James arrive juste avant que le dîner soit servi. Un dîner léger-léger-léger… Mon chirurgien à moi a l'air en forme, de bonne humeur… c'est toujours encourageant…

-         Tout va bien ? Tu as vu l'anesthésiste ?

-         Oui tout va bien, merci. Et merci pour les arrangements… la chambre… sympa…

-         Pas de quoi… il y avait de la place… On t'en fait profiter… normal…

-         Ho ? James… un service à te demander, puisque tu as de l'influence et que… ta secrétaire est particulièrement débrouille… Je fais une grimace en direction du dîner… Tu as vu ça…? Demain… au réveil… tu arriverais à m'organiser un truc consistant… genre entrecôte saignante, frites et salade…?

James se marre et secoue la tête…

-         Je te savais impossible… mais à ce point-là ! Je verrai ce qu'on peut faire… A demain, essaie de bien dormir… je t'ai prescrit un léger somnifère…

-         OK, merci. A demain. Sois au top ! Bonne soirée…

Je m'endors bien avant minuit, respectant ainsi involontairement la consigne "pas de cigarette après minuit". Je prends ma douche et me lave à-fond-à-fond-à-fond comme indiqué par l'infirmière d'hier soir. Je ressors en effet tout cuivré de la salle de douches… comme une blonde ayant trop avalé de carotène pour préparer son bronzage d'été… Je m'étends sur le lit un instant… mon voisin est déjà loin… la suite ne tarde pas... "Une petite piqûre pour vous détendre…".

Ensuite j'ai vu des kilomètres de plafonds de couloirs, des lumières partout, des petits bonshommes verts, des petites bonnes femmes vertes, des… et des… et peut-être des... un petit bonhomme vert m'a dit "Essayez donc de compter jusqu'à trois…" et je crois que je suis péniblement arrivé à "un…" et quelqu'un a éteint toutes les lumières… et tous les petits bonshommes verts… et toutes les petites bonnes femmes vertes… et le monde entier s'est évanoui… et il n'y avait plus rien… plus rien de rien…


Chapitre 17

Des murs tout blancs. Une grosse horloge noire et blanche comme dans les gares indique une heure à laquelle je ne fais pas attention. Des appareillages très compliqués. Tubes. Cadrans. Ecrans. Graphismes verts sur fond noir. Flacons en plastique. Tuyaux. Les tuyaux partent de mes bras, de sous mes draps. Je soulève pour voir. L'un d'eux sort de ma cage thoracique. Côté gauche. Ouf ! Carl… ils ne se sont pas trompés… Un peu plus loin, presque en face du mien, un autre lit. Une dame elle aussi reliée à des tas d'engins qui clignotent… un de ses appareils à elle fait obstinément "tût-tût-tût-tût-tût-tût…". Je crois que c'est ça qui m'a réveillé. Une infirmière arrive et manipule quelques boutons. Le "tût-tût…" s'arrête. Elle porte des babouches turquoise vif. Couleur aiguilles de montre. Limite phosphorescentes, les babouches. Marrant, ça… incongru. Elle s'approche de mon lit, sans doute pour vérifier ma batterie de trucs et de machins. Cheveux aile de corbeau. Yeux de gazelle dans un visage aux traits délicats. Très jolie. Tunisienne ou marocaine, probablement.

-         Ah ? Vous êtes réveillé ?

-         Oui-oui… et je savais bien que j'irai au paradis, mais dites…? Les anges… ça devrait avoir des ailes blanches, pas des babouches turquoise…

Elle rit.

-         Bien réveillé même…

-         Ouais… on va danser ce soir…?

-         Sûrement… restez tranquille, c'était une grosse opération. Je reviens dans un moment. Reposez-vous.

Je repars dans les rêves un petit ou un long moment. Je n'en ai aucune idée… "tût-tût-tût-tût-tût-tût…". De nouveau ce fichu réveil… J'ouvre les yeux pour de vrai. Maintenant, je suis tout à fait réveillé. Je me hisse en position assise. Un peu compliqué avec toute cette tuyauterie…

La jolie infirmière aux babouches turquoise revient pour arrêter le "tût-tût". Elle jette un œil vers moi et, me voyant assis, vient contrôler que je n'ai rien arraché ni déréglé. Le tuyau de gauche, celui qui part de la cage thoracique, finit dans un gros récipient où coule goutte à goutte un liquide doré. Ils m'ont posé un drain. A droite, un tuyau plus mince partant de sous les draps est terminé par une poche en plastique. Sonde urinaire. Un assemblage sophistiqué à la saignée du bras droit reçoit plusieurs tuyaux plutôt fins reliés à des poches suspendues plus haut que ma tête. Liquides divers qui me sont transfusés. Je regarde l'infirmière, lui sourit, puis les divers tuyaux.

-         Ben on dirait que c'est râpé pour aller danser, dites donc…

-         Pas grave… je n'aime pas danser en babouches… tac-au-tac… 

-         Bon… tant pis… dites…

-         Oui…?

-         J'avais demandé au Docteur Robertson si je pourrais manger quelque chose… un peu pour fêter le retour, si je puis dire…

Elle me regarde d'un air étonné.

