Roman ?


Anastasia est une histoire vécue.

J'ai dû inventer un peu, forcément… pour ménager des susceptibilités, ne pas réveiller des rancoeurs.

Ce que je n'ai pas inventé, je l'ai vécu au plus profond de moi.

J'ai inventé quelques personnages pour les faire vivre avec les vrais, celles et ceux qui ont fait partie de cette drôle d'histoire.

J'ai mis tout ce petit monde à côté de chez vous.

Qu'est-ce qui est vrai ? Qu'est-ce qui est faux ?

Peu importe, finalement…

La vie n'est qu'un roman.

Alors va pour Roman.

J'espère que le mien vous amusera, qu'il vous fera rire, pleurer, réfléchir.

En fait… je l'ai écrit pour vous et pour moi.

L'écriture ça libère de la bêtise, des idées préconçues et des peurs.



*     *     *     *


Chapitre 1


C'était le 25 juillet 2000, le jour de mon anniversaire. Le jour de mes 53 ans, déjà toute une vie derrière moi.

"Un nodule ? Vous avez bien dit "un nodule" ?". Le jeune interne a l'air totalement désarçonné par le sourire goguenard qui appuie l'intonation ironique de ma question.

Juste avant l'arrivée du carabin, les infos télévisées ont montré le crash d'un Concorde à Roissy. Le choc. La surprise. Totale. Pas un survivant.

Les infos passent en continu, maintenant. Passent et repassent. Les commentaires succèdent aux commentaires.

"Le Concorde… plus bel avion au monde… fleuron de l'industrie aéronautique française… une réussite franco-britannique, pardon… Charles de Gaulle en était très fier… Le Général avait d'ailleurs dit… on ne s'explique pas… sans doute une erreur de pilotage… un problème technique est exclu… cela faisait 20 ans que…" 

Les images passent presque en continu, maintenant. Toujours les mêmes. Le décollage. Une petite flamme. Une longue traînée de feu. L'explosion. La Fin du Monde.

Mes pensées accompagnent ces malheureuses et ces malheureux qui, en l'espace de quelques secondes – une éternité – ont compris que leur vie terrestre prenait fin ici et maintenant, dans les flancs du plus bel oiseau au monde. Ont-ils seulement eu le temps d'avoir peur ? Ont-ils eu le temps de crier, de prier, de hurler de terreur ?

Ont-ils murmuré, incrédules, "Mon Dieu… pourquoi!?" ?

L'autre artichaut cherche son équilibre d'un pied à l'autre, visiblement mal à l'aise. Il a des boutons plein la figure, comme un adolescent attardé. Des bagues fantaisie en argent à presque tous les doigts. Les cheveux pas propres. On devrait apprendre aux jeunes médecins à soigner leur look. Comment prendre au sérieux un mec pareillement attifé qui essaie de prendre un air à la fois grave, compatissant et doctoral en énonçant "nodule" ? Je suis obligé de me marrer.

- Ah ? Un nodule ? Vous avez donc bien dit "nodule". Et qu'est-ce que vous entendez par "nodule", Docteur ? C'est ce qu'ont révélé les radios ? Aurais-je avalé une cacahuète de travers avant de me faire radiographier ?

- Non c'est… enfin… On espère que c'est rien de grave. Mais nous devons procéder à d'autres examens… Je vous ai déjà fait inscrire pour une pneumoscopie demain matin. Et après, il faudra sans doute aussi faire un scanner, peut-être une biopsie…

- Ah ben voilà ! Je commence à y voir plus clair dans le "nodule" ! Vous entendez "tumeur", n'est-ce pas ?

- Euh… non… peut-être que oui, mais c'est pas sûr… c'est pour ça qu'il faut faire d'autres examens… pour mieux fixer le diagnostic… pour…

- D'accord-d'accord. Pneumoscopie demain alors ?

- Oui, en principe à 10 heures, il faudra être à jeun.

- Merde ! Pas de petit-déj', pas de café, pas de clope avec le café, rien pour bien commencer la journée… Ben il commence déjà à me faire chier grave, votre "nodule" ! Allez ! Faites pas cette tête-là, "Docteur" ! C'est moi qui ai un "nodule", pas vous. Un Concorde, un nodule, ce sera assez pour aujourd'hui, merci. 

