Chapitre 7

Internet… ça donne le vertige toutes ces infos…

A cette époque fort reculée – nous étions donc tout juste entrés dans le XXIème siècle et un modem 56K était la Ferrari des autoroutes de l'info – chercher des informations en entrant les mots adéquats dans les moteurs de recherche prenait des heures et des heures… J'ai pris les heures qu'il fallait et des notes écrites pour faire sérieux.

Tiens ! A propos de sérieux ! Je me suis vite rendu compte qu'il y a une armée de charlatans qui promettent la guérison là, comme ça, tout de suite, le temps d'enregistrer le N° de carte de crédit et la date d'expiration, puis d'inscrire un groooos montant. Mais il faut faire vite ! Ne pas perdre une seconde ! "Clickez YES !  Vite ! Vite ! Vite ! Hurry ! Hurry ! Hurry ! Click here ! Immediate access ! Tu vas quand même pas caner avant qu'on touche nos plombs, hé abruti !". Des affreux jojos qui jouent sur la peur des gens pour leur pomper un max de thunes, il y en a toujours eu et il y en aura toujours. Comme pour toutes les escroqueries, plus c'est gros mieux ça marche. Quand vous apprenez que vous avez un cancer, sous quelque forme que ce soit, vous vous trouvez fragilisé, forcément. Je ne puis donc que vous recommander la plus extrême prudence et la plus mûre réflexion avant de vous engager dans un quelconque processus de médecines alternatives. Internet permet aussi de vérifier et recouper les infos. Pesez le pour et contre, renseignez-vous à fond, cherchez de vrais témoignages, vérifiez encore, recoupez encore et encore pour prendre les décisions les moins hasardeuses. C'est tout ce que je peux vous conseiller, expériences faites.

A la base, deux ingrédients indispensables: le bon sens et le courage. Tout d'abord le bon sens. Et une solide dose, s'il vous plaît. Il permet d'éliminer toutes les sorcières, sorciers, mixeurs de poudres de perlimpinpin et d'écailles d'ornithorynques, les gourous et les marabouts, bref les marchands de miracles en tous genres. Moi, je me suis quand même fait avoir une fois, je l'avoue… Par bête curiosité.

Je vous raconte ? J'ose…? Seulement à moitié… pas envie ni les moyens d'un procès à l'américaine. Ces gens-là vous réclameraient dix millions de dollars pour un mot de travers. Allez… j'y vais vaillamment, mais prudemment: sans citer le vrai nom de l'auteure.

Dans mes recherches à partir du mot "cancer" je tombais souvent sur le nom d'une dame américaine sûrement richissime aujourdhui: "Millions of copies sold…", de sacrées références ! Appelons-la Dr. Hopla Thaler, d'accord ? "Hopla" parce qu'il faut vraiment être léger du bulbe pour croire à ce genre de conneries et "Thaler" parce que ce mot allemand - qui signifie "écu" - est à l'origine du mot "dollar". Vous ne le saviez pas ? Ben vous voyez…! On apprend même parfois des choses en rigolant ! Faut vraiment être bête pour se priver de rire… je m'en suis rendu compte, personnellement et confidentiellement, en lisant Rabelais. "La substantifique moelle…", il faut toujours la chercher derrière le rire. Or et donc, Dr. Hopla Thaler a commis un ouvrage intitulé pas moins que "La soluce de tous les cancers" (très librement traduit de l'anglo-saxon) et elle n'a même pas reçu le Nobel de Médecine. La vie est injuste et les gens sont méchants, quand même… Passant entre les rayons d'une de mes librairies préférées, je remarque un gros pavé avec "La soluce de tous les cancers" écrit en belles lettres rouge vif bien visibles et lisibles sur la tranche et la couverture. Question "achat impulsif"… quand on vient d'apprendre l'existence d'un nodule parasite qui est une tumeur présentant la particularité d'être un carcinome anaplasique à petites cellules censé vous débarrasser de tous vos soucis terrestres dans les six mois à deux ans… alors là… "Oups!", me dis-je, "peut-être une chance d'échapper à ce triste destin… vite lire ça avant qu'ils ne vissent le couvercle et chauffent le four ! J'achète ! Au diable cet esprit économe que mes géniteurs et mes professeurs ne surent de toutes façons pas m'inculquer !". J'acquiers donc cet intéressant ouvrage de cuisine médicale à l'usage des sots et des non-pensants. Aaaargh ! Comme je regrette aujourd'hui de n'avoir point investi ces cinquante balles dans une bonne bouteille !

N'exagérons rien… Après, j'ai tellement ri de ma propre bêtise après, que cela en valait quand même le coup.

Voici les conseils du Dr. Hopla Thaler:

Un: vous vous faites arracher tous les plombages qu'un sournois dentiste inféodé à vos parents fixa sans anesthésie particulière dans vos innocentes chagnottes.

Deux: vous vous débarrassez avec des breuvages à base d'herbes introuvables dans les pays civilisés de tous les parasites – et ils sont légion – que vous abritez sans même le savoir.

Trois: vous génocidez ces mêmes parasites avec de petits appareils électriques vendus contre un modique supplément et que vous pouvez commander à travers une adresse fournie gratuitement dans le bouquin. 

Quatre: vous bannissez de chez vous chiens, chats et autres animaux de compagnie.

Suivez toutes ces instructions à la lettre et flush ! plus de cancer ! Merci Docteur !

Deux points, essentiellement, me firent hésiter à entreprendre pareille thérapie.

Un: j'ai une frousse - mais alors une frousse comme vous n'arrivez même pas à l'imaginer ! – du dentiste. Je préfère mille morts à une séance chez le mien !

Deux: me priver de la compagnie et de l'affection envahissante de ma chienne et de mes deux chattes est tout bonnement impensable.

J'ai donc renoncé aux méthodes préconisées par le Dr. Hopla Thaler.

Toutes ces recherches ont eu le mérite de me faire réfléchir intensément sur les mécanismes réels de l'apparition du cancer. Pourquoi ? Pourquoi moi ? A cause de quoi ?

A mon humble avis totalement non-autorisé et ne s'appuyant sur aucune base scientifique de quelque nature que ce soit, le cancer, c'est comme une sorte de plante parasite, question naissance et développement. Une tumeur ne peut naître et se développer que sur un terrain propice et fragilisé. Si les défenses immunitaires – physiques et mentales - sont fortes, le cancer n'a aucune chance. Si le mental, pour l'une ou l'autre raison – grosse fatigue, mini-dépression ou ras-le-bol général – est un peu faiblard, le physique en prend aussi pour son grade. Les deux associés dans la faiblesse forment un couple accueillant pour le méchant et gourmand petit bébé cancer. Il se placera là où les défenses mentales sont pour ainsi dire préparées à le recevoir. Poumons, seins, foie, pancréas, os, cerveau, prostate, peau, mystérieux ganglions… C'est parfaitement débile, ce que j'écris là, n'est-ce pas ?

Mais… et là interviennent mes observations persos, celles que tout le monde peut faire dans la vie de tous les jours. Les médias, le cinéma et la télé, les bouquins et toutes autres sources d'informations nous conditionnent sans même le vouloir. J'ai vu nombre d'amies développer un cancer du sein suite à une déception amoureuse ou à un divorce douloureux. Les seins, symboles de la féminité… J'ai vu nombre d'amis développer des cancers du côlon ou du système digestif. Trop de bonnes bouffes ou de malbouffes… J'ai vu nombre de fumeurs et de non-fumeurs écolos développer un cancer du poumon. Tabac et pollution… Dans nos petites têtes, il y a des idées suicidaires et mortelles qui tournent en rond sans que nous y prêtions véritablement attention. Un jour ou une nuit, on ne sait ni quand, ni comment, ni pourquoi, le cerveau envoie un ordre peu clair à l'organisme. Les neurones responsables du système de sécurité sont en train de taper le carton ou de rêver à une vie meilleure… les globules blancs et autres petits soldats sont distraits… et voilà une minuscule petite boule qui s'installe, fait son nid, se greffe à un organe ou à une quelconque partie du système, prend racine, commence à pomper du sang frais avec de bonnes protéines et de savoureux lipides, grossit… grossit… grossit…

"Madame, nous avons décelé une petite grosseur anormale dans votre sein gauche…". "Monsieur, nous avons découvert un polype un peu suspect dans votre intestin…".

Ce jour-là, le moment est venu de prendre une décision qui engagera tout l'avenir. Je ne veux rien recommander, car chacune et chacun est libre de ses choix. Vous êtes libres des vôtres comme j'ai été libre des miens. Je suis toujours libre et surtout libéré d'Anastasia. J'ai donc eu raison en ce qui me concerne, mais cela ne signifie pas que mes choix soient valables pour d'autres. Je vous les explique et j'espère simplement que vous pourrez en tirer profit. Pour prendre une décision, deux ingrédients sont nécessaires. Je le répète: bon sens et courage. Le bon sens commande de dire non quand les blouses blanches proposent chimiothérapie et radiothérapie comme une stewardess vous offrirait une aspirine. "Foutu pour foutu, autant profiter de mes derniers jours en conservant un maximum de qualité de vie", tel fut mon raisonnement. Le courage, c'est encore une autre histoire. Plus que du courage, il faut de la détermination et de l'opiniâtreté. Dès le moment que votre entourage – famille, amis, proches – apprend que vous avez le cancer, il vous tient déjà pour mort, ou pratiquement. Dans ce registre, j'ai tout vécu, ou à peu près.

