Brasil ! Brasil ! – Mon équipe de foutébol 

"Jeune femme cherche heures de ménage et de repassage. Téléphoner au…". C'est comme ça que tout a commencé. Très banalement, en somme. Pour un célibataire, tenir son ménage, passer l'aspirateur, faire briller les vitres,  toujours courir à la blanchisserie pour apporter ou récupérer des chemises, c'est casse-pieds à la longue. Contraint et forcé par les moutons, la poussière et la vaisselle qui s'empilait, j'ai donc engagé une femme de ménage. Je n'ai pas un tempérament de patron ni vocation à l'être et mon parrain m'a toujours sévérement mis en garde contre les amours ancillaires. "Méfie-toi des ardoises impayées et des boniches trop avenantes, ça peut t'exploser le budget…", avertissait-il. C'est donc un peu à contrecoeur que j'ai quand même fini par répondre à l'une de ces petites annonces. Je ne l'ai pas regretté.

Elle s'appelait Lilian et je l'ai bombardée "Gouvernante" au bout d'un mois. Quand elle est venue se présenter, je lui ai expliqué que je voulais qu'elle s'occupe de tout sans que je lui dise rien. "Vous faites comme si vous étiez chez vous, un peu comme si j'étais votre mari, sauf pour cuisiner et les trucs rigolos: pour ça je me débrouille.". Elle a ri et s'est tout de suite mise au boulot. Quelques heures plus tard, mon chez moi à moi brillait comme un sou neuf. J'avais en fait engagé une sorte de nouvelle maman bien plus jeune que moi et qui veillait sur mon confort mieux qu'aucune femme ne l'a jamais fait. "Vô âvez mongé, Mohssieu' Blondesseun ? Vô foumé top ! Vô faites pas attention!". Non, je ne vais pas vous infliger son joli accent brésilien tout au long de ces lignes, mais c'est ainsi qu'elle parlait, Lilian.

C'était une jolie métisse au teint clair et mat, presque blanche. Juste un chouïa de sang noir qui ajoutait à son charme et qu'elle essayait pourtant désespérément de faire oublier. Les idées reçues et la hiérarchie sociale… Elle était naturellement sexy, toujours souriante et gracieuse, passant l'aspirateur et la patte à poussière comme des accessoires pour meneuse de revue au Crazy. Avec ça, paradoxalement, bigote comme la pire grenouille de bénitier et toujours à vouloir me convertir aux préceptes les plus sévères de la Bible. "Jésou a dit… Jésou a dit…" à toutes les sauces. Je suis très respectueux des convictions de mon prochain à condition que mes propres non-convictions soient également respectées. Un jour qu'elle passait l'aspirateur en vraie danseuse, sur fond de samba, je me suis posément assis et j'ai ostensiblement regardé ce superbe petit derrière qui ondulait devant mes yeux. Je n'avais en réalité aucune autre arrière-pensée que de mettre un terme à son éternel prêchi-prêcha. Au bout d'un bref moment, gênée par mon regard et surtout par mon air de chat prêt à croquer le canari, elle finit par demander "Pourquoi vous me regardez comme ça, Mohssieu' Blondesen ?". Alors, levant les yeux de son derrière, je lui ai sentencieusement déclaré "Parce que Jésou a dit "Avoir un cul pareil et ne pas l'utiliser, ça c'est vraiment un péché!". Elle est partie d'un vrai fou rire et ne m'a plus jamais embêté avec ses idées évangélistes.

Quand elle a appris et compris que j'avais le cancer, elle a contenu de grosses larmes et redoublé d'attentions. J'étais une espèce de sale gamin dont il fallait bien s'occuper malgré sa propension à rire de tout et notamment de la Bible. Dieu finirait bien par me pardonner. Elle m'apportait chaque jour mon courrier à l'hôpital, faisait des courses, prenait mon linge sale et m'en apportait du propre et je crois qu'elle obligeait toutes les ouailles de son Eglise évangélique à prier pour moi tous les soirs. C'était touchant. Elle exprimait son affection pour moi et sa foi en la divine Providence. Un ange. Le premier d'une série: Dieu est généreux !

Peu de temps après mon hospitalisation, Lilian a rencontré l'homme de sa vie et s'est mariée, mais elle ne pouvait pas m'abandonner ainsi. Elle a donc fait appel à d'autres anges du Brésil et j'en ai aujourd'hui toute une équipe. Je les appelle mon équipe de foutébol, parce que les mauvaises langues prétendent qu'il n'y a que des footballeurs et des putes, au Brésil. Comme ça, même les Européens les plus tarés peuvent comprendre que les Brésiliennes peuvent aussi être des anges, des vrais.