Il s'est éclipsé comme un pet sur une toile cirée, soulagé. A l'hôpital, les patients sont généralement plus faciles que moi, j'ai remarqué. Les toubibs, drapés dans leur blouse blanche déboutonnée – seules les aides-soignantes et les infirmières boutonnent leurs blouses – ont tendance à les considérer comme des bouts de viande amorphes, anonymes. Moi je suis "la pneumonie" dans cette carrée à six lits. On a tous reçu le nom de notre maladie. Ça doit être plus facile à retenir.

Les autres ? Je m'en souviens à peine. J'ai développé une extraordinaire facilité d'oublier, de gommer gens sans importance. Quand il s'agit de survivre, c'est chacun pour soi, c'est pas le moment de pleurer sur la sonde urinaire bouchée de l'autre. Les autres prennent tellement de temps, et si souvent inutilement, dans une vie, que j'ai appris à les effacer avant qu'ils n'encombrent trop ma mémoire. J'ai l'impression de laisser plus de place aux gens qui sont vraiment importants dans l'immédiat et peut-être demain. Vivre dans le passé, je laisse ça aux historiens. Carpe diem.

Il y avait, je m'en souviens quand même, un "cancer du poumon" déjà tout à fait officiel. Un flic à la retraite, un brave homme. Il tirait sur sa clope comme un malade en disant "Ben dis donc… dis donc… Demain, je dois commencer les rayons, dis donc… Paraît que ça fait pas mal… On verra bien…". On ne l'a plus revu, après le début du traitement. Il y avait aussi un vieux maboul qui aurait probablement dû être hospitalisé en gériatrie. Lui, c'était pas un terme médical: ils l'appelaient "l'erreur d'aiguillage", les toubibs. Il était italien. Il se réveillait et réveillait tout le monde au milieu de la nuit en hurlant "Aiuto ! Aiuuuuto !". Il ne comprenait pas où il était. Il se croyait à l'hôtel, un très mauvais hôtel. Il avait mal, mais personne ne savait où. Il avait peur, de mourir sans doute. De mourir sans que personne ne comprenne ce qui lui arrivait, pas même lui. Il ne comprenait vraiment rien à rien. L'infirmière de nuit venait le calmer avec un petit somnifère et cinq "Bonne nuit…" plus ou moins aimables saluaient son départ. Il y a de tout, en "Médecine Générale", c'est le cul-de-sac des cas en attente et non-résolus.

Mon médecin traitant m'avait fait hospitaliser pour une pneumonie. Je vis seul. Célibataire un peu bohème et pas très préoccupé par ma petite santé. Il voulait être sûr que je sois au moins convenablement nourri, le temps que les antibiotiques fassent leur œuvre. C'est un copain d'école, mon toubib. "Rien qu'une petite semaine, va !", m'avait-il promis. Mais voilà. Les radiologues ont décelé un supplément, ce "nodule".

La chambre commune a une grande baie vitrée. Mes yeux quittent l'écran de la télé qui la coupe en deux et se perdent au loin. Mon esprit est avec le Concorde et ses occupants. La petite flamme, la longue traînée de feu juste avant l'impact. Combien de temps avant de n'être plus rien ?

La nouvelle du "nodule" ne m'a pas perturbé outre mesure. J'ai toujours su et accepté que ma vie prendrait fin un jour. Ce genre de pensées abstraites me laisse plutôt indifférent.

Bon d'accord. Là, je passe tout de même d'une abstraction en principe très éloignée dans le temps à une réalité plus proche. En principe... Je ne sais pas ce qu'il faut vraiment en penser.

Sortir, se balader dans la rue, rouler sur une autoroute, prendre un avion – même le Concorde – c'est une forme de suicide potentiel, finalement. On ne connaît ni le jour, ni l'heure, ni surtout la manière dont on disparaîtra. Sur ce dernier point, j'ai toujours eu envie de chipoter. Il y a des morts qu'on ne souhaite qu'aux autres, n'est-ce pas ?