-         Vous avez faim… vraiment ?

-         Oui… je ne vais pas faire une dépression parce que vous ne voulez pas danser !

-         Elle rit. Le Docteur a pensé à vous… Entrecôte, frites, salade… c'est bien ça ?

-         C'est exactement ce que j'ai commandé !

-         Je vous l'apporte dans un petit moment…

Elle prend ma tension, me passe un thermomètre… pas de fièvre… tout a l'air en ordre.

Les babouches turquoise repartent. Jolies jambes, dans les babouches… C'est vrai… décidément… les hommes… on ne pense qu'à ça

J'observe l'environnement. La dame aux "tût-tût" est encore complètement dans les vapes. A l'extrêmité de la pièce, dans une sorte de cage en verre-bureau, je vois l'infirmière noiraude discuter avec une collègue. Passation de consignes ? Rapport ? Relève ? Hmph… pourvu qu'elle n'oublie pas la commande… Je suis tout à fait réveillé, maintenant.

C'est bien la relève. La nouvelle infirmière apporte un plateau-repas. Je soulève le couvercle couvrant l'assiette. James a bien fait les choses… Une superbe entrecôte, des frites dorées à point et, à côté, dans un petit bol lui aussi fermé par un couvercle métallique, une salade verte avec une tomate en tranches… Miam !  

Mon repas terminé, j'appelle la nouvelle infirmière, une rousse un peu empâtée, le visage constellé de taches de rousseur. Souriante et sympathique.

-         Bonjour ! Hé !… je crois aux miracles… un café… vous pensez que ce serait possible ?

-         Bonjour ! Je ne sais pas… je suis nouvelle ici actuellement… je vais voir… Elle a un joli accent canadien. 

Cinq minutes plus tard, elle me sert un café.

-         Je crois aux miracles… définitivement…

-         Vous êtes canadién' ? 

-         A cause du "définitivement" ? 

-         Oui… 

-         Non… je suis danois… mais j'ai reconnu votre accent… 

-         Oh comme vous êtes gentil ! 

Il suffit d'un sourire et d'un mot, pour se faire des amis.

-         Je dois rester ici encore longtemps ?

-         Vous êtes en observation… au cas où… ici, on a les moyens d'intervenir rapidement. Une fois que vous serez retourné en chambre… il vaut mieux éviter. 

-         Bon… Rien à dire… ça me semble logique, mais je me sens très bien. 

Elle contrôle machinalement mes perfusions, l'écoulement du drain, tout fonctionne comme elle le veut. "Soyez patient…", elle me quitte en me gratifiant d'un sourire comme elle doit en faire aux enfants un peu turbulents.

Je n'ai mal nulle part. Ça tire un peu sur le côté gauche. Plutôt normal. C'est surtout le tuyau, il me semble, quand je bouge. J'essaie de trouver une position aussi confortable que possible. Pas de lecture, pas de télé, juste les écrans et les "tût-tût" intempestifs pour se distraire. C'est maigre… Il ne me reste plus qu'à essayer de faire une petite sieste digestive. Je pars un peu dans les rêves… de ces rêves qui se volatilisent au réveil et qu'on parvient cependant à reconnecter en se rendormant assez vite. Ou alors…? Peut-être que ces réveils intermittents font partie des rêves..?

Cette fois, ils sont plusieurs. La rouquine, un médecin – ce doit être l'anesthésiste, je ne sais pas, ils parlent entre eux – et une autre infirmière, plus âgée. Le médecin s'adresse à moi après s'être présenté, mais sans préciser sa fonction.

-         Vous allez retourner en chambre, Monsieur Blondesen… Vous pouvez quitter la salle de réveil…

-         Ah ? Eh bien ça tombe bien… figurez-vous que je suis réveillé… très bien réveillé, même… j'ai donc réussi le stage ? 

-         Tout ira bien, ne vous inquiétez pas.. 

Comme si j'avais l'air de m'inquiéter… Il manque d'humour, le toubib. Les deux infirmières débranchent par-ci, reconnectent par-là, installent le récipient du drain entre mes jambes – "…si ça ne vous gêne pas…?" – "Bien sûr que non, voyons. Je fais ça tous les jours: rouler dans un lit bardé de tuyaux avec un gros pot entre les jambes…". Le bloc opératoire et ses annexes sont situés en sous-sol. Il y a des portes énormes avec des volants de fermeture. Fort Knox en moins doré que dans les films. On s'y sent à l'abri d'éventuelles catastrophes naturelles ou d'attaques atomiques toujours possibles, ma foi… Quelques longueurs de plafonds et de néons, et quelques hauteurs d'ascenseur plus tard, je me retrouve au point de départ: la chambre à deux lits. Elle est vide. Je m'inquiète du sort de mon voisin. "Il a été transféré en cardiologie, mais il va bien, tout va bien pour lui.". Tant mieux. Je me demande si la cigarette interdite ne lui a pas sauvé la vie, finalement. En tout cas, je suis soulagé pour lui. Les infirmières me rebranchent et me reconnectent de partout. Je ne peux pas m'empêcher de rire. Elles s'étonnent, les yeux pleins de questions.