Chapitre 8

Au plan professionnel et social, appelons les choses par leur vrai nom: le cancer est un vrai caca… Si vous avez quelques légères et anodines tendances à la paranoïa, encore un bon conseil: évitez d'en parler ! Evitez d'ébruiter qu'on vous a découvert un nodule, un truc ou un bidule qui plonge les médecins dans leur ensemble et les cancérologues en particulier dans les joies de découvertes inédites ou dans la plus grande perplexité, le notaire dans la rédaction de votre testament, le comptable dans la clôture fébrile de votre exercice annuel et vos ayants droit dans des rêves de nouvelle voiture ou de croisières aux Antilles.

Cette nouvelle, mal présentée et immédiatement diffusée va faire naître des vocations d'héritiers potentiels en veux-tu en voilà, des shows compassionnels déplorables et risibles – "Oh moi, je comprends ce que tu peux ressentir…" – et une cure amincissante radicale de votre carnet mondain. La seule nouvelle de l'apparition du cancer, quel qu'il soit, fait que vos proches vous tiennent déjà pour mort. Votre entourage professionnel et social, quant à lui, semble craindre la contagion et décide tacitement que vous êtes désormais inutile et inutilisable. Mandats et invitations se font vite de plus en plus rares.

"Vous savez… il risque de ne pas arriver jusqu'au bout du projet… j'ai entendu dire de source sûre que…" ou encore "Lui ? Vous n'y pensez pas ! Il va gâcher tout la soirée … D'ailleurs, on dit que… j'ai entendu que… il paraît que… il aurait déjà des métastases au cerveau… les idées peu claires… hé oui… le pauvre… c'est la vie, que voulez-vous…"

"Aah boooon ? "… Vous en apprenez beaucoup sur vous-même et sur les autres, quand ça vous arrive dessus sans crier gare.

Un grand avantage, toutefois. Si pendant des années vous avez été importuné par des appels téléphoniques ou des offres mirobolantes du genre "Allo ? Bonjour Monsieur, ici Charles-Edouard Dupèze, de la Compagnie Générale des Assurances Vie-Bonheur. Vous avez été tout spécialement sélectionné par notre ordinateur, parmi trois millions de candidats éligibles, pour bénéficier gra-tui-tement de la conclusion rapide d'un contrat selon la formule "Retraite de Rêve sur une Île Peuplée de Femmes Lascives et Sensuelles - catalogue offert" ! Que dites-vous de ça, hein !? N'est-ce pas formidable ? Avouez… ça vous en bouche un coin… Je vous propose donc de prendre rapidement rendez-vous – que diriez-vous de demain à quatorze heures ou même aujourd'hui à dix-huit heures ? – afin que je puisse vous indiquer où signer votre contrat Vie-Bonheur à l'aide d'un stylo de grande marque qui sera à vous – oui, vous m'avez bien entendu: ce stylo d'une valeur inestimable sera intégralement à vous quand vous aurez signé !".

Vous serez vitement et proprement à l'abri des sollicitations bienveillantes de tous les assureurs sur la vie, vendeurs de bonheurs à long terme et autres philanthropes: la rumeur court incroyablement vite.

Je vais vous raconter quelques épisodes édifiants dans le désordre. Par qui commencer ? Les amis ? La famille ? Les relations d'affaires ? Des drôles et des moins drôles, avec une nette préférence pour les drôles.

Pia

J'ai une très gentille amie danoise, Pia. On se connaît depuis… oh… plus de trente ans. C'est une nana superbe. Quand on s'est connus, nous étions tous deux jeunes mariés, chacun de son côté. Nous sommes devenus bons copains par simple affinité danoise. Tchatches et confidences, échanges d'idées entre gens de même culture.

Puis il y a eu les enfants, les revers de fortune, les amours, les désamours, tout ce qui peut arriver en trente ans de vie. J'ai ainsi assisté aux péripéties de son divorce, par exemple. Du Godard métissé de Molière, de comédie dramatique et de théâtre de (très bas) boulevard. Le mari était cocu, il faut bien le dire. Bête et méchant, en prime. Friqué, pour le surplus. Un vrai con. Je précise et spécifie que je n'étais pas le cocufiant ! J'étais juste un ami sur lequel elle pouvait compter en toutes circonstances.

Faut dire, cependant… Pia a depuis toujours eu son physique contre elle… Aucun mâle hétéro n'a jamais su garder ses neurones dans la boîte crânienne en la voyant: chute du cerveau immédiate et sans parachute dans le slip ! Moi heureusement, les Danoises, je suis vacciné. Je suis tombé dedans, dessus, dessous et à côté quand j'étais petit. Pia est l'archétype de la superbissime femme scandinave. Blonde bien sûr, des yeux de chat… pas bleus comme dans les pubs… nan-nan… verts et malicieux. Une bouche… une bouche toujours offerte, lèvres humides… une bouche qui semble dire à tout moment kiss me… love me…Sous ce ravissant visage couronné d'or fou, un long cou gracile et sous ce long cou gracile, une paire de roberts qui, en body-language, crient touchez-nous… prenez-nous… caressez-nous… faites-nous du bien… faites-vous du bien… Avec ça… une taille de guêpe… des jambes interminables et un cul… un cul comme… jusqu'à ce que je connaisse Pia, je croyais que les moules pour en faire de pareils n'existaient qu'au Brésil. Elle a beaucoup contribué à l'orgueil national des Danoises !

Mamma ! Tous les mâles latins déchirés par la grande question existentielle du choix entre la maman et la putain. Un physique pareil fait des appels de phares irrésistibles à leurs neurones masculins primitifs et hésitants. Les grands singes soit disant sapiens en perdent toute jugeotte… il n'y a plus de logiciel intelligent dans leurs fragiles cerveaux reptiliens, que des réflexes. Ils n'ont même pas le temps de décider "C'est pour manger ou pour jouer ?" que leurs mains partent en avant… homo sapiens plus rien du tout !vraiment plus rien !… juste des primates ! de vrais animaux ! Bref… difficile de rester de marbre devant elle.

Quand je lui ai sobrement appris que j'avais le cancer, Pia s'est effondrée en sanglots. Des hoquets, des cris, de longs pleurs… elle relevait vers moi des yeux incrédules noyés de larmes… des yeux dont toute couleur verte avait disparu… il n'y avait plus que du rouge, du carnage de mascara, de l'eau salée, tout le contenu de la mer entière, des rivières noires le long des joues… j'étais pas bien de lui avoir dit ça… j'étais même très mal… je me sentais tout con. Je ne savais pas quoi dire ni que faire…

Je l'ai prise contre moi, dans mes bras, mis sa tête dans le creux de mon épaule, une main protectrice couvrant ses cheveux… la serrant avec douceur… comme une petite enfant qui a un très gros bobo… je lui parlais doucement… calme-toi… calme-toi, bébé… calme-toi, voyons….

Elle suffoquait… respire… de longs cris… de longues et interminables plaintes… respire calmement… voilà…. ça a duré une éternité… Je ne savais pas qu'on pouvait faire tant de mal sans avoir la moindre envie de faire du mal… Elle m'a vraiment bouleversé. "Tu ne peux pas t'en aller…! Tu n'as pas le droit…! J'ai trop besoin de toi…!".

J'étais son ami, son confident, son frère, son père, tout ça en même temps. J'aurais jamais cru que quelqu'un pouvait m'aimer autant.

Mais ce n'est pas moi vivant et mort en sursis qu'elle pleurait, plutôt le manque de moi quand je ne serais plus là pour elle. Vous comprenez ?

Nous étions voisins, habitions le même immeuble. Chaque fois que nous nous croisions, qu'elle passait prendre un café, elle fondait de nouveau en larmes. Sans même qu'une parole ait été échangée.

A la fin, ça m'agaçait… j'accepte l'idée qu'on me pleure après ma mort et encore, cette pensée me chiffone… mais pas avant !

Un jour, elle sonne à ma porte… j'ouvre et elle fond en larmes sans rien dire… je l'ai prise par les épaules, agrippée. J'ai planté mes yeux dans les siens, jusqu'au fond de son âme. "Pia… écoute-moi bien… je suis là… c'est moi… je suis vivant… vi-vant… arrête de pleurer !". Elle poussait de petits cris plaintifs, difficilement réprimés.

Ce qui suit vous choquera peut-être… c'était du pur calcul amical… "Tant qu'il y aura des nanas aussi belles que toi, je n'aurai aucune envie de mourir, tu comprends !?".

Sans la moindre équivoque, je lui ai pris les fesses à pleines mains et collée contre moi, sexe contre sexe. Puis je lui ai roulé une pelle… mais alors une pelle ! Clark Gable en aurait perdu son dentier dans le gosier de Vivien Leigh !