Combien de fois ai-je frôlé la mort ?

A 19 ans, j'ai eu un accident de voiture dont jamais je n'aurais dû sortir vivant. Je m'en suis tiré avec une main salement amochée. Elle a protégé ma tête, par réflexe. Ma main droite. Deux mois avant de passer mon bac Philo. J'ai laborieusement dessiné chaque lettre de chaque texte des examens écrits: je n'arrivais plus à écrire. Et quand même, j'ai réussi. Je retourne dans le passé pour y trouver de bonnes raisons d'affronter l'avenir.

Demain, pneumoscopie.

Petite parenthèse pour mieux comprendre la suite. Très jeune, j'ai appris le doute méthodique et à ne jamais tenir les vérités officielles pour sérieuses ou acquises.

Descartes, Voltaire, Mai '68 et la joyeuse anarchie qui nous permit de jeter aux orties les valeurs de nos parents (phénomène naturel associé à la jeunesse, cyclique et répétitif s'il en est - celui de ma génération a simplement le privilège de porter un nom) et un illustre inconnu, mon parrain - Helge - sont les grands responsables de ce redoutable état d'esprit. J'ai aussi appris, en raison de ce même état d'esprit, à être curieux de tout ce qui sort de l'ordinaire.

En 1999, je me suis ainsi intéressé à une forme de médecine d'origine tibétaine et chinoise, le Reiki, et j'ai suivi l'enseignement prodigué par un disciple du fondateur historique de cette discipline, Maître Mikao Usui.

Pour résumer, je dirais que le Reiki est à la fois une philosophie, un art d'équilibrer les énergies, de guérir ainsi les autres et de se guérir soi-même, une voie pour se comprendre, comprendre son prochain et appréhender l'Univers – c'est un Tout parfaitement irrationnel et cohérent. Je le pratique avec bonheur, et avec une efficacité égale sur celles et ceux que je sens réceptifs. 

En juillet 2000, avant cette hospitalisation, j'avais déjà passé les degrés d'initiation I et II, et acquis une sérénité et un discernement dont jamais plus je ne me suis départi.

Le Concorde n'en finit pas de se crasher, les occupants de mourir en boucle. C'est le grand défaut des images. A force de vouloir stupéfier, elles se ramollissent, se banalisent. On ne ressent plus l'horreur de ce que l'équipage et les passagers ont vécu avant de partir en poussières de feu. Les commentaires versent dans une surenchère de platitudes. Navrants blablas et blablablas censés maintenir les téléspectateurs scotchés à l'écran. Avec sur toutes les chaînes de télévision, la conclusion unanime et interrogative: "On se demande pourquoi et comment…?"

"Et maintenant, une page de publicité". On devrait interdire la publicité, dans ces moments tragiques.

Je me retrouve seul avec mon nodule, du coup. Je l'avais presque oublié, celui-là. Qu'est-ce que je peux faire ? Je ne me demande pas trop pourquoi et comment il m'est arrivé dans le poumon gauche, sans bruit et sans pages de publicité. Je fume depuis l'âge de 15 ans environ. J'en suis à deux paquets par jour. Mauvais ça. Tout le monde vous le dira. J'appréhende un peu la pneumoscopie du lendemain. Je me demande à quoi va ressembler l'intérieur de mes poumons. Des mines charbon ? Des houillères ? Des soufflets de forge ?

Je décide de garder mon nodule pour moi tout seul, dans l'immédiat. Je n'en parlerai que lorsque les toubibs m'auront donné des certitudes. Inutile d'inquiéter mes proches. Quelques coups de téléphone, comme chaque jour depuis que je suis hospitalisé. "Comment tu vas, aujourd'hui ? T'as vu le Concorde ?". Oui, j'ai vu et revu le Concorde. Il me permet d'éluder complètement les questions relatives à ma petite santé. Le soir arrive. Thermomètre, prise de tension, distribution de médicaments. Je prends mes antibiotiques sagement. Ils n'auront pas beaucoup d'effet sur le nodule, mais au moins la pneumonie disparaîtra plus vite. J'ai déjà prévu de m'échapper le week-end pour rentrer chez moi si je n'ai plus de fièvre. Nous sommes mardi, c'est jouable.

