Trois ans, déjà ? "Je devrais être mort et enterré !", je me souris intérieurement.

Doggie fait non seulement des bonds de joie, mais aussi de véritables cabrioles, les chattes la regardent avec dédain, l'appartement sent le propre – Paula est passée il n'y a pas longtemps. 

-         Pardonne-moi ma Chérie… je ne vais pas être très romantique…

-         Toi ? Pas romantique ? Tu m'étonnes…

-         Etre toujours vivant, ça me donne une foutue envie de te faire l'amour !

-         Alors j'aime… quand tu n'es pas romantique… enfin exceptionnellement… parfois…!

-         Tu feras attention… sous la douche… il y a encore des points de sut…

Je n'ai pas eu le temps de terminer ma phrase. Les lèvres d'Annie se sont collées contre les miennes, ses doigts agiles ont libéré chemise, jeans, slip et contenu à géométrie variable… Elle devait avoir prémédité toutes les délicieuses actions qui ont suivi. Elle ne portait rien, ni sous le chemisier, ni sous son jean à elle.

Une page de publicités ?

Comme vous, j'aime les pubs folles, imaginatives, qui sortent de l'ordinaire… Les créer, c'est un processus incroyablement difficile. Pas parce que les créateurs manquent d'idées… oh non… pas du tout ! Ils en ont tout plein leurs tiroirs et leurs archives. Dans le jargon du métier, on appelle ça des "fausses couches". Ils les ressortent les jours de grande déprime en se disant "Quand tu veux, tu peux…". Les bonnes créations sont rares tout simplement parce que les clients manquent de courage… d'originalité… d'envergure… de vision… Ils arrivent dans les agences et veulent la lune pour le prix d'un pain au chocolat. Ils obtiennent, en fin de compte, souvent ce qu'ils sont venus chercher: un pain de mie sans chocolat qui leur coûte le prix d'un voyage sur la lune.

Tiens… ça me rappelle une histoire… je peux la raconter… il y a prescription…

Un client voulait une affiche "pour pas cher"… mais alors une affiche "qui en jette…!… qui écrabouille toutes les autres…!… qui se voie et se remarque partout…!… hein…!?".

Les créatifs (en pub, on dit les créatifs pas les créateurs… ça vient de l'anglais creative…) ont donc présenté une superbe affiche, avec une superbe nana brune non identifiable grâce à un savant cadrage (une jeune et magnifique strip-teaseuse pour ne rien vous cacher…) portant le superbe produit du client (un banal bijou superbement mis en évidence par l'éclairage…) au-dessus d'un superbe décolleté noir laissant imaginer et deviner mieux et plus que des seins superbes sans vulgarité, bref un présentoir superbe pour un produit rendu superbe… avec le nom du produit et de la marque superbement mis en valeur, pour un prix défiant superbement toute concurrence.

Cette affiche aurait provoqué des collisions en chaîne…

Le prix défiait tellement superbement toute concurrence que le client a eu des doutes…

Vous vous souvenez d'une excellente pub pour le lancement de la toute première Clio ? Celle qui avait "tout d'une grande" ? Un fiston arabe, genre jeune cadre dynamique occidentalisé, arrive chez son père – un émir couleur locale à Rolls, Cadillac et big limos - avec sa Clio. Il essaie d'argumenter en faveur des mérites de la "petite" Clio… "Mais… Père…! Elle a tout d'une Grande…!"… et son père, avec un dédain magnifique et royal, laisse tomber … "Pas assez chère, mon Fils…".

C'était génial ! J'adore encore la Clio aujourd'hui rien que pour cette pub !

Mais revenons à notre client. Il a tout de suite fait des observations intelligentes du même ordre. "La fille ? Elle vient d'où, la fille ? C'est une fille d'Elite ? Elle a déjà posé dans Vogue ? Et le fond… là… derrière la fille… c'est quoi…? (il n'y avait pas de fond, juste un dégradé de couleurs fauves) Non… c'est … c'est pas assez… et puis c'est trop… et il faudrait…".

Les créatifs ont donc dû revoir leur copie.

Deuxième présentation. Les créatifs sont allés chercher une superbe blonde décolorée dans une agence locale et ont fait le shooting (la séance photos, pour les Nuls…) dans une carrière de marbre voisine, un jour de grand soleil.

…pour le prix d'un pain au chocolat, hein… faut pas trop demander non plus…

"Ah ouais ! Comment elle s'appelle, la nana, déjà !? On l'a vue dans… ou était-ce dans… elle est californienne, hein…!?… et… dites-nous… le shooting… (justement… un client branché dit toujours shooting. Ça lui donne le sentiment d'être dans le coup… "séance photos" ou "prise de vues" ne fait pas partie de son vocabulaire) vous avez été… au Maroc…? C'est bien ça ? Au Maroc ? hein !? Oui-oui… au Maroc… paysage de l'Atlas, ça… chouette idée… et c'est quand même moins cher que les Maldives… oui bien… très bien… bien vu…bon… ça nous coûtera forcément un peu plus cher… mais c'est ce qu'on voulait…".

Décemment, pour ne pas décevoir le client, l'agence n'a pas pu facturer moins que le prix d'une top-model californienne, un voyage et un séjour au Maroc pour toute une équipe en plus des frais de création convenus.

L'affiche était d'un ordinaire… Je ne m'en souviens même plus… il y a prescription, mais j'en pleure encore de rire.