Je ne crois pas que j'aurais tenu le cap aussi facilement sans mes amies du Brésil, pendant ces années d'Anastasia.

Avant son mariage, Lilian m'a présenté une de ses amies pour assurer la suite. Sa remplaçante, Paula, est encore plus bigote qu'elle et gracieuse comme un adjudant-chef.

Quand j'étais hospitalisé, Paula venait me voir tous les jours, apportant mon courrier, amenant du linge propre et s'occupant du linge sale, gardant chien et chats si Annie n'était pas disponible, arrosant les plantes et veillant à tout. Ma "Gouvernante" a toutes sortes de casquettes. Paula n'est pas ma cuisinière, mais elle me prépare de délicieux plats brésiliens et une soupe à se relever la nuit… Paula n'est pas mon assistante, mais je peux lui confier des tâches d'intendance ou de logistique que je ne laisserais à personne d'autre le soin d'accomplir. Quand j'ai besoin d'elle, elle est là. Un ange gardien, vous dis-je. Déguisé en adjudant-chef, vous ai-je aussi dit. Elle est très jolie, ne vous méprenez pas ! Mais elle dégage une force et une autorité tranquille qui forcent le respect. Oh la ! Il faut que je vous parle de toute mon équipe de football brésilienne, je ne vois pas d'autre issue. Dans un de ses sketches, Coluche parlait d'un mec qui dit à un autre mec "Au Brésil, y a que des putes et des joueurs de football…". A quoi l'autre mec y répond "Ma femme est brésilienne, tu savais pas…?". Et le premier mec… le premier mec… hir ! hir ! hir ! … le premier mec… ben y se sentait un peu con, hein…?… hir… hir…hir… alors y répond "Ah ? Et elle joue dans quelle équipe …?". Ah…! elle est bonne, hein…!? hein qu'elle est bonne !? Ben chez moi, c'est comme ça aussi. Quand les gens bien intentionnés s'interrogent sur la nature de mes relations avec toutes – j'ai bien écrit toutes – "mes" Brésiliennes (je leur appartiens autant qu'elles m'appartiennent: c'est des questions de propriété affective, circulez… vous ne comprendrez jamais rien si vous ne comprenez pas ça…), je leur réponds régulièrement, l'œil candide et naïf, "Vous voulez parler de mon équipe de football ?". Paula a en effet deux sœurs. Une sœur jumelle, Flavia, et une grande sœur, Milena. Pour des raisons que la gémellité explique, Flavia ressemble à Paula comme une goutte d'eau à une autre. Étonnant, n'est-ce pas ? Milena, elle, c'est un cas unique en son genre, j'y reviens… une seconde d'attention s'il vous plaît. J'expliquais donc que ce principe d'équipe de football fait que Paula est une Gouvernante interchangeable jusque dans certaines limites – comme un professionnel du ballon rond – en ce sens que si elle est malade, absente pour l'une ou l'autre raison ou en vacances – une autre Brésilienne de l'équipe, en général Flavia, vient automatiquement la remplacer. Voilà, est-ce suffisamment clair ? Bien. Quelques mots au sujet de Milena pour vous récompenser de votre bienveillante attention.