Pia a suffoqué pour d'autres raisons, du coup. Elle est devenue toute chose… moi je l'étais déjà, tout chose… Quand même, on est pas des robots ! "Voilà ! T'as compris ? Je ne suis pas mort et je t'aime aussi. Je suis ton ami. Et je suis vi-vant ! Continue à briser des cœurs et le tien par la même occasion, viens me parler de toutes tes histoires de fous, mais - en ce qui me concerne - tu arrêtes de me casser les couilles !".

Nous sommes de nouveau de vrais amis et notre relation est restée purement platonique.

Mette

Ma sœur Mette est professeure. Pas professeur, non, vous avez bien lu: professeure. Elle enseigne les Sciences Humaines à Madrid. Elle a sur moi un avantage dont je n'arriverai jamais à me défaire: elle est née deux ans avant moi. Je suis donc son petit frère. Si vous êtes vous-même une grande sœur et que vous avez vous-même un petit frère de deux ans votre cadet, vous savez mieux que personne à quel point un petit frère peut être enchosant et casse-pieds. Pour les autres, je suis obligé d'expliquer un peu mieux. 

Un petit frère, quand il est encore tout petit, c'est un gniard qui vous pique tous vos jouets. Vous êtes obligée de demander à vos parents de les enfermer à double-tour dans l'armoire de l'entrée pendant la nuit. On ne sait jamais. Il pourrait avoir l'idée de jouer avec sans votre permission. Quand arrive l'âge ingrat et épouvantable de l'adolescence, un petit frère est une horreur ambulante. L'adolescence est en elle-même une terrible punition. Le moindre bouton sur la figure prend des proportions planétaires. Les premières règles et leur cortège d'angoisses sont un supplice. La poitrine qui se met à gonfler est une source de complexes terribles. Soit elle pousse trop vite et trop bien, attirant le regard curieux des garçons et même de certaines grandes personnes forcément mal intentionnées, soit elle ne pousse pas assez vite ou en tout cas pas aussi vite que celle des copines. Le derrière est toujours et forcément trop gros. Fait aggravant: alors que vous, vous comprenez tout, les adultes ne vous comprennent pas du tout et le monde entier est d'ailleurs ligué contre vous. Avec un petit frère, l'adolescence est tout simplement une image préalable de ce que la damnation éternelle pourra avoir de pire. Un petit frère s'esclaffe "Ouaaaah… aaaah ! Elle a un bouton sur le nez !" alors que, dans le louable but de ne pas en faire un objet de discussion sur la place publique, vous venez d'emprunter du fond de teint à votre meilleure amie qui l'a piqué à sa propre mère pour vous dépanner. Un petit frère siffle perfidement et devant tout le monde "C'est pas parce que t'as tes ragnagnas qu'il faut nous faire chier !". Un petit frère ne reculera devant rien pour vous donner des envies subites et impératives de disparaître sous la moquette. Par exemple, la première fois que vos parents vous permettent d'inviter votre petit ami à la maison – et c'est votre premier petit ami et c'est la première fois qu'il vient à la maison – votre petit frère demandera à table et devant toute la famille "Tu sais jouer au foot ?", alors que votre petit ami vous a justement séduite parce qu'il préfère la littérature anglaise et les poètes romantiques aux jeux de basses-cours. Si le jeune homme est un peu timide et qu'il manque d'esprit de répartie, votre petit frère – profitant de l'absence de votre maman qui est occupée à la cuisine et de celle de votre papa qui est en train de chercher en douce les noms de quelques poètes anglais du XIXème siècle dans l'Encyclopedia Britannica pour faire l'intéressant - pourra aller jusqu'à persifler "Moi je préfère les gonzesses qui ont de beaux nichons, pas toi ?". Une malédiction. J'aime d'autant plus ma sœur qu'elle a dû supporter tout ça et qu'elle ne m'a pas empoisonné en douce. Un paquet de Mort au Rat vite fait dans le bol de céréales du matin. En réalité, nous avons eu des enfances et des adolescences parallèles et plutôt séparées.

Elle était une jeune fille modèle et studieuse. J'étais un irrécupérable garnement, indiscipliné et farceur. Nos parents n'eurent bientôt d'autre choix que de m'enfermer dans un collège à la discipline extrêmement stricte. L'avantage d'une telle solution, notons-le en passant, c'est que toute forme de service militaire – plus tard dans la vie – est une sorte de colonie de vacances pour jeunes gens un peu brouillons, par comparaison. Chaque été, nous passions tous un mois ensemble. Toute la famille réunie une fois par année sur la Costa Brava. C'est pendant ce mois maudit que Mette vivait ses pires moments. Le reste de l'année, quand je n'étais pas enfermé dans mon collège, mes parents m'expédiaient au Danemark, chez mon parrain. Là-bas, dans le Nord, se trouvait mon paradis sur terre. Mon parrain, Helge, était un original dans tous les sens du terme. Autodidacte, puits de science et de culture, il avait l'habitude de clouer le bec à ses interlocuteurs bien élevés en énonçant "Je sais tout et au cas fort improbable ou je ne saurais pas quelque chose, c'est que ce quelque chose ne vaut pas d'être su". Personne n'osait s'opposer à de telles évidences. J'avais pour lui la plus vive et la plus fervente admiration, car quand il énonçait ce genre d'âneries sur un ton sans appel, il ne manquait jamais de me faire un clin d'œil rigolard et facétieux. C'était un adulte dehors avec une âme de sale gamin dedans. Je l'adorais. Il savait aussi pister les animaux et pêcher même sans hameçons. Il aurait trouvé un renardeau sous le museau d'une renarde et attrapé une truite dans une rivière à sec. Il savait tout et savait tout faire. Son épouse Lis a été la lumière de mon enfance. Elle aimait et comprenait le sale gosse que j'étais. Peut-être parce que j'étais aussi bizarre que son mari ? J'étais son "fils caché", disait-elle. Elle me donnait autant d'amour qu'à ses propres enfants… elle me traitait en effet et me considérait comme son propre fils... Elle avait un cœur beau comme ça, Lis… Quand elle est morte… une tumeur au cerveau… j'étais un jeune adulte... Ça veut dire quoi adulte quand tout l'intérieur est dévasté…? J'ai pleuré toutes les larmes de mon corps... Men don't cry… tu parles… cause toujours… Dans l'église sans prêtre où se tenait la cérémonie, Helge, la voix brisée par le chagrin et l'émotion, lui a adressé des mots d'amour comme jamais personne n'en a entendu et n'en entendra plus jamais. Tout le monde pleurait. Le monde entier pleurait, ce jour-là. Il n'y avait plus de pluie dans les nuages… il n'y avait plus d'eau nulle part… pas même dans la mer qu'on ne voyait pas… rien que dans nos yeux et dans nos cœurs… et nos larmes firent renaître les ruisseaux, les rivières, les fleuves, les lacs, la mer et la pluie dans les nuages… pour que puissent vivre les fleurs. Lis aimait tant les fleurs. Helge est allé la rejoindre peu de temps après. Arrêt du cœur. Tellement logique, comme mort. Je n'ai pas pleuré, quand il est parti… Men don't cry… J'étais à la fois très triste et heureux. Tout vide dedans. Tout seul désormais. J'étais orphelin de mère et de père, mais ils étaient de nouveau ensemble. Je suis devenu une grande personne. Il fallait bien. J'ai pu enterrer mes parents tranquillement, quand leur tour est venu. Pour Mette, ça a été plus dur, forcément.

Notre mère était une femme de tête par dépit. Elle avait laissé son cœur partir à la dérive à vingt ans… un Grand Amour… un de ceux qu'on ne vit qu'une seule fois. Pour moi, elle était une copine. Pour Mette, une sorte de coach. C'est plus sérieux, ça crée des liens. Elle entamait la seconde moitié de la cinquantaine, quand elle s'est inquiétée d'avoir de bénignes hémorragies. Elle m'en a parlé. Comme à un copain. On parlait très librement, elle et moi. Je l'ai envoyée chez un bon gynéco. C'était un cancer de la vessie. J'ai fait jurer le secret au toubib. J'étais persuadé que si elle entendait le mot "cancer", elle serait loin dans les mois qui suivraient: tout le pouvoir de la suggestion. Dans sa tête à elle, "cancer" signifiait "mort certaine". C'était la grande époque des films et des bouquins sur le cancer sans Happy End. "Cléo de 5 à 7", des films comme ça… Elle a quand même tenu une dizaine d'années à coup de polypes et autres alibis convenus. Elle a seulement résisté une demi-douzaine de mois, quand elle a finalement appris la vérité. Une lourde perte, pour ma sœur. Notre père est parti à peine trois ans plus tard. Discrètement, sans déranger personne… Il était hospitalisé pour une petite remise en forme, une sorte de check-up général. Il avait tellement peur de tout l'hôpital et surtout des blouses blanches, qu'il n'aura même pas osé appuyer sur la sonnette quand il s'est senti mal. Mette et moi, on a pensé qu'on n'avait plus rien à se dire, après ça. "Chacun sa vie et au revoir…". On a bien fait de ne pas se dire "adieu !". Nos vies se sont chargées de nous ramener l'un vers l'autre.