Les pubs folles, imaginatives, qui sortent de l'ordinaire… celles qui colorent les pages des magazines, font rire les murs les plus tristes, éclatent l'écran de vos télés… elles existent… elles sont plus le fait de clients courageux et novateurs que de créateurs en mal d'idées… Les créateurs ont plein d'idées, des idées comme vous aussi les aimez… et c'est vous qui les payez, en fin de compte, vous les consomatrices et les consommateurs. Vous avez le droit d'être exigeants. Le problème de créateurs, c'est qu'ils savent rarement vendre leurs bonnes idées… Les clients, les annonceurs, vous servent donc souvent leurs propres niaiseries.

Corps de femme… corps d'homme… dans des sortes de bulles… une musique collant parfaitement à l'image… une ambiance onirique… confort… bien-être… Gaz de France… des bébés… tout plein de bébés rigolos et joyeux… ils nagent… ils volent… ils gazouillent sous l'eau… hors de l'eau… s'aspergent… se rassemblent… se dispersent… joie de vivre… santé… force… harmonie… Evian… les mains d'Annie glissent sur ma peau… effacent… font renaître… magies douces… sa bouche… ses lèvres… je renais… je revis…

-         Viens…

Non… Vous ne nous suivrez pas plus loin…


Chapitre 18

Sophia

-         Sophia !

-         Tio Pierre !

-         Heu…! Je t'avais complètement oubliée ! Pourquoi n'as-tu pas téléphoné ? Tu aurais dû arriver hier, non ?

-         Si, pero j'ai eu un problème avec mon ami…

Sophia est la plus charmante des nièces, elle a le cœur à gauche et ce cœur est un coeur d'artichaut… Oups ! C'est vrai que je n'avais plus pensé à son arrivée imminente et que je ne m'étais pas inquiété outre mesure de son silence. Nous avons elle et moi une certaine nonchalance quant aux formes et une désinvolture certaine quant aux obligations. Cela met souvent sa mère hors d'elle et, rien que pour ma nièce et moi, elle a inventé le terme gentiment scientifique de "génétique diagonale": nous avons pratiquement en commun tous les défauts que ma sœur abhorre… paniers percés, fantaisistes, pas sérieux, riant de tout, ne prenant rien ni personne au sérieux et surtout pas nous-mêmes… J'adore ma nièce ! Elle a eu le bon goût de sonner à la porte longtemps… longtemps après notre sortie de la douche… Annie et moi sommes déjà habillés et prêts à sortir.

-         ¡ Hola Anni ! ¿ Que tal ?

-         Bonsoir Sophie… tu vas bien ?

-         Si ! Si ! Tu prends bien soin de Tio ?

-         Annie émet un petit rire de gorge… Tu demandes l'impossible… il est loco…

-         Je sais… moi aussi… Tio ? Je peux poser mon sac ? Vous alliez sortir ? Je peux venir avec vous ? J'ai le temps de prendre une douche ? Tu nous emmènes dans le restaurant avec les fruits de mer ? Il faut que je téléphone à mon ami… je peux téléphoner…?

-         Téléphone aussi à Mamá… dis-lui que tu es bien arrivée…

-         Oh Mamaíta… elle sait que j'arrive même si elle ne sait pas quand je pars…

-         … hum… Annie… je pense qu'on peut laisser les casques… on prendra ta voiture… Pas grave… la Guzzi… c'est peut être un peu trop pour un convalescent épuisé par… hum… le retour… on se prend un café pendant que la Petite se prépare…?

-         Je m'en occupe…

J'installe Sophia dans mon bureau. Elle aura ainsi un accès direct à l'ordinateur… les e-mails, c'est devenu aussi important que les téléphones…

-         Il s'appelle comment ton nouvel ami… je suppose que tu as un nouvel ami ?

-         José-Maria… Je ne t'en encore jamais parlé ?

-         … euh… non… je ne crois pas… le dernier ne s'appelait pas comme ça…

-         Sophia ne relève pas. Il est muy inteligente… mais il ne trouve pas de trabajo… C'est muy difficil…

-         Ah… je vois… tu nous raconteras… Elle a un don pour trouver les victimes les plus achevées de la société capitaliste…

-         En ce moment, il imprime des tracts…

-         Hmph… Ah ?… Avenir un peu bouché, je crois… Beaucoup de concurrence, dans cette branche…

Sophia me regarde du coin de l'œil. "Il se moque de José-Maria, là… ou de moi…?", semble-t-elle penser…

Le grand avantage avec Sophia, c'est que sa sensibilité de gauche et le féminisme quelque peu dépassé de sa mère lui interdisent toute forme de coquetterie ou de maquillage. Quand elle dit "Je vais prendre une douche", cela signifie exactement "Je vais prendre une douche". C'est à dire comme un mec… Dix minutes montre en main… Pas de sèche-cheveux, pas d'hésitations quant à la couleur du fard à paupières, pas de retouches au fond de teint, pas d'interminables réflexions pour le choix de rouges à lèvres ("hmmm… pour le soir, celui-ci est plus brillant… mais c'est juste une terrasse de bistro… peut-être que celui-là fera plus neutre et moins habillé…? Ou alors un vraiment flashant…?"). Nous sommes donc prêts à partir dix minutes plus tard. Annie conduit comme à son habitude, c'est à dire vite et bien, et nous sommes au centre-ville en moins de deux. Elle a en plus une veine incroyable pour se garer et, triomphante, elle se faufile dans une case libre juste à côté du "Café du Marché", où nous avons en effet nos habitudes quand nous avons envie de fruits de mer, comme l'a noté Sophia. Nous l'appelons indifféremment Sophia ou Sophie. "Sophia" avec l'affection pour la petite fille qu'elle est encore, "Sophie" par égalitarisme quand elle se veut "adulte"… curieuses règles socio-familiales non écrites, quand j'y pense.