Je médite un moment avant de m'endormir, j'essaie de visualiser ce nodule, de le neutraliser. Le Reiki est une bon moyen de garder l'esprit libre et tranquille.

La matinée est longue. Pas de café, pas de petit-déj', mais quand même deux ou trois Gitanes en toute discrétion: je suis supposé être à jeun depuis minuit, donc aussi sans fumée. Bof !

Enfin, le transporteur se pointe. 

- Restez sur votre lit…

- Mais je peux très bien marcher !

- Non, vous devez rester au lit. C'est comme ça.

- Ah bon…

Direction la Radiologie. C'est amusant de se faire conduire à travers les couloirs et voyager en ascenseurs dans un plumard. Les gens vous regardent avec un air de sympathie attristée. Moi je leur souris et leur lance des "Bonjour !" amusés. J'adore casser les ambiances convenues.

Elles sont deux. Une radiologue et une infirmière spécialisée. Marrantes et sympas. Elles s'entendent comme larrons en foire, plaisantent, se racontent des histoires drôles. Je me sens tout de suite à l'aise. L'infirmière m'explique que je vais devoir prendre une pilule qui m'empêchera de déglutir.

- C'est pour vous éviter de vomir pendant l'examen…

- Ah ? Je ne risque pas de vomir: je suis à jeun et je crève la dalle !

Elles rigolent. Elles se rendent compte que je ne suis pas plus impressionné que ça par tous leurs appareils sophistiqués. La radiologue m'explique comment va se passer l'examen. J'aime qu'on m'explique. Je reprends une dimension humaine après celle de bout de viande. J'exprime ma gratitude et mon appréciation avec humour. Elles sont vraiment gentilles.

- On va vous introduire un tube flexible muni d'une caméra à l'extrémité dans la trachée. C'est juste l'intubation qui est un peu pénible. Vous n'avez pas peur ?

- Non, pas vraiment. Mais j'ai un peu peur de ce que je vais voir… Mon esprit pourtant très introspectif n'est jamais allé se balader à l'intérieur de mes poumons, Ils doivent ressembler à l'Alsace-Lorraine…

Je prends la petite pilule magique et au bout de quelques minutes, je n'arrive en effet plus à déglutir. C'est nouveau et très inconfortable. L'examen peut commencer.

Des mains expertes font pénétrer le tuyau-caméra à travers les bronches, jusqu'au poumon malade. J'ai les yeux rivés sur le moniteur. Tout ce que je vois est rose, jaune, couleurs pastel. Ce n'est pas franchement appétissant, mais pas vilain-vilain non plus.

- Heureusement que vous êtes non-fumeur !

Vous avez sûrement vécu cette situation chez le dentiste. Il vous a farci les joues et les gencives de tampons divers, suspendu une pompe à salive au coin de la bouche et il est en train de vous besogner avec sa fraise qui hurle comme un régiment de blondes américaines dans les bons films d'horreur made in USA quand il vous demande "Alors ? Ces vacances ?". Pour moi pareil, mais en pire: je ne peux même pas déglutir…

Seul mouvement de protestation de ma part: je fais "non" de l'index et j'écarquille les yeux de façon comique en bougeant très légèrement la tête dans un mouvement de dénégation. La radiologue enregistre, mais ne commente pas. Les deux femmes travaillent extraordinairement bien ensemble. Elles sont parfaitement synchrones. L'une, la technicienne, anticipe manifestement les désirs de l'autre, la radiologue. Il y a entre elles comme une sorte d'osmose mentale. C'est fascinant à observer. Voir de vraies pros ou des vrais pros à l'œuvre m'a toujours épaté. Cela va bien au-delà des compétences techniques ou professionnelles. Ces dernières constituent bien sûr une base indispensable, mais il y a quelque chose de bien supérieur, une parfaite communion de pensée associée à une non moins parfaite coordination des gestes. Comme je ne peux rien dire ni commenter, je me contente de regarder le mouvement des images sur le moniteur. La caméra se balade dans mon système respiratoire. J'aimerais bien voir le fameux module, mais je ne comprends rien à cette géographie compliquée qui s'affiche sur l'écran. Je remarque seulement ces couleurs pastel. Pas de mines de charbon, de houillères ou de soufflets de forge patinés par la fumée.