-         Je me sens très en forme et branché… c'est pour ça que je ris.

-         Il y a plusieurs téléphones pour vous. Votre femme…

-         Je ne suis pas marié…

-         Ah ? Elle a dit qu'elle était votre femme… Annie bien sûr… 

-         Elle n'a pas dit laquelle…? J'entends… laquelle de mes nombreuses épouses ?

-         Elles rient, un peu gênées... Non, elle n'a pas précisé…

-         Un téléphone de l'étranger aussi… votre… sœur, je crois ?

-         Oui, c'est bien possible…

-         Et deux autres dames… elles ont dit qu'elles rappelleraient.

-         Mes autres épouses, sans doute… Cette fois, elles rient franchement. 

-         La Maison Blanche et le Kremlin n'ont pas appelé ? L'Elysée et Matignon non plus ? Alors ça va… le monde arrive encore à tourner sans moi.

-         Vous n'avez besoin de rien ?

-         Si vous voulez bien me passer le magazine… là… et le bouquin à côté. Et un verre d'eau… et après… je crois que je n'aurai besoin de plus rien. Ah si ! Mon portable… il doit être dans le tiroir… Merci.

Le portable est chargé. Je suis très fier d'y avoir pensé avant de partir vers les horizons brumeux des anesthésistes… En réalité, je suis un grand spécialiste de l'oubli de portable et je ne comprends absolument pas les gens qui font une crise d'angoisse s'ils n'ont pas le leur dans la poche ou au fond du sac Vuitton (vous savez… les grands dodus LV portés négligemment en bandouillère… les fourre-tout ramenés du Maroc ou de Thaïlande… la mélodie stridente à dénicher sous tout le reste de la quincaillerie embarquée… et à faire taire avec un… "Allo ma Chériiiie…! Mais je te voâââs ! Mais siii… ! Je suis à deux tables de toâââ…"). Je n'aime pas beaucoup ce fil à la patte qui permet de me joindre n'importe où et n'importe quand. En principe… en principe… je dis bien en principe, la plupart du temps, quand il sonne, c'est dans le vide et sur la table basse du salon. J'aime ma tranquillité. Mais là, à l'hôpital, il est bien utile… faut reconnaître…

Appuyer sur un petit bouton… "voice dialing"… c'est bien pratique. 

D'abord "ma femme"…

-         "Annie"

-         (…)

-         "Anniiie".

-         (…)

-         "Anniiieuh"

-         (…)

-         "Aaanni"

-         (…)

-         "Ani"…

-         Allo ? Oui, c'est moi… ben bien, je pense… puisque je t'appelle… oui, je respire normalement… non… pas mal… non… Si ça s'est bien passé ? Je ne sais pas… Je n'ai pas encore vu mon copain James… Moi je n'ai pas vu le film… lui, oui… même qu'il jouait dedans… un rôle important… celui du chirurgien… oui, je sais… non je ne serai jamais sérieux… ça t'inquiète ? Bah ! Tu viens demain soir…? Oui Paula vient aussi… alors arrange-toi avec elle… c'est à moi de m'arranger…? Ah bon… puisque tu le dis… Arrêteuh…! T'es bêteuh…! Oui, je le pense vraiment… je t'aime aussi… oui moi aussi… Oui c'est ça… On se rappelle demain dans la matinée… Tout va bien pour toi ? Tu t'ennuies…? Oh…? De moi… ah ben il faut te faire une raison… juste là maintenant… j'ai des empêchements… mécaniques… c'est ça "mé-ca-niques", tu vois…? Faut te débrouiller autrement… hmmmm… oui… mais ce sera mieux dans trois ou quatre jours… patiente un peu… Oui… oui… promis… moi aussi… je t'embrasse… partout… hmmm… là aussi… oui… je t'aime… bye…

-         "Carl…"

-         (…)

-         "Carl…"

-         (…)

-         "Caaarl…"

-         (…)

-         "Karl…"

-         (…)

-         "Kaarrl…"

-         (…)

-         "Kââârrlh !"…

-         Allo Carl…? Salut… c'est moi… oui, très bien… oui, c'est terminé… mais tu avais raison… ils se sont trompés, ces cons… si… si je te le dis… Ce que je vais faire ? Demain on enlève l'autre… enfin, le bon… non pas le bon, le mauvais en somme… celui qui était pas bon… donc le mauvais… c'est peut-être pour ça qu'ils se sont trompés… ils savaient plus si c'était le mauvais qui était le bon… celui qu'ils auraient dû enlever ce coup-ci, ils l'enlèvent demain… Comment je vais faire ? Je ne sais pas… me faire greffer un airbag peut-être… c'est pour les accidents ? Mais c'est un accident, justement ! Moi…? Moi "con" ? Toi ? Toi tu oses me dire à moi que moi je suis con…? Où est Marian ? Faut que je lui dise de te priver de vin rouge, ce soir… Non tout va bien… ne vous inquiétez pas… Je n'ai pas encore vu les toubibs… je vous dirai… mais en principe une petite semaine… oui… le fax est branché… mais les chats sont lâchés… ils adorent quand le papier sort du fax… épargne-moi les confetti… oui c'est ça… embrasse Marian… bonne soirée… hej…