La question lui brûle les lèvres, visiblement…

-         Alors Tio ? Comment on respire, avec un seul poumon ?

-         Exactement comme avec deux, mais de façon simplifiée… J'allume une Gitane en répondant…

-         Tio ! Annie a raison ! Tu es vraiment loco !

-         Je regarde ma cigarette en riant, mais je reprends un air sérieux tout de suite derrière. Sophia est ma nièce, je me sens toujours l'obligation d'être un poil pédagogue, avec elle. Quel vilain défaut ! Si Querida ! "Viva la muerte !". Tu sais, Sophia, j'ai décidé dès le départ que je ne laisserais personne faire l'amalgame entre mes Gitanes et mon cancer. J'ai de bonnes raisons – médicales ! – pour cela. Si j'avais écouté tout ce qu'en disent et en pensent les médecins, si j'avais suivi les thérapies qu'ils entendaient m'imposer, nous ne serions pas assis ici… ou alors vous le seriez sans moi ! Mais c'est vrai que maintenant, avec un seul poumon… et pour d'autres raisons… j'envisage d'arrêter.

-         Quelles autres raisons ?

-         Là, je ne sens aucune différence par rapport à… avant l'opération. Mais je viens de sortir de l'hôpital, hormis… heu… je jette un clin d'œil complice à Annie… quelques efforts physiques… hum… sans importance… je n'ai par exemple pas essayé de courir, d'aller faire une longue balade avec Doggie… de nager… de faire du sport… et si désormais il faut que je me fixe des priorités, celles-là passent avant la cigarette, bien sûr. Je ne suis pas loco à ce point-là…

-         Ah quand même ! C'est Annie qui intervient dans la conversation. Elle semble à la fois soulagée et amusée. Amusée sans doute parce que je sais aussi, quand il le faut, faire preuve de bon sens…

-         Oui, "quand même !", ma Chérie… Mais c'est uniquement une question de confort personnel, une pure illustration de l'égoïsme masculin… Les deux jeunes femmes se regardent, atterrées…

J'éteins ma cigarette.

Ce sera, dans pas longtemps, la dernière pour un temps qui me semblera très long… vraiment très long. Mais pas à cause du manque de cigarettes…

Huîtres, gambas, crevettes et coquillages divers ornent en cascades colorées le Plateau Royal que sert le "Café du Marché". C'est un beau soir d'été, la terrasse est bondée, l'ambiance est à la fête, les gens rien, bavardent, s'amusent de tout et de de rien, il y a celles et ceux qui sont attablés pour voir et ceux et celles qui passent devant et autour des tables pour être vus. Le show est permanent… Nous ne parlons bientôt plus ni cigarettes, ni cancer, ni poumon pris que nous sommes dans cette ambiance légère de vacances chez soi. Quand nous rentrons, Annie décide de nous laisser seuls Sophia et moi, et de rentrer chez elle. Elle sait que nous ne nous voyons en général qu'une ou deux fois par année et pense avec raison que nous avons peut-être des questions familiales à discuter ou à débattre, c'est très délicat de sa part. "A demain… ne discutez pas trop tard… bonnets de nuits, je vous connais…".

-         Café, Tio ?

-         Oui… tu connais la maison… tu le fais ?

-         Oui… je l'apporte au salon…

Ma nièce et moi avons souvent de longues discussions, en effet. Généralement, elle me pose des tonnes de questions concernant ses ascendances danoises, ses grands-parents maternels, la famille au Danemark. Elle est espagnole dans l'âme, mais ne renie en aucune façon la moitié de ses origines ou de ses gènes. Elle aimerait mieux la connaître… pour mieux se comprendre elle-même, peut-être. Mais ce soir, la discussion tournera autour de Tio Pierre. Ce vieux loco qui a même conquis toutes ses copines à Madrid par ses idées anarchistes et son anticonformisme souriant. Un Noël, cadeau touchant s'il en est, elle m'a offert "Mon Oncle" de Jacque Tati en cassette vidéo. Sophia sait dire beaucoup de choses sans nécessairement parler… Quand elle parle, c'est la plupart du temps pour exposer ses idéaux révolutionnaires de petite fille. "Viva Fidel !" et je réponds "C'est ça, va me chercher un havane… au salon… dans l'humidor capitaliste…". Sa maman, plus terre à terre, répond généralement un truc du genre, "Oui, c'est ça… mets la table, Sophie, s'il te plaît…". Elle est un peu lasse des révolutions qu'elle n'a jamais faites, ma sœur…

-         Tio… Tu ne penses jamais à la mort ?

-         Si… bien sûr… Pourquoi ?

-         La façon dont tu vis… on dirait que tu crois que tu ne vas jamais mourir… Mamá se fait beaucoup de souci. Tu sais… On t'aime… Papa aussi… on ne veut pas te perdre…

-         Je n'ai pas le tremps de mourir maintenant, Sophia. Annie a de drôles de projets et il faut aussi que je m'occupe de Tobias.

-         Mais alors arrête de jouer comme ça avec ta vie !

-         Je ne joue pas avec ma vie… je la vis, au contraire. Pleinement, même… Je l'ai toujours vécue pleinement. Dios conmigo !