Nous ne nous sommes pas vus, nous n'avons pas échangé un mot pendant près de sept ans. Une nuit, je me suis réveillé d'un seul coup. Un de ces trucs inexplicables. Une bizarre angoisse. Un pressentiment. Appelez ça comme vous voudrez… La maman de Tobias pourrait en témoigner. J'étais assis dans le lit. J'ai juste dit "Faut que je téléphone à ma sœur…". Il devait être quatre ou cinq heures du matin. "Rendors-toi, moi je me lève.". Habituée à mes drôles de lubies, sans doute, elle a replongé sous la couette. Cafés, cigarettes et sensations confuses. J'ai tourné en rond dans l'appartement jusqu'à huit heures et j'ai téléphoné. Mette était en larmes. Le Malheur avait en effet frappé à sa porte. Le petit frère a ensuite fait le clown comme jamais pour lui réapprendre à aimer la vie et les gens. Je n'en dirais pas plus. Je suis définitivement le petit frère pas sérieux pour un sou. Ma sœur est féministe à outrance. Moi aussi, mais d'une toute autre façon. Les sujets de discussion ne manquent pas et les discussions sont animées…

Depuis ce sombre jour d'automne, nous nous téléphonons toutes les semaines. Nous nous voyons plusieurs fois par année. Nous nous chamaillons comme le font tous les frères et sœurs. Nous nous aimons et nous apprécions mutuellement comme nous n'avions jamais appris à le faire étant gosses. Mette a été un de mes plus forts soutiens quand j'ai pris la décision de faire un pied de nez aux blouses blanches. Elle reste le plus fidèle.

Elle avait vu comme moi les effets de la chimio sur notre mère. Elle a très bien compris et accepté mon raisonnement de choisir la qualité de la vie restante, quelle que soit la durée, plutôt qu'une aberrante et incertaine prolongation de l'existence.


Chapitre 8

Quelques petits épisodes cumulés et mélangés pour terminer ? Après, je vous raconterai mes relations avec mon médecin traitant, un copain sympa. Je vous raconterai la manière ferme de gérer ma vie d'électron libre qu'a ma Gouvernante Paula, assistée de ses adorables sœurs Flavia et Milena. C'est mon équipe de Brésiliennes. Toute dévouées à moi et moi à elles. Des perles. Dire que cela provoque parfois quelques petits accrochages amusants avec Annie est un euphémisme… Et je vous en dirai aussi un peu plus sur les façons de me soigner que j'ai adoptées à partir de mes recherches sur le net et de mes diverses lectures. Elles sont à la portée de tout le monde. 

Miguel

Je connais mon toubib, Miguel, depuis le Collège. Je ne vous donnerais pas le nom, je me contente d'écrire Collège avec un grand "C". Je ne regrette pas une seconde des dix ans que j'y ai passés. Miguel faisait partie des "petits". Si je l'écris ainsi, c'est que je faisais moi-même partie des "grands", évidemment. Il est donc un peu plus jeune que moi. Ces différences-là comptent beaucoup, au Collège. Il y a une sorte de hiérarchie entre "grands" et "petits". Les seconds doivent respect et obéissance aux premiers. Sinon… Gaffe ! "Cet âge est sans pitié", comme l'écrivait ce bon Monsieur de la Fontaine. N'allez pas imaginer des histoires salaces à partir de là. Le Collège était irréprochable à tous points de vue. Pas de curés pédophiles ou d'amitiés particulières. Nous étions certes menés à coups de pieds où je pense, de coups de règle sur les doigts, de colles en retenues, de punitions absurdes (avez-vous déjà passé juste cinq minutes, bras étendus latéralement avec un Larousse sur le dos de chaque main ?) en punitions exemplaires (avez-vous déjà perdu un dimanche à recopier l'Énéide de Virgile… "Venus certe quis illa tremens…" ?). Nous sommes tous ressortis de ce monument de pédagogie musclée avec des âmes en acier trempé. Accessoirement, avec une mémoire d'éléphant. A force d'apprendre par cœur les tables de multiplication, la quasi-totalité des fables de La Fontaine, des pans entiers de tragédies de Corneille et de Racine, le meilleur des comédies de Molière et du tableau de Mendeleïev, on finit par développer des neurones spécialisés. Les cancres, les mauvais esprits, les fils abandonnés ou oubliés, et les garçons déclarés indécrottables crétins par l'Instruction Publique étaient la matière première du Collège. Cette matière première était transformée en futurs avocats, banquiers, médecins, bandits, assureurs, légionnaires, chefs politiques, ambassadeurs, capitaines d'industries, chefs d'entreprises, chefs de bandes, recteurs d'universités prestigieuses… Bref, le Collège était une mine de personnalités diverses. L'avantage de sortir d'un tel creuset, c'est qu'on connaît toujours quelqu'un qui connaît quelqu'un qui connaît… quand on se trouve en situation d'avoir besoin de quelqu'un. Ayant beaucoup œuvré en faveur de l'économie danoise, écossaise et soviétique jusqu'à et y compris Gorbatchev – j'ai en effet bu une quantité ahurissante de bière, de whisky et de vodka au cours de ma vie – mon pancréas chéri a un jour donné des signes évidents de ras-le-bol. Il a arrêté net tout soutien. Les causes de la chute de l'Empire soviétique, notamment, et le désastre économique qui s'ensuivit ne sont pas à rechercher ailleurs que dans le brusque arrêt de ma consommation de vodka, je pense… En tout état de cause, il me fallut recourir à la science avérée d'un excellent gastro-entérologue. Miguel est un excellent gastro-entérologue. Une fois de plus, le système mafieux du Collège fit ses preuves.

-         Allo Miguel ? Blondesen… Tu te souviens ? Oui, 56 à 66… et toi ? T'as fini en quelle année ? Voilà… il me faudrait… hmmm ? Demain ? 14 heures ? C'est noté, merci.

Pas de questions inutiles. Un Ancien a besoin d'un autre Ancien et la solidarité joue. C'est ça qui est chouette. Miguel n'a pas seulement été un bon médecin, il est aussi devenu un excellent ami, depuis. Pourtant, les patients comme moi… Avant ma sortie de l'hôpital, le chef de clinique avait bien essayé de me brancher sur l'un ou l'autre cancérologue, mais j'ai insisté pour que tout mon dossier soit envoyé chez Miguel. "Mais le Dr. Basqua est gastro-entérologue…", protesta-t-il mollement. "Justement, votre tumeur me fait chier… C'est donc un gastro-entérologue, qu'il me faut". Que voulez-vous qu'un chef de clinique bien élevé, craignant sûrement Dieu et assurément le Professeur Duchose, réponde à pareil argument ? Je me suis donc retrouvé peu de temps plus tard dans la salle d'attente de mon ami Miguel. Entre-temps, j'avais rassemblé une documentation sur les médecines alternatives et je voulais son avis sur la question.

Ma relation avec Miguel est assez atypique. C'est une relation patient-médecin classique par certains aspects et une relation "grand"-"petit" par d'autres. Les hiérarchies de l'enfance ne disparaissent jamais tout à fait, les diplômes de la Faculté n'y changent rien. Je le sens un peu contrarié, au début de la consultation. Dans ces moments-là, son regard s'échappe, puis revient se poser quand il se sent appuyé par un argument solide. "Il faut que tu saches les risques que tu cours…". Il me décrit alors dans les moindres détails l'évolution d'un carcinome anaplasique à petites cellules. Sans états d'âme, pas alarmiste, non rien de tout ça. Juste factuel. Un discours de professionnel qui expose une situation médicale. C'est exactement ce que je veux entendre. Il s'est visiblement renseigné, puisque les poumons ne font pas partie de sa spécialité. Bon point, excellent point pour lui. La fin probable, en tout cas prévisible, sera une hémorragie pulmonaire foudroyante. Un mauvais moment à passer quand même: le temps… valeur toute relative. Je repense aux occupants du Concorde. Juste un flash. Je réfléchis un bref instant et lui annonce "On en arrivera pas là, je pense. Je me suis inscrit à Exit… Tu es d'accord de jouer le jeu comme ça ?". Aucune hésitation de sa part. "Oui. Pas de problème.". C'est l'ami, qui répond. Pas le médecin. Je continue. "Bien. J'ai vu les statistiques, pas besoin de faire des projections dans le temps. Six mois sans chimio-radio, deux à trois ans avec. Mais j'ai un plan B. J'ai trouvé différentes solutions intéressantes sur le net. Tu as entendu parler de l'ipe roxo, aussi appelé pau d'arco ou lapacho ?". Il me fait signe que non. "C'est une écorce d'arbre. Les indiens Guarani l'utilisent contre le cancer. Il semblerait que les Incas connaissaient déjà ses vertus curatives. Je ne délire pas, rassure-toi.". Miguel esquisse un bref sourire, il sait que je ne suis pas vraiment homme à délirer. "J'ai aussi lu un ouvrage du Dr. Andrew Weil, Le Corps Médecin. Tu connais ?". Miguel fait de nouveau signe que non. "C'est un toubib américain. Il parle des façons naturelles qu'à le corps de se régénérer, de ses facultés d'auto-guérison, en somme. Et comment appuyer ces facultés par une alimentation adéquate, l'aide que peuvent apporter certaines plantes, comment gérer son stress – source de nombre de maladies – bref, toutes sortes de paramètres auxquels on ne pense généralement pas. Je ne vais pas te raconter le bouquin… juste te citer une phrase gardée en mémoire, parce qu'elle appuie ma décision mieux que n'importe quelle autre: "La radiothérapie et la chimiothérapie sont des traitements barbares qui tomberont d'ici peu en désuétude.". Impitoyable, je continue avec un sourire de squale "Après avoir lu ça, je me suis dit que Duchose pouvait se carrer ses diplômes dans l'oignon.". Miguel rit. Un rire vite réprimé. On n'a pas le droit de rire d'un confrère. Déontologie. Il enchaîne, de nouveau sérieux. "Bien. Voilà ce que je te propose. Tu prends tes médecines naturelles et on se revoit tous les six mois. En effet, je suis tout à fait d'accord sur un point: reconstruire ou renforcer tes défenses immunitaires avec une alimentation saine et des plantes, ça ne peut qu'être bénéfique. Sûrement pas te faire de mal. Pour ce qui est du reste, je crois connaître ta force mentale, donc… vas-y comme ça. Et si je dis "tous les six mois", c'est que je pense que je te reverrai debout et en forme dans six mois. Pas dans une caisse en bois après t'avoir vu prendre ton verre de bye-bye…Mais si jamais tu changes d'avis… j'entends pour la chimio et la radio… fais-moi signe… je sais à qui t'adresser.". Deux regards qui se jaugent un instant. "Miguel… Je ne changerai pas d'avis.". On est d'accord.