"Mette"

(…)

"Métteuh"… Tiens… presque du premier coup…

-         Profesora ? Tu hermano… si… oui, tout s'est bien passé, merci. Tout va bien, ne t'inquiète pas. Sophia arrive jeudi ? Bien… qu'elle passe d'abord ici prendre les clés… ou alors qu'elle téléphone à Annie ou Paula demain… Non je ne me fais pas de souci… mais je ne veux pas que ma nièce à moi soit à la rue ! Oui… dès que j'aurai vu les médecins… promis… non je ne sais rien de plus… non je n'ai rien appris de nouveau… ou plutôt si… on n'arrête pas les progrès de la médecine… comment…? pourquoi…? parce que maintenant il y a des infirmières avec des babouches turquoise… ce n'est pas un progrès…? Ah bon…? Eh bien je pensais… c'est peut être une révolution en marche et tu ne t'en rends même pas compte… les prochaines porteront des bas à couture… tu verras… hé ! hé ! Eh bien je suis content… je ne pouvais pas mieux dire pour te rassurer…? hé ! hé ! Besos… adios… si… yo tan bien…

"Cheffe !"… Paf ! Du premier coup, hé ! Je m'améliore…

-         Paula ? Oui, Cheffe, c'est moi… très bien, merci… vous aussi ? Bien. Non je n'ai encore besoin de rien, merci. Juste le courrier… vous regardez aussi les mails et les fax ? Merci. Milena ? Du poulet ? Du gâteau ? Dans deux jours ? C'est vraiment gentil… je suis très touché…  Flavia aussi ? Chic ! On va faire une vraie fiesta…! Je me réjouis… Demain après-midi vers 16h00 ? Oui, c'est en-dehors des horaires… vous le savez ? Vous passerez quand même…? Vous êtes la Cheffe… Beijos… merci… à demain…

Je n'ai toujours pas mal, je ne reçois pas d'antalgiques ou pas à ma connaissance… il y a juste un léger tiraillement quand je bouge. Le tuyau, bien sûr… Bizarre peut-être, mais c'est tant mieux. Au niveau respiratoire, je ne sens aucune différence. James m'aurait-il placé ce tuyau, comme ça, juste pour rigoler ? Une farce ? Un gag miteux ? Comme au bon vieux temps du Collège ? La nuit passe lentement, entrecoupée de rêves bizarres, petits restes de narcose…, de réveils courtois et polis quand une infirmière vient vérifier l'état de la tuyauterie… "Bonsoir, Madame… Merci… Tout va bien… Bonne nuit à vous aussi…". Le jour se lève. J'aimerais me lever aussi. L'hôpital commence à s'ébrouer. Bruit de chariot à roulettes, de flacons qui s'entrechoquent. C'est pour les prises de sang matinales. Petite pause. Les couloirs s'animent de plus en plus fort. Portes d'ascenseurs qui s'ouvrent pour les équipes de jour et se referment sur celles de nuit. Une fournée toute fraîche d'infirmières débarque. Parfum de café, joyeuse cacophonie de salutations diverses et de projets ou de commentaires de vacances, l'air se remplit d'odeurs et de sons. Ça doit être la même ambiance dans tous les services, dans toutes les usines, dans tous les bureaux, tous les étés…

Une infirmière et une jeune aide-infirmière font leur apparition. Salutations d'usage, questions banales, réponses tout aussi banales. Je m'ennuie… Elles font le lit sans même m'en sortir. Demi-tour à droite, demi-tour à gauche… tu tires un peu par-ici pendant que je tire par-là… ne vous dérangez pas… faites comme chez vous… voilà qui est bien… elles contemplent le lit tout refait avec une évidente satisfaction et moi je me sens comme un oreiller de décoration qu'elles ont juste déplacé un poil pour mieux retendre l'ensemble. "Pour faire votre toilette… on va vous aider à vous lever, vous croyez que ça ira ?". Je n'attends que ça ! Je veux faire ma toilette moi-même ! En d'autres circonstances, il m'est déjà arrivé d'être toiletté par des infirmières… eh bien les gars, remballez vos fantasmes ! Enfin… il y a sûrement des messieurs qui apprécieraient… tous les goûts sont dans la nature, paraît-il… Mais personnellement… me faire laver le zizi et ce qui va avec par une dame qui doit penser qu'elle est en train de gonfler un pneu de camion avec une pompe à vélo… c'est plus de l'érotisme torride… carrément calcinant sur la durée, comme érotisme… S'il n'y avait pas de l'eau et du savon pour accompagner la manœuvre, on retrouverait plus que des cendres ! Et alors avec une sonde urinaire à l'intérieur du machin, si vous pouvez vous-même assurer délicatement le pourtour et les bords… eh bien n'ayez point peur du qu'en-dira-t-on ou du qu'en penseront-elles… Elles ont amené une potence à roulettes pour les perfusions. La poche reliée à la sonde est fixée à ma chemise avec une épingle à nourrice. Le récipient du drain pose problème… où le mettre…? Comment le mettre…? Elles approchent une chaise roulante à haut dossier de mon lit en débattant de ces graves questions… Pratique, Blondesen, comme Helge m'a appris à l'être depuis tout gamin ! "C'est pas bien compliqué… vous le posez sur mes genoux jusqu'au lavabo et arrivés là, vous le posez parterre en me laissant assez de tuyau pour que je puisse bouger sans arracher le drain…". Elles se concertent du regard. "Vous croyez…? vraiment…?". Je passe du lit à la chaise sans effort. Aucune douleur, juste le léger tiraillement, comme chaque fois que je bouge. A croire que ma cage thoracique n'est pas innervée. Les deux femmes me laissent à mes ablutions… "Appelez si vous avez besoin d'aide… nous sommes juste à côté.".