Le tuyau-caméra est retiré avec la même douceur et la même précision de chaque geste. J'ignore combien de temps cela a duré. L'infirmière spécialisée range le matériel, retire et jette les éléments stériles qui ne servent qu'une fois, éteint quelques petites lumières, s'affaire de son côté.

La radiologue consulte ses notes. "Vous n'aviez pas l'air d'accord ?", me dit-elle sur un ton interrogatif. Je n'arrive pas encore à déglutir comme il faut et je fais signe que j'aimerais un verre d'eau. Langage des signes. "Buvez très lentement et recrachez si vous n'arrivez pas encore à avaler", me conseillent les deux pros. Peu à peu, le réflexe de déglutition revient.

- En effet… hum… "non-fumeur", vous avez dit. Je fume… hum… deux paquets de Gitanes sans filtre par jour… hum… en moyenne. Depuis plus de 20 ans…

- Deux paquets ? C'est impossible ! Vous avez les poumons de quelqu'un qui aurait peut-être fumé… oh… disons quatre ou cinq cigarettes par jour… et qui aurait arrêté il y a bien plus de dix ans. Et encore… il n'y a quasiment pas de traces.

Les deux femmes se concertent du regard. Elles sont tout à fait d'accord sur ce point.

- Mais alors..? C'est bien mes bronches et mes poumons qui apparaissaient sur l'écran ?

- Oui, bien sûr… Ce n'était pas un film. Je ne sais pas, j'avoue ne pas comprendre… Peut-être une question de métabolisme: vous éliminez régulièrement les résidus nocifs. Vous inhalez la fumée ?

- Oui. Sans aucun doute, pas jusqu'au fond du tréfonds des poumons, mais j'inhale la fumée, oui.

- Eh bien "mystère"… Je suis une scientifique, je ne crois que ce que je vois et vous avez les bronches et les poumons d'un non-fumeur. Mais je vais noter ce que vous dites dans le rapport. La tumeur est là, cependant. Vous allez encore subir un scanner et une biopsie. On verra les résultats et on comparera.

Je les remercie et les complimente. "J'appréhendais un peu, mais vous êtes des nanas super. Je n'ai pratiquement rien senti et vous voir bosser est un réel plaisir". A mon âge - elles sont quand même nettement plus jeunes que moi - je me sens le droit de dire affectueusement "nanas". Elles sentent bien qu'il n'y a, dans ma bouche, aucune connotation offensante ou négative dans ce terme plutôt familier. Quand même un poil macho, d'accord. A mon sens, il reflète plutôt une forme de pudeur amicale. Il permet de souligner la différence d'âge tout en étant galant sans draguer. Je tiens à ma position d'ancêtre peu impressionnable. Mes yeux doivent exprimer mon admiration, bien réelle. Mon appréciation. Elles le sentent bien, ne s'offusquent pas.

"Vous êtes gentil tout plein ! Ah ! Si tous les patients étaient comme vous !". Elles éclatent de rire. Compliment pour compliment sur un mode simple et sympa.

Dix minutes plus tard, le transporteur est de retour. Il ramasse quelques documents que lui tend la radiologue, me réinstalle sur mon lit et retour à la chambre. Je suis un peu pensif. C'est bien normal, je crois. Le "nodule" est devenu "tumeur", j'ai bien noté la différence. Du coup, je ne prête guère attention aux gens que nous croisons et à leurs airs de sympathie attristée. Le scanner, c'est pour cette après-midi. Heure non précisée.