-         Ne plaisante pas avec Dieu, Tio !

-         Je te croyais marxiste…?

-         Je suis marxiste ! Enfin, je crois… Mais on ne plaisante pas avec Dieu !

-         J'aime Dieu, Pequeña, c'est pour ça que j'aime la vie… Dieu est la vie…

-         Mais tu la vis au mépris de toutes les règles !

-         Oh tu sais, moi… les règles… elles ont été édictées par les hommes, pas par Dieu… Celles de Dieu sont éminemment simples à suivre: "Fais le Bien, évite le Mal…"

-         Tu crois en Dieu, Tio ?

-         Si tu veux, je vais t'expliquer "mon" Dieu à moi, Sophia. C'est le "Dieu" de l'univers tout entier. Pas de groupes privilégiés. Tu noteras que j'accorde une grande importance à la Femme, de ce fait… Mamá serait contente… et à cette "Lutte entre les sexes" que j'ai toujours considéré – et que considère toujours… - comme une immense stupidité… Mamá serait moins d'accord… parce que je suis un franc partisan de l' "Égalité entre hommes et femmes" ou plutôt de la "Complémentarité à caractère égalitaire…". J'ai été élevé dans collège catholique, donc avec un "Dieu" bien déterminé et défini sur mesure pour les Catholiques. Le seul "vrai" Dieu" parmi quantité d'autres "seul vrai Dieu". Ensuite… j'ai dû découvrir Voltaire vers quinze ou seize ans… Je ne me souviens plus… Dans ce qu'il est convenu d'appeler les "Études classiques", on nous sert Voltaire et Rousseau – son contraire ambigu – à peu près vers cet âge tendre et malléable, l'âge des choix conscients ou inconscients qui façonneront nos pensées d'adultes ou supposés tels… On nous proposait en somme – en plus de l'intouchable foi catholique - le choix entre un philosophe humaniste luttant de toute la puissance de sa plume contre la bêtise et l'intolérance, réaliste et sarcastique, Voltaire - à l'ironie terriblement efficace, haïssant les systèmes sociaux de son époque parce qu'il était simple roturier, mais les ayant parfaitement intégrés pour mieux s'en servir - et un autre philosophe, Rousseau – égalitaire, humaniste à tendance angélique et dont la vie contredisait totalement la pensée. il a écrit "Émile" et abandonné ses enfants à l'Assistance Publique… De l'un je garde les "Contes philosophiques", la correspondance et les pamphlets qui ont assuré la liberté de penser et d'agir dont nous profitons aujourd'hui encore sans que les diverses "Eglises" puissent nous l'interdire ; de l'autre je ne conserve que "Le Contrat Social" qui a indiscutablement eu des effets bénéfiques sur l'évolution de la société d'alors et dont nous profitons, là aussi, toujours aujourd'hui.

Une petite phrase de Voltaire m'avait à l'époque beaucoup fait rire et réfléchir. Plus ou moins dans le dos des braves curés, il faut bien le dire, qui nous enseignaient - en parallèle à Voltaire et Rousseau - la religion de façon dogmatique et tenaient, par exemple, Darwin pour une hérésie absolue. Cette petite phrase, c'est: "Dieu a créé l'Homme à Son image et l'Homme Le Lui a bien rendu."

En parallèle, nous avions donc la Genèse qui nous apprend "Au commencement était le Verbe".

Jusque là, parfaitement d'accord avec Voltaire et mes professeurs. Dans la phrase de la Genèse, il y a même des aspects intensément mystiques qui me fascinent et inspirent nombre de mes méditations… C'est après… avec Adam et Ève que ça se gâte… Là, dans cette histoire à dormir debout… je reconnais la main des scribes au service des Grands Prêtres et des Prêtres de toutes les religions. Les Prêtres… ces hommes de pouvoir utilisant sans états d'âme des outils destinés à asservir l'homme… et la femme… La "Parole", les "Dogmes" leur sont indispensables pour ce faire… Mais voilà… je vais te servir "ma" version de la Genèse à partir de la Création de l'Homme. Je pars tout simplement de l'idée qu'il ne peut pas y avoir prépondérance ou supériorité d'un élément masculin ou féminin: les deux ne sont pas égaux, ils sont complémentaires. Sinon, sur une banale batterie électrique, on pourrait aussi commencer un autre débat: "Le pôle positif est-il supérieur au pôle négatif et plus essentiel pour produire l'électricité ?".

Et c'est parti pour la "Genèse" version Tio Pierre, ma chère Nièce !

"Au commencement était le Verbe…"

En effet, Dieu a été, fut, était, est, sera et toutes les variantes que tu voudras bien trouver au verbe "Être". En tout cas, à une époque non précisée, Dieu "était". Les textes sacrés le mettent à l'imparfait, les vilains… Alors que Dieu est une réalité de tous les jours…

On peut donc en déduire que:

1)    Autour de Dieu, en dessus, en dessous (même chez ma concierge), à côté, de part et d'autre, alentour, il n'y avait donc absolument rien de rien.

De cela, je déduis personnellement que:

Dieu devait donc prodigieusement s'ennuyer. Je pense avec mes facultés limitées d'être humain, mais je projette sur Dieu les sentiments qui auraient été les miens…

"Il faut que cela change!", décida-t-Il donc un jour, une nuit, un matin, une après-midi ou un soir: les Livres Sacrés ne sont pas très précis à ce sujet.