Seul devant le miroir du lavabo, j'en profite pour évaluer l'étendue des dégâts. Je m'attendais à un énorme pansement côté gauche, la cage ouverte à la tronçonneuse pour sortir le poumon. C'est quand même assez gros, un poumon, vu comme ça sur une planche anatomique. Je suis agréablement surpris. Un pansement de rien du tout, quinze à vingt centimètres juste sous le pectoral, avec un trou au milieu qui laisse sortir le tuyau fixé au drain. Une bricole… j'en ai eu d'autres et de bien plus gros… bras, jambes… ma vie de bâton de chaise m'a mené quelques fois aux Urgences… "Ah ben voilà pourquoi je n'ai pas mal…", je me dis. James m'expliquera comment il a procédé, pas de panique à bord. Je me rase de près, me lave comme je peux, dé-li-ca-te-ment au niveau de popaul et de l'entourage – un tuyau tout fin qui sort du sexe, ça fait une drôle d'impression… c'est psychologique… l'angoisse du mâle qui craint pour son sacro-saint symbole de puissance… Remarquez, c'est la société et les femmes… les mauvaises lectures… qui mettent ce genre d'idées dans nos têtes. J'ai quant à moi toujours eu un rapport franchement amical et rigolo avec mon sexe… Tout enfant, on a déjà une supériorité évidente sur les filles, remarquez…: on peut pisser debout et en vitesse, sans se faire remarquer… un arbre ou un coin de rue… c'est vachement pratique, un zizi… Tandis qu'une fille… que des chichis… une main nerveusement pressée entre les jambes… "Faut que je fasse pipi ! Pipi ! Pipi ! Pipi ! Maman ! Maman ! Pipiii !" et que ça tourne en rond à la recherche d'un endroit à l'abri des regards pour descendre la culotte… quel cinéma ! Pour ce qui est du reste… question supériorité… ça se discute… Je me suis fait déniaiser à quinze ans par une vieille de dix-neuf ans… Sylvia, elle s'appelait… la grue du quartier… tous les garçons y étaient passés et y passaient… elle en était très fière… ça faisait des jalousies terribles chez ses copines… Sylvia, à dix-huit ans, elle portait déjà des talons-aiguille hauts comme la Tour Eiffel… des mini-jupes à ras le bonbon… des soutiens-gorge qui lui remontaient la poitrine genre vamp d'Hollywood… et un cul comme Brigitte Bardot, dis donc… un vrai péché mortel ambulant… Même nos papas, ils la regardaient d'un œil pas très net. A quinze ans, on a déjà un tel palmarès de branlettes au compteur que le jour où on se trouve avec une vraie nana… une vraie de vrai avec tout qui bouge, qui appelle, qui demande… prête à tout et prête à l'emploi… encore plus jolie et dévergondée que les jolies filles couchées immobiles sur papier glacé… on a tellement de trucs qui passent par la tête et de tels picotements au bout de popaul qu'on laisse inévitablement la purée sur le paillasson de l'entrée, les premières fois… Faut maîtriser dur, apprendre à se contrôler pour arriver à l'intérieur… Et quand une fille comme Sylvia se mettait à démontrer tout ce qu'elle savait faire avec les mains et la bouche… ou qu'elle se mettait à quatre pattes en tendant son invraisemblable pétard monté sur roulements à billes et en murmurant "Prends-moi par derrière…", les neurones censés commander la maîtrise du gouvernail disjonctaient complètement et… pfuit ! pfuit ! pfuit ! même pas le temps de comprendre que c'était déjà fini ! Alors question puissance… supériorité… ça se discute, tant qu'on maîtrise pas l'outil. Déjà tout jeunes, on apprend l'humilité, avec une splendeur comme Sylvia… et on a l'air plutôt cons, avec popaul déjà tout ramollo avant même que les festivités commencent pour de vrai… avec une fille qui, après de joyeux préliminaires demande maintenant à se faire empaler dans les grandes largeurs et qu'on en est même plus capables… panne d'essence et des sens… Chez les copains du quartier aussi, c'était la grande frustration… C'était qu'au quatrième ou cinquième passage qu'on parvenait à fournir une prestation acceptable… une dont on pouvait se vanter… Sylvia, elle se marrait haut et fort… elle avait tout le quartier à ses pieds… Son cul était l'arme absolue… ses copines en faisaient des jaunisses, tellement elles l'enviaient… C'était elle qui dominait tout ce petit monde. Après… les coups qui ont suivi Sylvia… je gérais mieux mes talents de séducteur… Mais en fin de parcours et quoi qu'on dise, nous les hommes… on se retrouve toujours avec un sexe tout mou et pendouillard… alors venez pas me parler de supériorité… de puissance phallique… de force virile. Elle est drôlement limitée dans le temps et tributaire des fantaisies de la partenaire, la force virile… toute cette puissance est neutralisée d'un coup de cul ou d'une bouche gourmande par les femmes qui savent y faire… qui comprennent les vraies règles de comment que ça doit fonctionner… regardez autour de vous…