Fin de la consultation.

Chapitre 9

Le téléphone sonne. Samedi après-midi. Je pensais qu'elle bouderait au moins jusqu'à ce soir.

-         C'est moi…

-          Bonjour toi… Tu téléphones pour dire "au revoir" ? Il me semble que tu es partie un peu sur les chapeaux de roue, l'autre jour… Ah ! Ne t'inquiète pas: le casque a résisté… 

Je vais et je viens dans le joyeux désordre ordonné de mes souvenirs. Mon récit ne respecte aucun ordre chronologique. Cela fait bientôt trois ans que je devrais être mort, selon les statistiques… Ma vie, aujourd'hui, c'est comme une partie gratuite. Permettez-moi de ne respecter aucune règle, surtout pas celles édictées par le temps. Entre le moment où Annie est partie un peu brusquement et celui où elle téléphone, 48 heures ne se sont pas écoulées. J'ai eu le temps de vous raconter deux ou trois choses pendant ce temps-là. Voyez mon récit comme un film au cinéma. Flashs avant, plans fixes, flashs arrière. Les occupants du Concorde ont eu moins d'une minute. Ils n'auraient pas eu le temps de vous raconter leur vie. Ils ont sûrement eu le temps de tout revivre comme je le fais. Plus chanceux qu'eux, j'ai encore le temps de pousser un long cri d'amour à la vie. Je vous le dédie. 

Plan fixe. Annie revient par téléphone.

-         Je t'aime… sale con… Voix tendre… larmes justes retenues ce qu'il faut… pas vraiment suppliante, la voix… il faut interpréter la chute comme un indiscutable message d'amour… le tout signifie "Bon d'accord, j'ai eu tort de m'emporter, mais c'est justement parce que je t'aime et si tu n'avais pas dit… et si tu n'avais pas fait… ça m'aurait laissé la possibilité de t'expliquer… et la possibilité de te faire… et on aurait pu… et quel gâchis… et c'est tout de ta faute… et quand est-ce qu'on mange ?"

-         (je ris) Moi aussi je t'aime… sale peste… Voix amusée… pas surprise… intonations tendres… il faut interpréter la chute comme une invitation à se pardonner mutuellement… le tout signifie "Bon d'accord, j'ai eu tort de refuser la discussion et de conclure tout de suite, on passe l'éponge, tu mets des sous-vêtements sexy – promis ? – tu viens quand tu veux et on fait la paix avant ou après le dîner…

-         Oh ! Celle-là… il faudra te la faire pardonner ! En langage clair, cela signifie qu'il y a de fortes chances de faire la paix avant le dîner… 

-         (je ris de nouveau) Me faire pardonner ? Hmmm ? Là d'où je viens, on n'a pas les pantalons usés aux genoux… mais dans certaines circonstances exceptionnelles, on a le droit d'enlever les pantalons… S'il faut vous expliquer ce que cela signifie, c'est que vous avez une vie sexuelle qui n'a jamais été au-delà de la position du missionnaire… 

-         (elle rit à gorge déployée) C'est non-négociable ? 

-         C'est absolument non-négociable, ma Chérie… On mange à la maison, ça te va ? 

-         Ouiiii… Ce "ouiiii"-là, prolongé comme un cri d'amour préliminaire, trempé de chaleur et de douceur féline ne peut être compris que comme "Je me fais belle… j'arrive… tu ne sais pas ce qui t'attend…" 

-         J'ai encore quelques courses à faire (retour à la réalité…), vers sept heures et demie – huit heures, okay ? 

-         Oui, à tout à l'heure, mon Amour… Je t'aime… 

-         Moi aussi je t'aime, bisou… à toute… 

Ne venez pas me dire, après cet édifiant exemple de communication entre une femme et un homme, que ce type de relations est compliqué. Il suffit d'écouter et de comprendre les messages convoyés par les mots, mais allant au-delà des mots. Simple, n'est-ce pas ?

Bref inventaire du frigo, liste des course. "On va promener, Doggie ? Tu viens avec le Vieux ?" Elle est déjà assise devant la porte d'entrée. Comme si un chien ne savait pas décoder, lui aussi, le moindre de vos mouvements… Le frigo qui s'ouvre et se ferme, la petite feuille papier arrachée du bloc, le stylo qui court sur la feuille, les sacs, le coup d'œil circulaire pour trouver le portable, la palpation des poches – clés, portefeuille, cigarettes, briquet – tout y est – un dernier coup d'œil circulaire "… je n'ai rien oublié…?", puis cette question idiote "On va promener ?". Un chien ne porte jamais de jugements. Il devrait. Dans le cas de Doggie, ça donnerait "Bien sûr, qu'on va promener, tu ne vois pas que ça fait une heure que je t'attends ? C'est bête, ces humains !". 

"Tu restes dans la voiture, tu gardes la voiture…". Doggie et moi avons des formules rituelles. Elle ne garde rien du tout, mais elle sait ainsi que je vais la quitter un petit moment et revenir avec plein de bonnes choses, notamment un beau nonosse pour me faire pardonner de l'avoir laissée seule. C'est le jour du Grand Pardon, décidément… Les sacs passent du caddie à la banquette arrière de mon vieux break Volvo cabossé et pourri. Doggie occupe toute la plage arrière, séparée de l'habitacle par une de ces drôles de barrières pour chien. Quand ils voient la voiture inoccupée, les gens doivent se dire "Ouh la.. au moins un rottweiler, un grand danois ou un berger allemand, avec toute cette place… C'est comique de voir ce petit chien occuper cet espace trop grand pour lui. Quand je pose les sacs, elle enfile tête et museau à travers les barreaux comme pour vérifier les achats "T'as pensé au nonosse, hein ? Dis ? Tu l'as pas oublié !?".

J'aime beaucoup ma vieille Volvo. "Objets inanimés, avez-vous donc une âme ?". Elle est couverte de plaies et de bosses, grêlée, pleine de gnons. Mais elle ronronne comme une machine à coudre, flirte avec les dépanneurs seulement de temps en temps et elle a une façon bien à elle d'avancer qui fait que les autres voitures s'écartent, reculent ou lui cèdent la priorité sans oser discuter… Une personnalité.

Retour à la maison. Doggie a reçu son nonosse et oublie le monde entier. Les chats viennent inspecter les achats à leur tour. Assis sur la table de la cuisine, ils m'observent pendant que je range le tout. Ce sont des Siamois. Curieux chats. Affectueux comme des chiens, timides et farouches comme des vierges folles quand des inconnues ou des inconnus viennent à la maison. Câlins et distants, attentifs à tout. Des chats de garde. Ils émettent une sorte de grognement sourd dès qu'une personne qu'ils ne connaissent pas s'approche de la porte d'entrée.

Je prépare le dîner. Poulet rôti, pommes de terre rissolées, salade mêlée. Le poulet tourne dans un vieux gril hérité de mon père. Il ne l'utilisait jamais. Je n'ai pas pu le jeter. Démonté, nettoyé, huilé et remonté il fonctionne à merveille. Il doit avoir à peu près mon âge… Doggie a abandonné les restes de son nonosse et fixe le gril. Hypnotisée. Elle sait qu'il y aura de bonnes choses pour elle, après… C'est son Reality Show préféré. "Bon programme à la télé, hein Miss Doggie ?". Elle tourne son museau vers moi, le front tout plissé par la concentration et agite la queue. Le Vieux à confirmé: "Il y aura de bonnes choses pour moi…".