Par un de ces traits de génie dont Il est coutumier, Dieu décida par conséquent de créer le verbe "Avoir".

C'est ce verbe auquel se réfèrent les Livres Sacrés, sans vraiment le citer. Toutefois, pour y voir plus clair, Dieu – au lieu d'allumer sa lampe de bureau comme tu l'aurais sans doute fait sans même réfléchir – décréta impérativement "Fiat Lux!" ou "Que la Lumière soit !". Du coup, Il y vit un peu plus clair et serait dès lors bien emprunté d'invoquer l'obscurité pour excuser les événements qui constituent la suite de mon interprétation à partir des textes sacrés. On peut d'ailleurs en déduire qu'il devait faire sombre ce jour, cette nuit, ce matin, cette après-midi ou ce soir-là.

Dieu créa donc le ciel, les galaxies, les voies lactées, les voies du Seigneur, les autoroute à deux, trois, voire à quatre voies, les univers parallèles, les séries B de science-fiction américaine, les étoiles pour faire joli, le jour et la nuit sur notre bonne vieille planète Terre, et la lune pour rendre les nuits tendrement romantiques et permettre aux loups-garous de s'ébattre à leur aise.

Puis Il se reposa, c'est ce qu'assurent les Livres Sacrés, si-si, je t'assure et même que ce jour-là était un vendredi pour certains, un samedi pour d'autres et un dimanche pour les syndicalistes qui s'opposent à l'ouverture prolongée des grandes surfaces. Dormit-Il? Se contenta-t-Il d'une rapide sieste dans un hamac acheté à la va-vite dans le souk le plus proche? Les Livres Sacrés ne sont pas très diserts à ce sujet et nous ne savons pas si, pour se reposer, Dieu dormait, faisait une partie d'échecs contre Lui-Même ou regardait la télévision.

"Voilà quelques bonnes choses de faites…", Se dit-Il et, reprenant un air bien connu, Il Se mit à chantonner "Et maintenant, que vais-je faire..?".

Tu penses bien que Dieu, Qui est le Maître Absolu du Temps et de l'Espace connaissait parfaitement cette chanson avant même qu'elle ne fut composée et ne passe sur les ondes. Cette remarque m'oblige à préciser que tout ce qui va suivre est rigoureusement et scientifiquement exact: il suffit de partir du principe que Dieu sait Tout: dans le passé, le présent, l'avenir, le jour, la nuit, et où que tu te trouves. Quand tu fais des choses avec ton copain que tu ne devrais pas faire en-dehors des liens sacrés du mariage, eh bien, même si Mamá elle-même ne le sait pas, Dieu Lui te voit, figure-toi !

"Et maintenant, que vais-je faireuh..?", chantonnait donc Dieu en contemplant du haut de Son nuage préféré (celui à moteur V8 16V, 450 ch, injection électronique, boîte manuelle à 6 rapports courts, freins à disques surpuissants, airbags conducteur et passagers avant et arrière, GPS, radio/lecteur de CD et cendrier en option) les merveilles qu'Il venait de créer.

Les mers s'étendaient à l'infini, c'est à dire jusqu'à plus loin que l'horizon, les prairies étaient grasses et verdoyantes, les déserts secs comme un Tio Pepe extra-dry, les fleuves fleuvaient, les rivières rivièraient, les ruisseaux ruisselaient, le robinet fuyait déjà, les montagnes étaient hautes et les vallées, forcément, plus basses.

"Désormais, J'ai tout cela, mais Je M'emm… encore, c'est curieux et très contrariant. Décidément, J'ai oublié quelque chose…", pensa Dieu (note cette toute première utilisation du verbe "Avoir" qui eut lieu à une date indéterminée, mais qui est la conséquence logique de toute création).

Il ressortit donc Sa planche à dessin et Son crayon, et Il Se mit à créer les espèces animales les plus diverses. Il commença par quelques individus unicellulaires sans grand intérêt, puis passa aux protozoaires, aux amibes auxquelles Il apprit à se diviser en deux pour se multiplier sans faire des choses que la morale et les obnubilés du Dogme réprouvent, et il arriva assez rapidement à la conclusion que de telles formes de vie, bien qu'essentielles, n'étaient pas extraordinairement excitantes à observer. Il poussa donc plus loin le crayon en laissant libre cours à Sa fantaisie. Ainsi naquirent les vaches, les toros d'avant les corridas, les veaux, les cochons, les jolies poulettes qui donnent des oeufs avant les œufs qui donnent des poules (un grand thème scientifico-philosophique est ainsi perdu pour meubler tes discussions de groupes), les lapins, les chevaux, les chats, les chiens, les puces, les araignées, les mouches, les moustiques, les oiseaux et les abeilles (c'est à dire "The birds and the bees" et autres trucs marrants que tu as sûrement appris à l'école et seulement à l'école…), les guêpes, les grenouilles, les serpents, les grands singes, les chips, les churros, les glaces à la vanille, le caviar, les louches, le champagne et les flûtes qui vont avec. Tout cela dans le désordre et je te renvoie à l'Encyclopedia Britannica si tu veux ajouter quelques espèces à cette liste qui se veut absolument non-exhaustive.