Ce sont les vraies femmes qui mènent le monde pour de vrai, heureusement… et malgré tout ce qu'on nous raconte…

"Hou-hou Mesdames…!?", elles reviennent dare-dare, me passent du linge propre et m'aident à regagner le lit avec tout mon attirail. La matinée s'étire… interminable… Déjeuner… nettement moins bon que dans la salle de réveil ! Il faudra que je me plaigne à l'infirmière aux babouches… James, la cohorte habituelle de blouses blanches et l'infirmière au caddie à roulettes arrivent pour la visite en début d'après-midi. Dès qu'un patient est à tu et à toi avec la blouse blanche en chef, les autres ne le considèrent plus comme un bout de viande réparé, mais pratiquement comme un morceau d'être humain. Etonnant, non ? Quand, pour le surplus, il pratique avec un bonheur indiscutable une forme d'humour très discutable, il atteint même un statut généralement réservé, c'est ce que j'ai pu observer, aux produits hautement toxiques. Attention Danger !

-         Comment va ?

-         Bien, bien… merci et toi ? Alors ? Quand est-ce qu'on l'enlève ce poumon ?

-         Mais…

-         Oh ? Ne me dis pas que tu as fait autre chose que m'endormir un petit coup et appliqué un pansement aussi encombrant qu'une nacelle de montgolfière…? Je ne sens rien, j'ai mal nulle part et je respire comme avant… James se marre… Les autres me regardent et se regardent entre eux comme si mon cas relevait davantage de la chirurgie à vélléités psychiatriques que de la chirurgie thoracique… Une petite lobotomie ? Cadeau Bonus ?

-         Tout s'est bien passé… Je vois qu'il n'est pas nécessaire de te rassurer. Ton poumon est au labo pour qu'on ait des infos précises sur ta tumeur… 

-         Ah ? Pour le cas où on se serait trompés ? Tu crois qu'on pourrait le remettre sans la tumeur ? Ben oui dans le fond… pourquoi pas…? S'il s'avère, sous les microscopes que c'était en fin de compte un truc bénin déguisé en carcinome malin… 

-         James choisit de rire et de ne pas commenter, les autres ont l'air de plus en plus ahuris… genre "Pince-moi… je rêve ?"

-         On t'enlèvera le drain dans deux ou trois jours, je pense… s'il n'y a pas de complications. Mais il n'y a pas de raisons… 

-         Ouf ! Je respire… C'est pas vraiment le trou qui me gêne… mais la bouteille au bout du tuyau, c'est un peu embêtant pour se promener ou faire du ski nautique… 

-         Prends ton mal en patience et tâche de rester tranquille: tu sortiras plus vite… 

-         Bien Docteur… A vos ordres Docteur… Merci Docteur… Ça rassure tout de suite les autres, ces mots normaux qui sortent d'une bouche normale placée au milieu d'une tête à l'air parfaitement normal… "Il y avait peut-être un problème avec la bande-son ? Mauvaise synchro ? Pas le bon texte dans l'épisode précédent ?". Méfiance quand même… Ils continuent à me regarder bizarrement en grommelant de vagues "Au revoir…" en sortant derrière James qui m'a serré la main en me quittant, avec une petite tape amicale sur l'épaule sûrement pour calmer les neurones endommagés…