Tout est prêt. Rasage. Douche. Pschiiit ! Pschiiit ! Déclaration de Cartier… ça picote agréablement. Jeans, chemise ouverte, pieds nus. Il fait chaud. Une clé tourne dans la serrure de la porte d'entrée. Annie précédée d'un petit nuage de Jaïpur de Boucheron… Elle porte une légère… très légère… robe d'été. "clic-clac-clic-clac-clic-clac…". Elle porte des talons aiguilles, elle sait que j'adore ça… la superbe cambrure qu'ils confèrent à une jolie femme… Elle s'approche, se hausse sur la pointe des pieds et m'effleure les lèvres d'un tout petit bout de baiser, les mains derrière les dos et se retire aussi vite. "Je t'ai apporté un livre… "Les Femmes viennent de Vénus, les Hommes…", je l'interromps "… viennent de Mars", je sais. L'Amour d'un côté, la Guerre de l'autre. Je sens qu'on va s'engager dans "The great battle of Sexes"…". Elle rit. "Idiot ! C'est pas pour ça que je l'ai amené… c'est pour t'expliquer… te dire…". Elle n'a pas le temps de finir sa phrase. Je la soulève comme une plume et enfouit mon visage dans son décolleté. Je la repose avec douceur, un sourire éloquent aux lèvres. "Très jolie bibliothèque, Madame… Il y a là deux ouvrages qu'il me plairait de consulter…". Elle se rajuste en riant. "Non… après…".

Perdu. Négociations probables, marchandages amoureux ou mise en condition préalable. On signera la paix après le dîner…

Découper un poulet est un art délicat. Surtout avec Doggie sautillant à côté de la planche à découper. "Tu veux le croupion ou le museau ?". Annie s'esclaffe. "Le croupion sera pour toi, je crois…". Mise en condition préalable, c'est bien ce que je pensais… "Doggie ! De-hors ! Non mais ! Qui est-ce qui commande ici ? Toi ou moi ? Bon d'accord, c'est toi… mais va quand même DE-HORS !". Créer une diversion… Annie attend sagement. Doggie est assise juste à l'entrée de la cuisine. C'est le "DE-HORS !" le plus éloigné qu'elle connaisse, quand il y a du poulet… Vous avez vu Tom Jones ? La scène du repas dans l'auberge…? Albert Finney et une actrice un brin délurée… ? Vieux film… ReplayLes cuisses de poulet ont un pouvoir de suggestion érotique considérable. Annie mange avec les doigts… Elle me met vraiment en condition. Oh pas pour l'après-dîner (seulement accessoirement) mais pour que je l'écoute sous peine d'être privé de dessert ! Tiens… le dessert… je n'y ai pas pensé… au dessert…

"Je veux un bébé, je veux un enfant de toi et nous n'allons pas nous fâcher…".

Le poulet est délicieux, merci… la peau croustillante à point… les patates rissolées avec une pointe d'ail et un peu de persil… hmmm… un vrai bonheur… la salade est très réussie… le vert tendre des feuilles… la feta… le rouge éclatant des tomates… les reflets dorés de l'huile d'olive… ah ! il vaut mieux que je remette le rosé au frais… voyons… où ai-je mis le poivre…? ah voilà… il a fait un temps superbe, aujourd'hui… ai-je bien fermé l'arrivée d'essence sur la Guzzi …? il faudra que je pense à passer au tunnel de lavage avec la Volvo… poussiéreuse, ces jours… Miguel m'a dit qu'il faudrait qu'on refasse des radios en septembre, je crois…

"Tu m'écoutes !?".

-         Oui, bien sûr que je t'écoute… tu me parlais de… questions qui ne me semblent pas – en ce qui me concerne – tout à fait prioritaires dans la situation actuelle, mais j'admets que… non, je n'admets rien du tout… Tu voudrais que je joue au macho repenti…? Tu voudrais que je finisse par te dire que mon point de vue est en somme assez égoïste…? Enfin… sois raisonnable… tu réalises ce que tu demandes ?

-         Je crois que oui et ce ne sont pas seulement mes hormones qui parlent, comme tu sembles le croire. J'y réfléchis… j'en rêve… oui… depuis longtemps… Depuis bien avant ton cancer. Tu es l'homme – mon homme – avec qui j'ai envie d'avoir un enfant. Si ce n'était qu'un simple désir d'enfanter, un truc de bonne femme mal dans sa peau et abonnée aux psys, je pourrais sûrement aller demander un crédit à la plus proche banque du sperme ou me faire engrosser par le premier venu… il n'aurait même pas besoin de savoir… 

-    Ton homme est condamné par les blouses blanches, ma Grande… Il faut voir les choses en face. En tant que géniteur potentiel, j'aimerais quand même… comment te dire… savoir dans ma tête que je pourrai apporter autre chose qu'une photo jaunissante – dans le meilleur des cas pas trop éphémère - dans un cadre ou quelques photos vite oubliées dans un album… "Voilà, tu vois, ça c'était ton papa… c'était un très gentil monsieur, on a bien rigolé ensemble et un jour la cigogne est arrivée avec toi, mais elle a malheureusement embarqué papa en repartant…". 

Tout en parlant, je range assiettes et verres, couteaux et fourchettes dans le lave-vaisselle. Il me faut du mouvement, bouger… ça permet de libérer l'énergie autrement que par les mots. Ils peuvent devenir si cruels quand on ne fait pas attention. Annie se lève, m'aide à débarrasser les derniers restes du dîner, puis s'appuie tendrement contre moi. Ce n'est pas un appel sexuel, juste une sorte de besoin animal de toucher son homme… Elle ne rit pas, ne pleure pas, n'exprime rien d'autre qu'un amour instinctif de femelle pour le mâle qu'elle a préféré… choisi… un comportement de mammifère, nous ne sommes rien d'autre que des mammifères, à certains moments… Elle lève les yeux vers moi et murmure sans émotion "Les blouses blanches, je m'en fous… je sais que tu seras plus fort que ce qui t'arrive… que ce qui nous arrive…". Allez répondre à ça dans un moment et une situation pareille…

Une page de publicités ? Non pas encore…       

Dur-dur… mais je la repousse sans brutalité. "Cafés, Madame… nous n'avons pas fini de discuter et je n'ai aucune envie de faire l'amour en pensant "Ouh la la ! Pourvu qu'elle n'ait pas arrêté la pilule !", ça pourrait provoquer un fâcheux blocage… Tu ne me ferais pas un coup pareil n'est-ce pas ? Pardonne-moi, mais j'ai besoin d'être rassuré, là… "Chat échaudé craint l'eau froide…".

-         Je n'ai pas arrêté… et non je ne te ferais pas "un coup pareil"… Il faut être deux pour faire un enfant… pas seulement d'un point de vue… disons "strictement technique". Il faut être deux… avec deux corps, deux cœurs, deux âmes qui se réunissent pour… pas besoin de t'expliquer la suite… Je ne suis pas sotte. Tu m'as dit… pour le passé… 

-         Oui, je t'ai dit… le passé… j'ai donné. J'ai eu mal… tu ne peux pas savoir à quel point… Un enfant, ce n'est pas quelque chose… un petit braillard instrumentalisé… qu'on a le droit d'imposer à son partenaire. J'ai quelque part une drôle de foi… une croyance… une sorte de fatalisme dans le sens… "acceptation d'une volonté supérieure…". Si un enfant naît, c'est qu'il fallait qu'il naisse… il ou elle aura un rôle… nous ne savons pas lequel… il ou elle ne le sait pas davantage… un rôle à jouer à un moment donné, dans un endroit donné, dans un milieu donné, dans des circonstances données. Grain de sable composant le désert et ses splendeurs, goutte d'eau faisant se mouvoir les océans. Il faut le voir… l'imaginer dans ces contextes… pas comme un grain de sable isolé des dunes, comme une minuscule goutte d'eau extraite de son environnement, celui de l'océan. Quand cet enfant arrive, souhaité ou imposé, par volonté commune ou accident, on n'a plus qu'un seul droit: celui de lui donner le meilleur de soi-même… l'aider pour ses premiers pas… l'aider à passer du crapahutage à la station debout… de la station debout à la marche… à la course… l'aider à balbutier ses premiers mots… à s'exprimer, ensuite… souviens-toi… la chanson de Duteil… "Prendre un enfant par la main, pour l'emmener vers demain…". C'est le seul droit, la seule obligation… lui apprendre à devenir lui-même… à être quelqu'un de bien, de fort, d'utile… Gibran… "Les enfants ne vous appartiennent pas…". Il y a nombre de mères et – surtout – d'avocates et d'avocats, de juges… à qui il faudrait expliquer ces vérités de base, ces principes tout simples. Mais non… les premières, les mères, conditionnées par les seconds, ne voient plus l'enfant que comme un outil pour faire chier l'autre, lui extorquer le plus de pognon possible jusqu'à ce qu'il finisse à la rue ou noyé dans l'alcool… Les seconds… les avocats… ne pensent qu'à jeter de l'huile sur le feu, faire monter la pression, anéantir la partie adverse et, ce faisant, empocher un max de fric et enfin se glorifier avec un "On l'a bien eu, votre ex-mari, jusqu'au trognon, qu'on l'a eu !" final. Fabricants et tisseurs de haine par cupidité et intérêt personnel. Ce sont des merdes… de vraies merdes indignes… de tristes échantillons d'humanité. Et les juges qui ânonnent leur "droit de visite une fois tous les quinze jours et moitié des vacances scolaires, Monsieur est par ailleurs condamné… condamné… puissante formule ! – "papa-salaud-sale-type-méchant-ordure" – à verser tant pour Madame et tant pour l'entretien de l'enfant ou des enfants". Jamais un juge n'a prononcé un verdict stipulant quelque chose du genre "Monsieur s'engage à aider son ou ses enfants à réussir leur vie, à leur apprendre le bonheur d'aimer et de vivre, et Madame s'engage à lui permettre de jouer pleinement son rôle de père, nonobstant les difficultés de communication entre les parties ; il est par ailleurs recommandé aux parties de faire appel à un ou des médiateurs compétents pour tout problème qui pourrait nuire à l'épanouissement et à l'équilibre de l'enfant…". Utopie… On devrait d'ailleurs formellement interdire aux avocates et avocats célibataires et n'ayant pas d'enfants d'intervenir dans les affaires de divorce ; idem pour les juges: interdiction absolue de juger si la connaissance de la Loi ne s'appuie pas sur une profonde compréhension de l'Humain, interdiction de se mêler de l'attribution de la garde et du droit de visite… Ce sont les enfants qui morflent, en fin de compte, ce sont eux qui sont pénalisés, traumatisés à vie, bien souvent. Et si tu veux tout savoir… c'est ça et rien d'autre, je le pense sincèrement, qui a provoqué mon cancer… J'ai eu assez de temps pour réfléchir, méditer tout cela, sur mon plumard d'hôpital. Déterminer le moment de déprime, de ras-le-bol et de découragement total qui donne envie de tout arrêter… parce qu'on n'en peut plus… on ne veut plus… un suicide socialement acceptable… politiquement correct… Je veux me sortir définitivement tout ça de ma tête et de mon corps… tuer les causes du cancer… et le cancer lui-même… Après, on verra… je ne veux rien te promettre. 