"Eh ben… c'est pas mal, c'est déjà mieux, mais il manque encore quelque chose. Mais quoi?". Dans son exaspération, Il renversa par mégarde une flûte de champagne sur le précieux contenu d'une boîte de caviar. "Ah zut! Nom de Moi! Il ne manquait plus que ça..!", tonna Dieu, égrenant encore tout un chapelet de jurons à faire pâlir n'importe quel vieux charretier ou rougir n'importe quelle tenancière de bordel. Réalisant qu'il n'était pas digne de Son rang de Se laisser aller à de tels écarts de langage, Il eut un nouveau trait de génie – de ceux dont Il est coutumier – et s'exclama "Eh bien voilà ! Mais c'est bien sûr! Il me faut quelque créature à qui je puisse déléguer ce genre de comportement indigne de Moi!".

Sitôt dit, sitôt fait: il affina alors l'un des grands singes, lui enleva quelques touffes de poils par-ci et par-là, agrandit un peu la boîte crânienne pour rajouter des neurones plus compliqués et potentiellement plus aptes à formuler des tas de questions et à connaître d'avance les réponses, ou alors à les inventer, et donna finalement forme à une nouvelle créature presque à Sa propre image. Il l'appela "Madam", parce qu'elle était Sa création favorite à Lui et parce qu'Il trouvait que "Adam", ça fait un peut court pour identifier le véritable Auteur et garantir Ses droits: il fallait absolument un "Ma" devant le substantif anglo-saxon féminin très singulier "Dam". Car Dieu prévoyait déjà, dans Son infini discernement, les désopilantes interprétations que les hommes feraient de Son œuvre, notamment aux USA.

Elle était vraiment presque comme Lui, car elle ressemblait énormément à la description que les Hommes feraient de Lui par la suite: omnipotente dans sa maison à elle et le plus possible dans celles des autres, belle comme le jour, mystérieuse comme la nuit, superbe, fière, noble, charmante, charmeuse, gracieuse, généreuse, très douée pour le piano, le chant et la danse, bonne cuisinière, lamentable conductrice (as-tu déjà vu Dieu conduire Ses nuages par temps d'orage ou dans un cyclone?), imprévisible, incendiaire, incompréhensible, déroutante, désespérante, injuste, jalouse, colérique, vindicative, vengeresse, impitoyable et totalement dépourvue de bon sens et de bonne foi.

C'est ainsi, et pas autrement, que Dieu créa la première Femme, quelques heures avant de se dépêcher de créer le premier Homme.

Tout était donc pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Dieu admira encore une fois Madam et fut très satisfait de Sa création et même extrêmement content de Sa journée. Il retourna dare-dare se reposer un moment dans Son hamac. Tu parles ! Une voix acerbe le rappela aussitôt à l'ordre: "Quel est le con qui s'amuse à renverser du champagne dans mon caviar !?", hurlait d'une voix acide la nouvelle invention.

"Ah..!?" Encore un petit réglage, sans doute…", grommela Dieu, directement contrarié pour la toute première fois de toute Son éternelle existence, sans commencement ni fin.

Il sortit donc un tournevis, une scie à métaux, un gros marteau et une pince à épiler de Sa boîte à outils et entreprit de procéder au réglage.

Par un de ces traits de génie dont Il est coutumier – au cas où Son génie ne te serait pas encore apparu comme ça, là, au fur et à mesure de mes brillantes explications – Dieu eut l'idée de procéder à un contrôle du fonctionnement après avoir procédé au réglage définitif, du moins le pensait-Il, de la Femme.

Il remplit discrètement une flûte de champagne et la plaça à côté d'une boîte de caviar vierge et nouvellement ouverte pour la circonstance.

Piquée dans sa curiosité – encore une autre de ses nombreuses qualités – Madam s'approcha, regarda à gauche, à droite, vers le haut et vers le bas, et ne voyant personne, siffla d'un coup la flûte de champagne après avoir puisé une louche entière de caviar dans la boîte.

Dieu Qui est partout - à gauche, à droite, en-haut, en-bas et en train de te regarder d'un air réprobateur pendant que toi aussi, maintenant, tu allumes une cigarette… – étudia bien la manœuvre et toussota discrètement. Effrayée et surprise dans son activité somme toute non-autorisée, Madam laissa échapper la flûte de ses doigts joliment manucurés et, prenant une contenance étonnée et indignée, s'écria "Quel est le con qui a osé casser une coûteuse flûte de champagne en cristal dans ce délicieux caviar tout frais sans rien dire à personne ? Hein !? Qui s'est permis, d'ailleurs sans permission, de…", et elle s'évanouit sans terminer sa phrase.

Perplexe, Dieu Se caressa la barbe qu'Il a, comme tu le sais, blanche et très fournie, et pensa "Oumph… Peut-être un tour de trop au boulon de la faculté d'adaptation, un micron ou un poil de micron de pas assez à celui de la vérité et un petit souffle de franchise pour enrober le tout..? Voyons cela…". Il procéda donc à un nouveau réglage et entreprit immédiatement de vérifier le bon fonctionnement de l'ensemble.

La Femme rouvrit les yeux, examina la flûte brisée en mille minuscules morceaux brillant à la surface du caviar et laissa tomber négligemment "Oh crotte ! Le gobelet s'est cassé dans la boîte… Ce n'est pas bien grave… La limonade n'était pas fraîche et cette confiture a le goût de poisson…".

De plus en plus désorienté, Dieu essaya une dernière fois de trouver l'origine de ces dysfonctionnements. "Voyons-voyons… elle ne parle plus de "flûte", mais de "gobelet"…, elle ne fait plus intervenir un tiers inexistant et elle minimise totalement les dégâts… c'est que Je commence à y perdre Mon hébreux, Moi !" (le latin n'existait pas encore à cette époque, tu l'imagines bien…).