Je suis resté raisonnablement sage. Il y a juste eu le soir où Paula est venue accompagnée de ses deux sœurs, Flavia et Milena… Ce soir-là, nous avons été relativement sages… très relativement… Elles avaient préparé quelques spécialités brésiliennes aux noms imprononçables à moins d'avoir suivi un cours de langue sambalistique pour Européens. Le genre de noms qu'il faut aller chercher très loin au fond de la gorge, dont il faut remoduler la sonorité au niveau de la glotte et laisser ensuite glisser en rythmant entre la langue, les dents et les lèvres. Tout ce que je peux en dire, c'est qu'elles étaient délicieuses – je parle des spécialités – et que Milena a failli nous faire mourir de rire. Coiffée d'une casquette de base-ball, moulée dans un T-shirt rose dont l'inscription "LOVE ME" avait dû être greffée avec une précision au millimètre en travers de sa magnifique poitrine – faisant un "LO VE ME" plutôt aguichant -, littéralement nue sous un jean tellement serré qu'on s'inquiétait pour les coutures et chaussées de baskets, elle allumait comme d'habitude regards et idées libidineuses chez les messieurs et envies de meurtre chez les dames. Elle en était visiblement ravie. Deux couples, des connaissances, étaient venus me rendre visite un peu à l'improviste. Simples visites de politesse. Pluie, beau temps, vacances, blabla. "Et vous, mon pauvre Monsieur ? Pas de vacances alors, cette année ?". Je n'ai pas eu le temps de servir mon habituel "Mais je suis en vacances toute l'année, moi !"… Milena est entrée, précédant ses sœurs, au moment où j'allais répondre… alors… avec un sourire angélique… "Oh vous savez, moi… j'avais prévu d'aller à Copacabana… et finalement je me suis ravisé… c'est tellement plus simple quand le Brésil et ses incomparables beautés viennent à vous… Milena ! Quelle joie ! Oh mais dites-moi… Vous vous êtes habillée sagement aujourd'hui ! C'est parce que je suis à l'hôpital ? Comme c'est gentil à vous ! Pas d'alertes en cardiologie…". Milena a un sixième sens pour ce genre de gags… De péché mortel ordinaire elle a tourné péché mortel assassin rose vif en un quart de seconde… bisous-bisous… accrochez-vous aux tuyaux !… Les messieurs seraient bien restés un moment de plus… l'une des dames s'est souvenue d'une course urgente encore à faire, l'autre d'un rôti à mettre au four… "Les enfants sont déjà rentrés de l'école, n'est-ce pas…?"… Levée de camp immédiate et dans l'urgence. "Merci d'être venus, c'est très gentil… Dommage que vous n'ayez pas le temps de rester… nous avons apporté quelques spécialités do Brasil por monsieur Blondesen… ". Sacrée Milena ! Il y a un dieu pour les ivrognes, il y en a aussi un pour Blondesen: Annie ne pouvait pas venir ce soir-là…

J'ai mangé en m'étranglant de rire à peu près toutes les cinq minutes et j'ai bien cru que le drain allait sortir tout seul. Pressée par Paula et Flavia, Milena a expliqué en mimant toutes les phases comment elle s'y prendrait pour séduire un jeune médecin plein d'avenir. Avec ou sans casquette, en bombant le contenu du T-shirt ou en tirant sur ses bords, en croisant, décroisant ou allongeant les jambes. Milena a non seulement un look d'enfer, elle a aussi de réels dons de comédienne.

Jeunes médecins pleins d'avenir… hum… si un jour vous rencontrez… faites la connaissance d'une Brésilienne vraiment très, très jolie et sexy… Milena… pas une chance !… Elle vous aura jusqu'au trognon !

Le drain, on me l'a retiré le lendemain, justement. Et on m'a recousu sans anesthésie. Etre tatoué comme je le suis, ça a un prix, parfois… "On verra bien s'il est aussi dur qu'il en a l'air…".

En fait, il faut reconnaître que je l'avais bien cherché. Se foutre pareillement du monde, au bout d'un moment… on agace les gens. Normal, en somme. D'abord, c'est le regard de l'infirmière du matin qui m'a alerté. Quand elle m'a dit "On vous enlève le drain cette après-midi…", elle avait un sourire qui ne signifiait pas "Qu'est-ce que vous allez être content: on vous enlève le drain cette après-midi…". Non… il voulait plutôt dire… "On va bien se marrer…" ou du genre. Je ne suis pas plus paranoïaque que la moyenne des gens, mais j'ai la déplorable habitude d'observer attentivement les yeux et la bouche de mes interlocutrices et de mes interlocuteurs quand ils parlent. Leurs mains aussi. Cela permet de décoder pas mal de messages cachés. Les menteuses et les menteurs ont le regard fuyant. Classique. Quand ils vous regardent droit dans les yeux, d'imperceptibes gouttes de sueur sur le front ou les coins du nez indiquent clairement le mensonge… quand c'est un mensonge important. Pour les petits mensonges, les mensonges de tous les jours – l'enfant qui dit avoir fait ses devoirs, la vendeuse dans une boutique ou un magasin qui veut vous refiler de la camelote au prix de l'or en barre, le conseiller en assurances qui vous offre une couverture maximale sans la moindre restriction pour une prime minimale, le banquier qui prétend vous parler franchement ou en toute franchise, le vendeur de voitures neuves ou d'occasion – peu de femmes dans cette honorable corporation - qui vous promet l'affaire du siècle ou qui sais-je encore – vous aussi… moi également… En fait, tout le monde… La vie en société nous oblige à mentir pour ne pas nous étriper. Petit aparté stylistique… Vous pouvez mettre un masculin là où j'utilise un féminin et réciproquement ; moi, les "elles" et "ils" partout pour faire sexuellement correct, je trouve que ça alourdit n'importe quel texte. J'en suis resté au "il" commandé par l'usage. Les femmes n'en sont nullement exclues.