-        Tu réagis exactement comme je m'y attendais… devant la maladie, je veux dire… C'est aussi pour ça que je t'aime… que je t'admire… C'est pour ça que tu es mon homme. Oups ! Le café a bien refroidi… J'en referai… après… 

Sa robe glisse comme une douce pièce de satin, libérée je ne sais comment… Elle apparaît en sous-vêtements qui étaient jusqu'à présent à peine perceptibles. Un haut transparent, les pointes de ses seins apparaissent à travers le fin tissu blanc. Un string minuscule masque à peine son sexe soigneusement épilé, sépare les globes de ses fesses d'une presque imperceptible frontière en "Y", une minuscule rose fixée au point de jonction du delta… "Viens…", murmure-t-elle d'une voix douce et un peu rauque, lèvres brillantes et humides…

Et maintenant, une longue page de publicités…

… ces moments magiques me reviennent en images… musiques diverses… vieux films… spots publicitaires… affiches… photos… parfums… fragrances… sensations qui courent le long de la mémoire des sens… en appellent de nouvelles… voix… chansons… l'amour, c'est un feu d'artifices…

… est-ce toujours Annie…? … d'autres femmes que j'ai aimées…?… des femmes dont j'ai rêvé ou dont je rêve…?… peu importe… fermez les yeux et regardez les images… ouvrez les oreilles et écoutez la musique… les sons… les voix… ouvrez votre cœur et partagez ces sensations… invitez les vôtres… inventez-en de nouvelles… laissez libre cours à votre imaginaire… à vos fantasmes… à la beauté multiple et subjective de deux corps qui se joignent, s'éloignent, se rejoignent, s'échangent, se changent, se chantent, se magnifient, s'entremêlent, s'emmêlent, s'aiment…les moments forts de vos nuits et de vos jours… les moments forts de vos propres amours… tout simplement…

… Rita Hayworth… noir… blanc… noir et blanc… robe noire… gant noir… corps blanc… Gilda… j'imagine ses lèvres en rouge vif… sourire assassin… les Délices de Capoue… s'ils m'étaient racontés par Ornella Muti… "Boys, Boys, Boys"… le clip de Sabrina… ses seins superbes qui dansent… c'était quand déjà…?… la voix de Marie Laforêt… envoûtante, sensuelle, teintée d'amusement… elle joue… elle se joue…"Natacha… et moi…"… "… nous les referons ensemble, nous les referons ensemble, Les vendanges de l'amour…"… Arletty… Boulevard du Crime… la Vérité toute nue… sa façon de dire "Baptiste…"… Garance… le rire de Frédéric… le derrière d'une groupie… on ne disait pas "groupie" en ce temps-là…  "mes compliments aux auteurs…"… Barbara chante "Pierre"… la Dame en noir… voix cristalline passant du sombre à l'aigu... du corbeau à la mésange… hautbois et clavecin… un piano noir… des notes d'une pureté de glace… Notre-Dame de Paris… Esmeralda… la vraie… Gina… Notre-Dame de mon adolescence… le décolleté de Gina Lollobrigida… premiers émois… Carmen… "Si tu m'aimes, prends garde à toi…"… Laura del Sol… la chorégraphie de Carlos Saura… les femmes en guerre contre les hommes… les hommes contre les femmes… elles avancent… ils reculent… ils avancent… elles reculent… magie ensorcelante du flamenco…passions brûlantes… violence… douceur… Jaïpur de Boucheron… douceurs… serrements… serments… "Pierre, je t'aime…"… des "r" rauques… roulés… ralentis… accélère… embrasse-moi… désir… désirs… "Annie… hmmm…oui…"… l'Adagio d'Albinoni… une bouche… un sexe… où suis-je ?… Bridélice… crème fraîche… Anita Eckberg… la Fontana di Trevi… chutes d'eau… douche… mousse… Tahiti douche… vahinés mouillées… vahiné mouillée… doigts aux ongles carmin… ça recommence… Perrier… le bouchon va sauter… un string accroché au pied du lit… un soutif éparpillé… seins en liberté… "Besa me mucho…"… Leçons de Séduction… Leçons de Tango… Annie mène la danse… "Retenez-le dans vos filets"…  Paris… Place Vendôme… joyaux et merveilles… Boucheron… Femmes, je vous aime… Femme, je vous aime… femme, je t'aime… "…je t'aime… moi aussi… je t'aime… moi non plus… je t'aime, c'est tout…"… la nuit est tombée depuis longtemps… une chandelle vite allumée… "Prête-moi ta plume pour écrire un mot"… il ne faut pas fixer les souvenirs… il faut les laisser vagabonder… libres… heureux…

-         A quoi penses-tu ?

-         Que c'est indécent de demander "A quoi penses-tu ?"… 

-         Elle se love contre moi, caressante, ronronnante. Je t'aime… 

-         Alors ne dis plus rien… ne demande plus rien… ne pose pas de questions… ça tue la magie du moment…


Chapitre 10

Bientôt j'entends sa respiration prendre un rythme calme, long, régulier… Je me lève sans bruit. Souple et silencieux comme un chat, comme mes chats. Ils m'attendent devant la porte de la chambre, d'ailleurs. Je ne leur ai pas encore donné à manger. Deux paires d'yeux brillants me suivent jusqu'à la cuisine. Doggie ronfle, rassasiée de restes et d'os de poulet. Petite parenthèse à l'usage des propriétaires de chiens: oui, je lui donne les os du poulet. Expliquez-moi pourquoi les renards ne tombent pas malades en mangeant les poules sans recracher les os et je changerai cette vilaine habitude… Doggie connaît mes petits trips nocturnes, elle ne réagit même pas. Le peu de bruit que je fais meuble son univers onirique, elle l'intègre à ses rêves, je crois. Parfois elle jappe, pousse de petits cris ou sursaute en dormant. Là, rien. Calme plat. Digestion nirvana. L'écuelle des chats est sur le frigo, à l'abri des appétits canins. Un bond cendré et silencieux. L'une mange, l'autre attend son tour sagement assise sur la table de la cuisine. Je me prépare un café et me retire au salon. La nuit est douce, chaude, constellée… quelques lointains bruits de moteurs… des motos qui se coursent… Honda… sûr… et Kawa ?… pas sûr… oui, le hurlement de la deuxième… le passage en troisième, ça doit être une Kawa… réflexes auditifs de motard. C'est idiot. Seconde nature. Je m'assieds et balance mes pieds sur la table basse. J'ai besoin de réfléchir… réfléchir… encore et encore réfléchir… Annie et son envie… son besoin …?… de bébé… Son raisonnement tient la route. Le mien aussi. Ils sont pourtant antagonistes. Nous n'avons pas les mêmes paramètres… Je lui ai dit "je veux tuer les causes du cancer… et le cancer lui-même…". Ce sera forcément ma première priorité. Position du lotus. Longues inspirations. Mon cœur bat plus lentement. Je vide mon cerveau de toute pensée, de toutes pensées. Je me lance en méditation Reiki, trace les symboles, déjà ailleurs… je me sors du temps et de l'espace… je rentre en moi-même… je suis l'univers… l'univers est moi… je suis partie de l'univers… infinitésimale partie d'un tout infini… plus grand que tout… plus petit que tout… je navigue en moi-même… j'atteins Anastasia… je la visualise… la fixe longuement… petite boule de la taille d'un œuf de pigeon recouverte d'une sorte de membrane protectrice… accrochée jusque dans la plèvre par de longs fils allant pomper le sang de tout mon système… une sorte de verrue interne.

