pas une chose malfaisante comme toi. Je suis un homme, une créature du Bien… de la Vie…

-         Tu as une vision bien idéaliste… c'est presque de l'angélisme…

-         Je ne crois pas. Je vois à long terme… bien plus loin que ma propre mort. Ma mort… quelle importance, après la vie qui a été la mienne…? Une pure merveille… et ce n'est même pas fini… La vie de Kipling a eu un sens… j'aimerais que la mienne aussi… pour la terminer en beauté. Grâce à toi – mais oui ! – elle en a trouvé un, elle en a un. En cela je te remercie…

Anastasia ne dit plus rien. Elle n'a pas d'arguments. Elle n'a rien à répondre. Je la laisse seule face à elle-même. Mes yeux se rouvrent sur une magnifique soirée d'été, le soleil éclaire mon monde de mille nuances douces et tendres. Un courant d'air frais fait danser les rideaux. Je me sens bien… je suis bien… serein…

-         Chéri…!? Tu n'as pas encore pris ta douche…? On va bientôt pouvoir passer à table…

-         Je t'ai dit que j'ai peur tout seul… sous la douche… Le dîner… dans combien de temps…?

-         Tête de mule !

-         Oui ma Chérie…

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