Vous connaissez Jennifer Lopez ? Oui, la Bomba latina. C'est bien d'elle que je parle. Eh bien… comparée à Milena, JLo ferait genre novice prépubère un peu informe… Question Bomba latina, Milena, c'est quelque chose comme plus ou moins soixante kilos de nitroglycérine en mouvement déhanché. Quand elles venaient me voir toutes les trois – Paula, Flavia et Milena - à l'hôpital, apportant quantité de bonnes choses à manger qu'elles avaient elles-mêmes préparées, j'étais à la fois aux anges et mort de rire. Je me sentais presque une obligation morale d'avertir le Service de cardiologie: "Attention: Milena arrive ce soir entre 18 heures et pas d'heure. Préparez les défibrillateurs et les shoots cardio-calmants, mettez les porteurs de civières et les aumôniers en état d'alerte !". Milena est tout simplement trop, too much et very much too muchElle a une plastique à faire exploser de jalousie n'importe quelle nana hyper bien foutue. Je gaffe, là… Vous n'allez pas me croire… Je commence par le corps et je finirai par la tête. Des seins… euh… des seins… vous n'en avez jamais vu des comme ça ! Ceux de mon amie Pia, pourtant… je vous ai raconté… eh bien ceux de Milena… les neurones dont je parlais… au bord de la fission nucléaire ! Et un cul… alors là pas de doute possible: Made in Brasil sur tout le pourtour, la circonférence, la ligne, la courbe, le volume, les effets et les effets secondaires ! Une démarche… toutes les écoles de samba et de salsa réunies ! Milena, c'est un gyrophare multicolore et ondulant, monté sur talons aiguilles ! Cette merveille architecturale est surmontée d'une tête fière et noble, avec de longs cheveux fous, bouclés, rebelles et n'obéissant qu'à elle, noir à reflets noirs et total ensorcelants. Deux yeux magnifiques et rieurs, souvent moqueurs quand ils semblent dire "Allez, les mecs ! Bandez, ça me fait plaisir ! Mais moi je choisis qui je veux et quand je veux ! Ce n'est pas à vous de choisir ! On ne touche pas !". Créature de la nuit – en cela elle est conforme aux idées communément admises sur les Brésiliennes - dans la disco où elle travaillait, elle était un soir appuyée à une table, discutant avec des amis, légèrement cambrée… et un type est passé derrière elle. Le cerveau reptilien… circonstances atténuantes… il n'a pas pu retenir sa main… elle est partie toute seule… Milena aussi. Elle s'est retournée à la vitesse d'un cobra et a étendu le bonhomme. K.O. Raide. Je tiens l'histoire d'abord de Paula et Milena l'a complétée par la suite. Milena était hors d'elle, pas tranquillisée par ce premier K.O. Elle s'est assise sur le séducteur à la main baladeuse et l'a littéralement massacré. Les types de la Sécurité lui ont sauvé la vie. Il ne faut pas manquer de respect à Milena…

Je l'adore rien que pour cette histoire ! Elle n'a pas eu d'ennuis: le mec était champion de kick-boxing est n'a pas déposé plainte pour coups et blessures. Sans doute peur de voir son nom dans les journaux…

"Et vous ? Hein !? Et vous, vous êtes aussi un homme, non ?", me demanderez-vous peut-être. Certes. Et je vous répondrai ceci: mon instinct de survie m'interdit de regarder Milena autrement qu'avec les yeux d'un grand-père bonasse et indulgent (les filles me comparent souvent à leur grand-père qui était, à ce qu'elles disent, un personnage hors du commun, et cela me flatte énormément !). Je vous confesse qu'elle éveille cependant chez moi un extraordinaire fantasme: si j'avais des sous, je l'engagerais immédiatement comme chauffeur-garde du corps. Vous imaginez ? Plus une contredanse ! Les radars qui se liquéfient ! Les flics bien polis qui dégagent la route, ouvrent les portières, font des grâces et mendient son numéro de portable ! Les pickpockets suspendus aux lampadaires ! Les casseurs de voitures qui s'enflamment tout seuls ! Ah dis donc… Too much, Milena Mais allez, j'avoue ! Je regrette parfois de n'avoir plus trente ans !

"Oui, j'ai mangé, Cheffe…, ne vous inquiétez pas. Mais faudra qu'on aille faire des courses… j'ai plus de soupe…". Paula prépare la meilleure soupe au monde. Son truc, c'est peut-être qu'elle ajoute plein d'amitié et de tendresse filiale aux ingrédients de base ?

Paula n'exprime pas ses émotions avec des mots. Elle a un langage bien à elle, le langage des yeux. Elle dit tout avec un regard. Joie, amusement, tristesse, compassion, colère, mauvaise humeur. Tout un vocabulaire que, peu à peu, j'ai appris à décoder. Elle est ainsi devenue une sorte de miroir. Je lis dans ses yeux comment je suis et comment moi-même je me sens. Si elle est soucieuse, c'est que j'ai mauvaise mine ou que je n'ai pas assez mangé à son goût. Si elle est de bonne humeur, c'est que je vais bien. Si elle est triste… je ne l'ai pas souvent vue triste… seulement une fois… un gros chagrin dans sa famille… je ne sais pas si j'ai su trouver les mots qu'il fallait pour consoler, alléger un peu… juste un peu la peine… Je l'espère… Je suis aussi triste qu'elle quand elle est triste. Elle doit le sentir, car elle se reprend très vite. Paula ne veut pas que son grand-père soit triste. Une compassion maternelle envahit tout son visage quand je suis malade. Une compassion mêlée de colère contre le sale gamin qui ne se laisse pas soigner. L'héritage de mon parrain… un grand-père dehors et un sale gamin dedans. Paula reviendra souvent dans cette histoire, justement parce qu'elle est une sorte de miroir et surtout, je le répète, mon ange gardien.