Commence alors un étrange dialogue entre ma tumeur et moi. Il ne se terminera qu'avec la mort d'un de nous deux… 

-          Anastasia…

-         Oui, je sais que tu m'appelles ainsi, désormais…

-         Je vais te tuer… je ne sais pas encore comment, mais je vais te tuer…

-          Prépare-toi à une chaude lutte, mon Ami. C'est toi qui m'a invitée… je ne me laisserai pas déloger facilement et… Annie n'est pas seule à pouvoir faire des bébés…

-         Petite salope… tu es encore pire que je ne pensais… J'ai juré de te baiser à mort, mais tu ne feras pas de bébés: je ne veux pas et tu n'auras pas le temps d'en faire toute seule…. Prends ton pied… prends ton pied à mort pendant que tu vis encore… à mort… Anastasia… à mort… à mort ! Profite… je reviens bientôt…

Elle change de couleur. Elle était dans les tons roses et blanchâtres… elle vire au noir et au rouge vif… Je la fixe intensément… "tu vois tes longs fils… ceux qui te permettent de te nourrir… je vais les absorber… les ronger en douceur… les couper un par un… sans verser une micro-goutte de sang… tu t'étoufferas… tu vas te voir mourir… je vais te tuer lentement, un peu plus chaque jour… comme tu pensais le faire avec moi… l'arroseuse arrosée… je te quitte, ne te réjouis pas… je reviens très bientôt…".

Je ressors de moi-même… mes mains sont chaudes, brûlantes… j'ai emporté une partie du Mal… je souffle sur mes mains, ordonne au Mal de s'envoler vers le feu… le premier feu rencontré… de s'y purifier et de s'anéantir… je remercie la Vie… l'Univers dont je ne suis qu'une infinitésimale partie… je reviens à mon univers… je rouvre les yeux… me lève comme un chat…

-         Tu t'étais levé…?

-         Oui… chuuut… dors ma Chérie…

Annie se rendort paisiblement, rassurée. Je garde les yeux ouverts, grand ouverts. Impossible de trouver le sommeil. Il y a trop d'idées, de plans, de stratégies qui tournent dans ma tête. J'ai promis la mort à Anastasia, je lui donnerai la mort. Les Danois sont gens de parole. Un Danois élevé par un homme comme mon parrain est une machine à tuer le Mal.

Syndrome du hamburger. Trente secondes sur le dos. Trente secondes sur le ventre. Une pointe de sein qui émerge. Un bisou. Annie émet un petit grognement de plaisir, mais me trompe de façon éhontée avec Morphée. Trente autres secondes sur le ventre… trente secondes sur le dos… C'est à force de céder à Tobias – il fut un temps où il voulait toujours que je l'emmène chez McBurger - et pour enrichir mon esprit plutôt que pour rassasier mon corps de mets fins et délicats que j'ai commencé à m'intéresser à la vie des hamburgers. Les hamburgers ne trouvent le repos, sur un lit spongieux, tendu de draps verts et rouges, parfois recouverts d'une couette jaunâtre et fondante, et ensuite le chemin de votre assiette puis de votre estomac, qu'après une longue gymnastique chronométrée. Trente secondes d'un côté, trente secondes de l'autre… Quand je sors de McBurger avec Tobias tout content de son nouveau jouet en plastique offert avec son MégabigBurger en plus d'un bon de réduction pour revenir malbouffer dans les plus brefs délais, j'ai toujours le sentiment que mon hamburger à moi, celui que j'ai vu chercher le repos éternel à raison de trente secondes de chaque côté de sa médiatisée personne, continue à tourner… Burp… Quand je n'arrive pas à m'endormir, je me considère donc victime du syndrome McBurger. Quelle mort horrible ! Je ne veux pas finir comme ça ! Je me lève… inutile de prolonger ce supplice… Le jour commence à se lever. Premier café, première Gitane. C'est bon… Je ris tout seul. "T'es quand même un foutu con, dans ton genre, Blondesen…", je me dis. "On te découvre un cancer du poumon, tu envoies péter les blouses blanches jusqu'au plus haut niveau, semant au passage l'angoisse et la terreur chez les petits gradés, tu te fais détailler le Kama-Sutra par une délicieuse Annie qui aimerait bien continuer son récit en passant fissa à Françoise Dolto, il te reste en principe entre 6 mois et deux ans à vivre… et toi tu allumes une clope…". Je réfléchis quelques secondes à cette énormité et je conclus, yeux perdus dans l'aurore naissante, "Tak Helge !", ou "Merci Parrain !", si vous préférez. Ce n'est pas aujourd'hui que je baisserai les bras…

D'abord il me faut de l'ipe roxo ou du pau d'arco. Je vais téléphoner à Paula… C'est une médecine connue, au Brésil. Elle pourra sûrement m'en procurer. Je vais quand même aussi aller fouiner dans les herboristeries d'ici. Mais elles ne sont pas légion, que je sache. Hmm… téléphoner à Carl et Marian au Danemark, aussi. La phytothérapie est très développée, là-haut dans le Nord. Il faut d'ailleurs que je les prévienne… Ce sont mes meilleurs amis. Pas d'autres amis à prévenir… de couples d'amis, j'entends. J'en connaissais deux autres. Je les prenais pour de vrais amis. Mais il y a eu le divorce… Les amis en couple, ça se répartit juste après le service à moka… Faut divorcer, pour comprendre… Un petit pincement au cœur. Les deux types étaient de bons copains. L'un bon pêcheur, mais couille molle. Même pas la peine d'en parler. L'autre un camarade de régiment. Bon officier, marrant, humain. Nous nous sommes connus à l'Ecole d'officiers… 8 mois de service ensemble et d'affilée, ça soude ou ça devrait. De durs moments et de beaux moments. Sorti de l'uniforme, il a convolé d'abord avec une sublime Persane. Grande réception, grand hôtel, petits plats dans les grands. Mais pas longtemps. Il ne devait pas être branché pistaches, loukoums et chatte d'Iran. Divorce comme une mauvaise affaire en bourse. Onéreux… Ensuite il a rencontré une Roumaine, une fille adorable. Ils se sont mariés à peine le divorce prononcé. J'étais leur parrain – notez bien, leur parrain - c'est beaucoup plus qu'un simple témoin, dans le rite orthodoxe. Mariage à l'église roumaine de Paris, à un jet de pavé de la Sorbonne. Fabuleux mariage ! Les Roumains sont fabuleux ! Dans l'église, ça prie d'un côté, ça tchatche d'un autre, c'est la fête à tous les niveaux ! Du porche à l'autel. Les fidèles célèbrent Dieu en célébrant la Vie, la vie de tous les jours, dimanches compris. Puis bouffe, boissons, musique, chants, danses… Pendant la cérémonie, impressionnante, la mariée et moi, on n'en menait pas large… on tremblait comme des feuilles… émotionnés comme des petits enfants… l'or, la lumière, les popes en tenues d'apparat, les saintes icônes, l'encens omniprésent, les cierges partout… Il y a eu un faux pas dès le départ. Le marié était tout en blanc, moi tout en noir. Du coup, le pope protocolaire a cru que j'étais le futur marié et m'a logiquement placé à côté de la jeune promise. J'ai crié joyeusement "Hé ! C'est pas moi, le…", tout le monde a regardé d'où venait ce "Hé !" iconoclaste et incongru. Les prières qui s'interrompent… les conversations de forum qui s'arrêtent… Je crois que mon copain n'a jamais avalé ça… Quel sot ! Au lieu d'en rire… Puis, pendant la cérémonie, le cierge que je tenais à la main s'est brusquement éteint. Sans raison. Comme ça pfuiiit… Plus de lumière. J'ai pris ce petit signe comme un très mauvais présage, mais je ne savais pas de quoi. D'habitude, je sens la Mort à ce genre de petits signes… quand elle s'approche, quand elle va frapper ou est sur le point de le faire. Maladie ou accident, je ne me suis jamais trompé. J'aurais bien voulu, souvent… Mais, là rien, vraiment rien de rien. Je n'y ai plus pensé, pendant longtemps. Seulement quelques années plus tard… Après la messe de mariage, le père de la mariée est venu vers moi, il m'a embrassé longuement en me donnant de grandes claques amicales dans le dos, puis me tenant par les épaules et me regardant droit dans les yeux, il m'a dit "Prrrends soin d'elle". Il avait des yeux d'un bleu immense, profonds comme la Mer Noire, une grosse moustache, l'air bon – le genre de bonté qui sauverait au moins la moitié de l'Humanité – un sourire plein de fierté. "Je l'ai bien élevée, tu sais Parrain… c'est une bonne fille.". J'étais un peu gêné, je ne savais pas encore vraiment ce que parrain signifiait pour lui. "Je n'ai pas failli à ma parole, Moujik – c'est ainsi que tout le monde l'appelait – et je leur ai pardonné d'avoir failli à leur devoir d'amis. Surtout… ils étaient… sont marraine et parrain de mes enfants. Eux n'ont pas été à la hauteur… envolés avec les services à moka. Que Dieu les garde, moi je suis libéré de mon engagement… mais pas de ma parole envers toi. Je te le dis en vérité, cependant: j'ai pardonné. Je suis plein d'indulgence pour la connerie ordinaire.".