Il Se remit courageusement et sans illusions à l'ouvrage. Un million d'essais et de vérifications plus tard, Il obtint ce résultat pour le moins surprenant: Sa nouvelle invention, revue et corrigée pour la énième fois, le regardait comme si elle ne L'avait jamais vu et Lui dit, avec un sourire totalement désarmant, "Tiens ? Vous êtes nouveau ici ? Prenez donc une flûte de champagne, il sort de ma cave… un peu de mon excellent caviar, aussi ? Il est tout frais: je l'ai pêché ce matin dans l'aquarium. J'ai préparé des toasts… Mais évitez cette boîte-là: un maladroit a cassé une flûte à l'intérieur, sans rien dire à personne, d'ailleurs, vous savez comment sont les gens…".

Dieu était tout simplement suffoqué devant cette nouvelle attitude. Non seulement Madam mentait avec un aplomb incroyable, en plus elle s'inventait la compagnie de gens qui n'existaient pas, puisque Dieu et elle étaient seuls au monde, hormis les quelques dizaines de milliers d'espèces animales précédemment citées, de façon brièvement résumée s'il en est.

"Je sens que Je vais encore avoir des surprises… Il va falloir trouver un "Plan B" d'urgence…", Se dit-Il, vaguement inquiet. Madam Lui décocha un sourire à faire tomber toutes les pommes d'un pommier et enchaîna "L'endroit et le nom - "Eden Park", je crois… - sont charmants, vous ne trouvez pas ? Mais un peu ennuyeux, à vrai dire… il ne se passe jamais rien ici… Tenez ! S'il y avait un Dieu, je suis sûre qu'Il me fournirait une foule d'admirateurs pour tromper mon ennui…".

Stupéfait et complètement déstabilisé, sans même répondre, Dieu retourna vers Son hamac en maugréant "Mais c'est qu'elle est pire que Moi, cette peste !

Je n'y crois pas ! Je n'y crois pas ! Je n'ai pas pu avoir une idée pareille ! Pas Moi ! Et personne pour Me sauver de Ma propre créature..! Passons vite au "Plan B" ! ".

Il S'installa confortablement pour mieux réfléchir, mais Sa sérénité ne dura pas. La Femme L'avait suivi et, passant langoureusement une main finement manucurée dans ses beaux cheveux blonds – tu remarqueras qu'il est extrêmement rare de voir Ève représentée en brune sexy, en bomba latina, en jolie noire ou en mystérieuse Asiatique - elle Lui intima:"Hé ! C'est pas le moment de dormir ! J'ai dit que je m'ennuie, ici ! Vous êtes sourd ou quoi !? Faites donc quelque chose !".

Dieu se frotta les yeux devant tant de provocation et d'audace. "Non mais c'est pas vrai !? C'est un vrai cauchemar que j'ai inventé là ! En tout cas, maigre consolation, J'ai gagné sur un plan: avec une pareille créature, impossible de M'emm… une seule seconde !

"Plan B" et que ça saute ! Il Me faut inventer… voyons-voyons… - une autre créature à laquelle Je pourrai déléguer la première quand elle Me cassera vraiment trop les bonbons !". Heureusement pour Dieu et Ses traits de génie, le problème fut bien vite et assez facilement résolu. En apparence, du moins. Il dessina une seconde créature en tous points – ou presque - adaptable à la première, selon le principe éprouvé des prises électriques, largement ignoré – il faut souligner cette regrettable omission – par les Livres Sacrés.

C'est ainsi que naquit le premier Homme, exclusivement destiné à meubler l'ennui de la Femme et à en débarrasser Dieu afin qu'Il puisse enfin Se reposer tranquillement dans Son hamac.

Dieu n'eut pas à lui trouver un nom: Madam s'en chargea pour Lui.

"Hep ! Hep ...! Oui, vous là-bas, le singe nu… Allez donc nous chercher de quoi boire et manger et au trot, s'il vous plaît !"

De ce jour, mais pas pour très longtemps (car les hommes, vaniteux comme ils le devinrent par la suite, supprimèrent le "M" de "Madam" et prétendirent que le premier homme s'appelait en réalité "Adam" et qu'il avait en fait précédé "Hep" ou "Ève" (selon la prononciation adoptée). Par ailleurs les hommes suivants décrétèrent que Ève était une vraie salope qui entraîna Adam à faire des choses que Dieu désapprouve: par exemple jouer avec le serpent avec deux grelots au bout qu'il a entre les jambes – instrument qu'Adam a toujours mal maîtrisé et auquel on peut dès lors attribuer des pouvoirs diaboliques – et croquer dans un fruit que Dieu S'était gardé pour le dessert.

De la viennent tous nos malheurs: Dieu n'a jamais pardonné ce petit larcin. Vindicatif comme Il l'est, on a pas fini de payer pour leur désobéissance…

Madam et Hep sont, en tout état de cause, nos vrais premiers ancêtres.