J'enfile un pantalon d'été, un de ces fendards plein de poches, mes confortables sandales marocaines – celles qui donnent le sentiment de marcher pieds nus – mon peignoir bleu d'hôpital par-dessus la longue chemise blanche typique elle aussi. Le tout donne un look un peu spécial. Ainsi, je me sens moins "malade" et je garde un sentiment de liberté. Je n'ai pas l'air strandardisé du patient lambda. Je file à la cafète sans prévenir personne. Deux croissants, un petit pain au chocolat, une tranche de tarte aux pommes, un café. Faut pas se laisser aller ! Après ça, Une Gitane… Et je commence à réfléchir grave de chez grave…

"Des bronches, des poumons "non-fumeur". C'est bien ce qu'elles ont dit: "non-fumeur". Il y a quelque chose qui cloche. D'où vient-elle, la tumeur dans ce cas ?"

Je réintègre la chambre et l'une des infirmières me remonte gentiment les bretelles. "De nouveau en vadrouille ? Vous êtes incorrigible ! Vous auriez au moins pu nous dire où vous alliez. Le scanner est prévu pour 16 heures environ, restez en chambre maintenant ! Promis ?".

- Mouais promis… Je me réjouis de connaître la suite…".

Le scanner, c'est un drôle d'engin. Nombre de gens font état de crises d'angoisse et de claustrophobie rien qu'à l'idée de passer dans ce tunnel qui vous photographie sous forme de tranches de saucisson. Ce n'est pas si impressionnant.

D'abord, on vous fait boire ou on vous injecte – c'est moins désagréable qu'avaler un liquide au goût assez infect – un produit de contraste. C'est toujours réconfortant de penser qu'un truc chimique va vous faire apparaître plus net sur les images. Pensez-y pour vos prochaines photos de vacances, ça vous fera les marques de bronzage bien nettes. Ensuite on vous installe sur une planche étroite et juste capitonnée ce qu'il faut pour ne pas vous sentir sur une planche à bascule de sinistre mémoire, celle sur laquelle on attacha Louis XVI, Marie-Antoinette, Danton, Robespierre, Saint-Just et – ne venez pas me dire que la Justice divine n'existe pas ! - le Dr. Guillotin lui-même à l'avant-veille de les guillotiner. Ensuite, les minutes s'égrènent avec une lenteur désespérante. Vous avancez et reculez dans le tunnel blanchâtre, une sorte de gros cylindre à l'allure kitsch d'un décor de vieux film de science-fiction, au rythme d'une voix monocorde qui vous ordonne inlassablement "…retenez votre respiration… gardez l'air dans vos poumons… expirez… respirez normalement… retenez votre respiration… gardez l'air dans vos poumons…". Les opératrices et opérateurs de l'engin sont enfermés dans une cage en verre jouxtant l'appareil. Quand l'angle de vision le permet, vous pouvez les voir discuter entre eux. Parlent-ils de vous ? De votre intérieur ? De votre for intérieur ? De votre photogénie interne ? Du restaurant où ils iront dîner ce soir ? Des dernières coupes budgétaires ? De votre âme – elle est peut-être visible aussi, après tout, avec de pareilles merveilles techniques …? – De quoi parlent-ils ? Je me le demande. Quand l'examen prend fin et que vous demandez candidement "Alors ?", la réponse tombe comme une sentence: "On ne peut rien vous dire". C'est drôlement mystérieux, un scanner…

Il ne reste plus que la biopsie. C'est l'examen le plus désagréable et le plus comique. Le plus désagréable parce que les médecins, pressés, ont commencé avant que l'anesthésie locale ne produise ses effets. Il y a là un chirurgien et un radiologue. Un tireur et un pointeur. Comme à la pétanque… Le tireur oriente son aiguille en fonction des directives du pointeur. Cela donne a peu près ceci: "vas-y tout droit… maintenant légèrement sur la gauche… non, c'est trop… reviens en arrière… voilà… maintenant plus vers le haut et vers la gauche… ça vous fait mal, Monsieur…?… encore… à gauche… oui voilà… tout droit… tu y es presque… ça va, Monsieur…? encore un poil à droite… voilà… voilà… goal ! tire maintenant… comment ça rien ne vient…? reviens en arrière alors… maintenant un coup sec en avant… tire… voilà tire… c'est bon… tu as quelque chose…? tire encore un peu… qu'on ait assez… ça va, Monsieur…? c'est bientôt fini…".