Revenons à nos mensonge sociaux, ceux auxquels il est impossible d'échapper. Ils sont assez faciles à reconnaître… une façon de banaliser ce qu'on dit… de présenter un bête mensonge comme une vérité première, avec la voix qui fait un microcrescendo à la fin des phrases, qui est le premier indicateur… immédiatement suivi d'un regard qui fuit après une, deux secondes… puis enfin les mains qui se dérobent dans de futiles activités ou de fébriles gesticulations pour confirmer la fausseté des allégations… Bref, je devinais le lézard…

L'après-midi arrive et un jeune toubib se pointe. Il y avait trop de monde dans la chambre. Encore un signe. Le toubib avec une infirmière, cela aurait été largement suffisant. Mais non, un deuxième jeune toubib est arrivé comme par hasard pour demander quelque chose au premier, deux infirmières de plus ont pointé leur museau, les aides-soignantes au complet… Bizarre… "Il y a du monde dans les tribunes…", je me suis dit.

-         Bonjour Monsieur Blondesen, je suis le Docteur… (Yves Saint-Laurent, Christian Lacroix, Jean-Paul Gaultier… je ne me souviens pas… sûrement un nom dans ce registre…), je viens vous enlever votre drain… un couturier… 

-         Parfait… merci ! J'ai justement réservé une place d'orchestre à la cafète… je commençais à trouver le temps long ici…

-         Bien, alors on y va… Son sourire et ses yeux légèrement plissés disaient "Tu vas moins rigoler dans cinq minutes, mon bonhomme…" 

Le type s'installe au bord du lit, l'infirmière déballe tout un attirail stérile sorti d'une sorte de papier kraft, tous les autres regardent mine de rien…

Le jeune toubib découpe un peu par-ci, arrache un peu par-là et le drain apparaît dans toute sa nudité. Un petit machin en plastique fixé par deux points de suture. Ecoulement zéro dans le tuyau. Il coupe les points de suture, tire sur les fils qui viennent tout seuls. Un petit geste brusque et zop ! plus de drain. Quelques petites gouttes de sang frais autour de la plaie. Il tamponne, nettoie, élimine quelques résidus de sang coagulé.

-         Ah zut ! J'ai oublié l'anesthésique… Il y en a sur l'étage …? Comment…? Vous n'en avez pas sur l'étage…? Microcrescendo de la voix, regard qui fout le le camp… Je suis fixé. Euh… Monsieur Blondesen… cela ne vous ennuie pas, si je vous recouds à vif ? Après tout, ça ne devrait pas faire trop mal… Les filles qui se regardent entre elles avec des sourires entendus, l'autre toubib qui en oublie son importante question… Coup monté. 

-         Aucun problème, jeune homme… mais vous avez intérêt à faire vite et bien, propre et net. Sinon, voyez-vous, j'utiliserai votre matos pour recoudre votre blouse blanche de l'entre-jambe au menton, avec des gros points jusque sous la peau. Ça vous donnera un air plus professionnel et moins débraillé. Allez-y… je prends la relève, cas échéant…

-         Euh… Bien Monsieur… Il en avait les mains qui se sont mises à trembler, du coup. Je n'avais pas l'air de franchement plaisanter… Non mais !… Jeune con… Il croyait faire peur à qui avec ces conneries ? 

-         Alors Go… Petit truc, amies lectrices et amis lecteurs. Pour supprimer la douleur, déplacez-la. Vous fixez le point supposé provoquer la douleur, imaginez que les terminaisons nerveuses sont sectionnées et connectées par exemple au pied du lit ou à la chaise d'à côté. C'est une question d'entraînement et ça marche très bien. Vous ne ressentez pas la douleur et ne bronchez pas. 

Cela a été très vite. Le toubib n'avait manifestement pas envie que je lui corrige son look. Il a fait cela de façon très concentrée, très contrôlée, pour que personne ne remarque ses mains…

-         Eh bien en voilà un grand couturier ! Vous devriez faire du point d'Alençon, mon jeune ami ! Merci beaucoup ! Toubibs, infirmières, aides-soignantesils avaient tous l'air un peu frustré, quand j'ai balancé mes jambres hors du lit en énonçant "Et maintenant, cafète… expresso, tarte aux pommes… Pas d'objections, les Miss ?", un sourire sarcastique aux lèvres… Bouches cousues. 

Sans drain, sans tuyau et sans grosse bouteille… a walk in the park… une vraie promenade de santé. Quelques radios, examens de contrôle et une dernière tape de James sur l'épaule plus tard, je retrouve Annie à l'entrée. Petit flash de mémoire… un taxi qui en entube un autre… Elle attire toujours les regards aussi fort. Trois ans ont passé depuis la dernière fois que nous nous sommes retrouvés ici. Elle est aussi belle qu'à l'époque, peut-être un peu plus "femme", plus sensuelle et donnant des envies de douceurs prolongées…  moins "jeune femme croquant la vie"… et "ici et maintenant…!", si je puis dire. Ou alors… C'est moi qui vieillis ? Ou mon regard qui a changé…? "Ma Chérie, tu es toujours aussi bandante !". Elle rosit de plaisir et rechausse vite ses lunettes noires… j'ai peut-être exprimé mon admiration un peu trop fort ?

"Viens… ne restons pas ici…". Elle conduit vite et nerveusement, se faufilant dans la circulation comme un furet. Nous sommes vite à la maison. Perdu dans mes pensées, je refais le trajet d'il y a trois ans… L'arrivée, l'après-l'arrivée… la Guzzi, le resto, la scène… Play it again, Sam…