Si tu ne me crois pas, va faire un tour à la Chapelle Sixtine: le prétendu "premier homme" illustré par Michel-Ange a un nombril. C'est bien la preuve qu'il est un mammifère issu des amours de Madam et de Hep. Et Dieu lui tend la main uniquement pour lui souhaiter "Bon courage !" pour la suite… Parce que… et Il le savait assurément puisqu'Il sait tout… à une époque indéterminée elle aussi, l'homme prendrait le pouvoir sur la femme. Dieu était conscient que l'homme est moins intelligent, mais plus musclé… et qu'il inventerait tout seul "La loi du plus fort"… pour imposer des siècles durant et encore aujourd'hui cette stupéfiante ânerie: "L'homme est supérieur à la femme". Voilà d'ailleurs pourquoi Mamá est féministe. Moi aussi, je le suis. Parce que je suis un homme amoureux de la Femme et des femmes – mais ne le dis pas à Annie, s'il te plaît… - et parce que je pense – mais c'est très subjectif, je l'admets – que la Femme est la meilleure partie de l'Homme et que les deux forment un Tout – l'Humanité – et qu'il est absurde de vouloir les séparer.

-         Sophia réfléchit un moment tout en rigolant, mon interprétation de la Genèse l'a laissée muette jusqu'ici… Mais je reviens à ma question… tu crois vraiment – je veux dire sérieusement - en Dieu, Tio ?

-         Oui, bien sûr. Il serait absolument idiot de ne pas croire en Lui. Mais je ne crois pas en Lui sous la forme que Lui donnent les Hommes, justement.

-         Mais alors comment ?

-         Tout d'abord… je te cite le Professeur Albert Jacquard qui a écrit, je cite de mémoire, "Attribuer un sexe à Dieu est en soi un blasphème.". Je ne crois donc pas en une espèce de Justicier Superman, une icône à la personnalité humaine plus que discutable – je rejoins tout à fait Voltaire sur ce plan - dont certains hommes sans scurupules se servent pour manipuler d'autres hommes. Pense au "Gott mit uns" gravé sur les boucles de ceinturons des malheureux jeunes Allemands qui s'embarquaient dans cette boucherie héroïque que fut la Grande Guerre, celle de 14-18… pour aller tuer ou se faire tuer par d'autres jeunes, Français ceux-là, qui montaient au front la fleur au fusil pour défendre la "Mère Patrie". Ces personnifications de concepts ou d'idées ont toujours des visées homicides… Ou, plus près de nous, aux fanatiques qui se font exploser en espérant faire un maximum de victimes juives et en croyant aller ainsi directement au Paradis d'Allah… Dans tous les cas, de tristes imbéciles endoctrinés et utilisés par d'odieux cyniques…

Je reviens au "Verbe" du début. Pour moi, Dieu est une Pensée tellement hors de nos limites humaines que je n'ose même pas utiliser des mots pour Le ou La définir… On sent Dieu… On ne peut pas utiliser de mots pour cela… Tu sais que je pratique une forme de méditation à vocation médicale ou guérisseuse, comme tu voudras, - le Reiki. Fondamentalement, toute forme de méditation profonde ou de prière intense est sœur jumelle du Reiki, note-le bien. La méditation permet de mieux sentir, mieux percevoir Dieu. Les symboles que nous utilisons pour ces méditations ne sont que des sortes d'outils spirituels pour essayer de mieux comprendre la vie, le monde dans lequel nous vivons, la finalité des choses et pour nous aider nous-mêmes, aider les autres, soulager leurs maux avec l'aide de… d'une sorte de Pensée bénéfique et efficace… c'est un peu compliqué. C'est très personnel, Muchacha… la foi est quelque chose de très personnel…

-         Tu es un drôle de tio, Tio… Sophia a un air un peu songeur en disant cela. Si tu crois en Dieu… t'arrive-t-il de prier, aussi…?

-         Pas dans le sens que tu as appris ou qu'on t'a appris, j'en ai peur. Mais il m'arrive de penser très fort pour quelqu'un ou quelque chose…, de souhaiter du Bien très fort… si tu as bien écouté ce que je viens de dire… alors tu peux comprendre. Je ne prie pas le vieillard barbu et vindicatif qu'enseignent les Eglises… Le plus souvent, j'écoute… puis je suis le chemin que je crois être le bon… Parfois je me trompe, comme tout le monde… Mais j'ai passé l'âge des certitudes imbéciles.

-         Les "certitudes imbéciles" ?

-         Oui… les diverses fois que l'on rencontre dans une vie, celles que d'autres veulent à tout prix nous imposer. La foi naïve de l'enfant qui croit aux paroles abêtissantes des adultes, la foi aveugle des jeunes qui croient en leurs idôles, la foi peureuse des adultes qui n'osent plus se rebeller… inventer autre chose…

-         Mamá dit que tu étais de gauche… comme moi… quand tu étais jeune…?

-         C'est vrai. Les idôles des jeunes, justement… J'ai succombé comme tant d'autres. La jeunesse est l'âge des générosités sans concessions. Mai '68, Fidel…, le Che…, Mao… Tout ça, c'était juste et généreux, à nos yeux, romantique aussi… Toutes les conditions étaient réunies… Après… on en est revienus assez vite, en réfléchissant clairement. Cette même Eglise de Gauche avait aussi donné Staline, Hodja, Ülbricht, Ceaucescu… d'autres encore… Je ne renie rien de mes élans de jeunesse: ils partaient du cœur. Je suis resté marxiste, mais je suis devenu marxiste tendance Marx Brothers avec Groucho en tête…! J'éclate de rire devant une Sophia qui ne sait vraiment que répondre.

-         Tio, tu es vraiment loco !

-         Oui ma chère nièce, vraiment ! Et maintenant, je veux dormir. Tobias arrive demain pour tout un mois… et Mamá – au secours ! - après-demain ! Drôle de convalescence…