Pauvre "nodule"… Il a dû bien souffrir et, en même temps, bien se marrer à les entendre jouer à leur partie de "tu brûles… non c'est tiède… là c'est froid… ça se réchauffe… oui ça brûle de nouveau…". Tant qu'on arrive à garder son humour et la tête froide, l'hôpital est finalement un endroit distrayant et amusant. Presque gai.

Les antibiotiques ont eu raison de la fièvre et de la pneumonie. Je commence gentiment à poser des jalons pour rentrer chez moi le week-end. Marchandages de souk. A l'hôpital, j'ai appris quelques règles comportementales de base. Il ne faut par exemple jamais dire "J'aimerais…". D'entrée, il faut commencer par "Je veux…" ou plus diplomatiquement par "Il me faut absolument…" ou encore plus simplement, poser l'équation comme un fait scientifiquement et médicalement indiscutable: "Je rentre ce week-end et je reviens dimanche soir." C'est le seul moyen de contourner la hiérarchie. Le jeune interne nodulologue me fuit comme la peste. Je le harcèle pire qu'un grand patron. "Alors ? Ces résultats d'examens, ça vient ?" ; "Alors Docteur ? Vous avez retrouvé les numéros de téléphone de vos collègues radiologues, biopseurs et scanneurs ?". Il me hait.

Le vendredi soir, il me livre l'info tant attendue avec un sourire méchant. Il lâche de façon fielleuse et sirop sans sucre: "C'est un carcinome anaplasique à petites cellules."

Je suis sûr qu'il s'attendait à me voir tomber dans les pommes. Surprise, je ne blêmis même pas, car j'ignore totalement ce qu'est un carcinome-machin-vous-avez-dit-comment-déjà, mon brave ?". Je note donc soigneusement cet enrichissement de mon vocabulaire médical personnel sur mon carnet de bonnes adresses. Je lui demande même de vérifier l'orthographe. Il me hait définitivement.

Il ne reste plus qu'à se connecter sur internet.

Taxi. Je n'ai demandé à personne de venir me chercher. Je suis préoccupé, c'est bien naturel. L'envie de m'informer à fond est augmentée par les silences des médecins. Ils n'aiment pas partager leur savoir, c'est une évidence. En tant que patient, "il faut faire confiance". Combien de fois, depuis juillet 2005, ai-je entendu cette formule creuse et vide de sens: "Faites-nous confiance…". "Confiance" pour quoi ? Confiance pour jouer avec vos produits chimiques dont vous ne mesurez même pas les effets réels ? Confiance pour bidouiller vos rayons ? Confiance pour alimenter ou modifier de façon risible vos statistiques ? Non merci. Je préfère ma confiance en moi et, s'il le faut vraiment, m'en aller sans votre précieuse assistance médicale.


Chapitre 2

Le taxi me dépose devant ma porte. Mon chien et mes chats sont là à m'attendre, comme avertis de mon arrivée. Annie, ma petite amie, les a gardés pendant mon absence. Je la remercie, nous échangeons quelques mots, des banalités. Je ne suis pas vraiment d'humeur sentimentale. Je m'en excuse. Elle connaît mon caractère ombrageux et renfermé quand je n'ai pas envie de parler. Elle fait la tronche, mais reviendra quand même dimanche soir. Quand je retournerai à l'hôpital pour la suite plus ou moins prévisible. Le "bilan", les "mesures urgentes à prendre", la chimio et la radiothérapie impérativement proposées, à n'en point douter. Avant, je veux en savoir un maximum. Paula, ma Gouvernante, a rempli le frigo de pizzas, de lasagnes, de plats prêts à réchauffer, de boissons fraîches. Il y a aussi du café en suffisance. Annie et Paula sont en ce moment les deux femmes de ma vie. Mes meilleurs amis ont toujours été des amies. "Tu es gentille, merci, je t'adore… je te donnerai des nouvelles lundi.". Je sais bien que j'ai tort de ne pas être plus démonstratif… j'essaie de rattraper ma maladresse. Mais bon… le nodule me préoccupe plus que les états d'âme d'Annie, juste à ce moment-là. Egoïsme masculin… d'accord… d'accord… Annie s'en va. Au bruit que fait la porte d'entrée en partant, elle n'est pas vraiment contente. Tant pis…

Mon chien ne veut pas quitter mes genoux. Les deux chats sont installés, hiératiques, à proximité immédiate de l'ordinateur. "Qu'est ce qu'il a en tête, le Vieux ?".

Je me connecte à internet. "Cancer du poumon", "carcinomes anaplasiques à petites cellules", "undifferentiated small cells carcinoma", "Lungekrebs"… Je passe ainsi en revue - après avoir trouvé les sites grâce à ces termes sur les moteurs de recherches - l'essentiel des infos publiées par des universités américaines, anglaises ou allemandes, des centres médicaux français… tout m'intéresse…

Les nouvelles ne sont pas très encourageantes. Je résume. Les cancers du poumon se subdivisent en quatre catégories principales:

· Les cancers épidermoïdes (35 – 40%)

· Les adénocarcinomes (25 – 35 %)

· Les cancers à grandes cellules (10 – 15 %)

· Les cancers à petites cellules (20 à 25 %)

J'apprends aussi que les carcinomes à petites cellules évoluent très rapidement et sont susceptibles de s'étendre très rapidement à d'autres organes. Tous les sites consultés sont unanimes sur un point: ils sont inopérables. Ils ont en effet la particularité de se mettre à métastaser dès qu'on les touche. Dans la plupart des cas, les chances de survie sont limitées à 6 mois sans chimio ni radio ; à 2 ans, maximum 3 avec chimio et radio. Punaise ! Ben… j'ai tiré le gros lot…

Ma mère est morte d'un cancer 20 ans plus tôt. Elle pesait 29 kilos la nuit où elle fut enfin libérée de son résidu de corps. Les six derniers mois, elle a vécu – ou plutôt existé – de façon quasi végétative. Médicalement parlant, elle vivait tant que son cœur envoyait encore de faibles pulsations à travers ce système désormais décharné et irrécupérable. Dans ce qui lui restait d'os, de muscles atrophiés et de tendons, elle était bourrée de morphine. Les oncologues voulaient absolument prolonger cette vie qui n'était plus qu'un concentré d'indicibles souffrances psychologiques et physiques. On aurait dit un sport, pour eux…

Pour moi jamais. Jamais ça.

Je refuse absolument cette éventualité. J'ai un fils de huit ans et je ne veux pas qu'il voie son père partir dans cet état. Ce genre d'images, dans un jeune cerveau, laisse des images épouvantables pour la vie.

Il aura de toute façon du chagrin: nous nous adorons. Qu'au moins il garde le souvenir d'un père solide jusqu'au bout. C'est important, l'image du père.

J'ai vaguement entendu parler d'une association d'aide au suicide. L'association Exit, en Suisse. Je la trouve sur le net, la contacte et m'inscris. Il y a une foule de conditions à remplir. Pas facile. Ils n'acceptent pas n'importe qui… ce sont des gens sérieux. Je recevrai les documents nécessaires par la Poste, à une adresse en Suisse. Ils sont discrets et n'exportent évidemment pas leurs services. Il y a aussi un délai de six mois avant de pouvoir faire appel à leur aide. Sans doute pour décourager les dépressifs… Six mois… ça doit aller… d'après ce que j'ai vu… je serai encore… disons présentable. Sans chimio… Et ainsi je pourrai au moins décider moi-même… choisir le moment… m'en aller sans stupide acharnement thérapeutique de la part des blouses blanches. Je cherche maintenant des solutions alternatives…

Il y en a. J'en suis d'ailleurs la preuve encore bien vivante et frétillante. Près de six ans après le diagnostic fatal…

Je ne suis bien sûr pas resté scotché à l'écran tout le week-end. Il faut aussi manger, boire un café, promener le chien, donner à manger aux chats, vivre comme avant, réfléchir tranquillement.

Réfléchir…